Janine Chirpaz, Chemins d'erres

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Elisa


      "Tiens, voilà le vent qui vient nous visiter !"
      Le maïs était déjà haut et les longues feuilles vertes bruissaient à côté de nous. Pied à pied, je suivais les rangées du carré de pommes de terre, ramassant les doryphores que je mettais dans une vieille bouteille à capsule. A quelques pas, mon grand-père bêchait un autre carré, retournant la terre, cassant les mottes avant d'appuyer à nouveau le pied pour enfoncer la bêche. Il portait sur la tête un grand mouchoir blanc avec un noeud à chaque angle et il en sortait un autre de sa poche pour d'essuyer le front et le cou. Je me souviens de son visage tout rond.
      Il s'arrêta, s'appuyant au manche de la bêche.
      "S'il pouvait pleuvoir, nous irions aux champignons".
      Il regarda le ciel.
      "Mais ce sera seulement un orage de vent. Tout grillera encore un peu plus."
      Il prit dans sa poche une boite en fer blanc et son papier à cigarette. Sans se presser, il s'en prépara une, enlevant pour finir les brins de tabac qui dépassaient et qu'il remit dans la boite. Puis il fuma un moment.
      "C'est le vent du sud, regarde..."
      Et ressortant son mouchoir, il le tint par un bout, le laissant flotter pour me montrer la direction du vent.
      "Dans d'autres pays, sur les toits des maisons, il y a des girouettes. Mais ce sont surtout les moulins à vent que j'aurais aimé voir, avec leurs ailes blanches... Remarque, on dit le vent du sud, mais où prend-il naissance le vent, hein ? Personne ne niera que l'Afrique soit au sud. Et pourtant, sur ces terres immenses, peut-être qu'on ne sent pas courir le moindre souffle en ce moment.
      Il me regarda de ses yeux paisibles, un peu saillants.
      "Alors, la savante, on t'a appris ça dans ton école ?"
      Je fis "non" de la tête.
      "Tu vois je me dis souvent, une fois, une seule fois, j'aimerais être juste là où il gîte, le vent. Il doit bien commencer quelque part. Une petite brise. Tu vois bouger une feuille, tout doucement, une feuille de tremble ou un brin d'herbe... Mais non, il est déjà loin."
      Il leva un doigt en l'air.
      "Sinon, ça ne serait plus le vent. On ne peut pas l'attraper. Il y a quelqu'un qui a dit : tu ne sais ni d'où il vient ni où il va. Parce que c'est pareil quand il finit. On ne peut pas comprendre. Il perd ses forces, mais où ?
      - Peut-être qu'il s'arrête dans les arbres, dans une forêt quand les arbres sont bien serrés ?
      - Ah ! c'est qu'il est malin, le vent ! Et puis réfléchis. S'il s'arrête tout à fait, s'il se cache dans la forêt comme tu le dis si bien qu'on ne l'entend plus gémir, que rien ne bouge, bon... et alors ?
      ...
      Il n'y a plus de vent du tout. Juste le mot "vent" dans notre bouche. C'est un vrai casse-tête, cette histoire de vent quand on y songe."
      Mon grand-père aimait les casse-tête. Quand il en trouvait un dans ses lectures, il se dépêchait de m'exposer le problème. Tu prends un grain de sable, tu ajoutes un autre grain, puis encore un autre, à partir de quand peux- tu dire qu'il y a un tas ? Lorsqu'un gland dans la terre se met à germer, peut-on déjà parler de chêne et sinon à partir de quand ? Mais celui du vent, je crois qu'il l'avait trouvé tout seul. Sa cigarette terminée, il s'était remis à bêcher et moi à ramasser les doryphores jaunes, rayés de noir. Dans la bouteille je voyais leurs pattes s'agiter, glisser contre le verre. Tout à l'heure, on les jetterait dans le feu.
      Pendant un moment, on n'entendit plus que le son de la bêche, tantôt mou, tantôt plus clair lorsque le métal sonnait contre un caillou. J'étais loin sur la mer et pensais aux cyclones. En ces jours d'été, je lisais Typhon de Conrad, dans la Bibliothèque verte.
      "C'était un drôle de paroissien, Nicodème, dit tout à coup mon grand-père. Parce que tu sais la chose là, sur le vent qui souffle où il veut, c'est ce que dit Jésus à Nicodème. Nicodème, c'était un savant , comme toi mais plus vieux. A mon avis il devait avoir cinquante ans. Un juif. Je me demande s'il avait la barbe...Une barbe noire qui commence à grisonner", rêva tout haut mon grand-père qui avait les joues lisses et roses, exerçait au village le métier de coiffeur et faisait la barbe, le samedi, aux cultivateurs du coin.
      "Bon ! Et bien une nuit, une nuit très noire, il vint trouver Jésus en secret, se cachant dans son grand manteau. C'est que pour Jésus, à ce moment-là, ça sentait le soufre, tu vois. Et Nicodème lui, c'était pas n'importe qui. Il faisait partie du Sanhédrin."
      Mon grand-père, Dieu sait pourquoi, prononçait "Sanhédrinne"
      "Un pharisien, un bon juif. Et tu sais ce qu'il lui a demandé à Jésus ?"
      J'attendis. Mon grand-père s'arrêta de bêcher.
      "Un homme peut-il entrer une seconde fois dans le sein de sa mère et naître ? Alors là, tu te rends compte d'une question pour un homme de cinquante ans ? Qu'est-ce qu'il pouvait bien avoir dans la tête ? Je l'ai lu, relu... C'est qu'il n'y en a pas long. Et bien à mon avis, ce qui l'intéressait, Nicodème, c'était de tout recommencer. Vivre à nouveau. Dormir, manger, devenir quelqu'un d'important. Vivre à nouveau sous le soleil. Je ne sais pas s'il travaillait mais à mon avis il devait lire des tas de livres, son catéchisme juif, quoi... Et puis se poser des questions et des questions, à en avoir la cervelle brouillée. Il était peut-être savant mais ce qu'il voulait c'était la même chose que les autres: vivre. Alors quand il a entendu parler de Jésus et des signes, des miracles qu'il faisait, il est venu lui poser son embrouille. Il s'est dit, on ne sait jamais. D'accord, c'est un galiléen et qui fait des choses pas très catholiques, mais on ne sait jamais. Et s'il avait la réponse ? Et il est venu de nuit. Et c'est là que Jésus lui a parlé du vent qui souffle où il veut et de l'Esprit."

      Ainsi se déroulait l'enfance et son été perpétuel. Aujourd'hui, lorsque je lis la brève histoire de Nicodème - brève comme une étincelle ou un cri dans la nuit - j'entends : "Comment un homme pourrait-il naître s'il est vieux ?" Je ne me moque pas."S'il est vieux" dit Nicodème qui pense à lui-même. Sa question n'est pas générale. Ce n'est pas une question de théologien. Je la comprends. Nicodème veut entrer pour sortir. Le vieil homme cherche à naître. Il ne pense pas être entré tout à fait dans la vie, avoir réussi sa sortie. Il attend. Il attend encore quelque chose à cinquante ans. Ce n'est pas un benêt. Il espère. Il risque sa question à Jésus, bravant le ridicule. Il faut qu'elle lui tienne aux entrailles, qu'il y aille de sa vie même. Lui, le sage, maître en Israël, confesse qu'il n'a rien compris. Il ne sait pas ce que c'est que vivre. Mais tout cela l'intéresse. Oh oui ! Il est suprêmement intéressé. Son coeur en brûle au dedans de lui...

      Voilà. Ma petite maman est morte. Sa tête s'incline légèrement vers l'épaule droite. Ses lèvres sont entr'ouvertes. Il faudrait si peu de choses pour qu'elle soit encore là, vivante. J'ai lâché sa main. Je l'ai posée sur le drap. Le froid vient et je ne sais toujours pas qui elle était. J'ai échoué. Si j'avais su quelque chose d'Elisa... Si j'avais entendu ce prénom plus tôt... Peut-être... Sa plainte s'est éteinte et ses yeux que j'aimais resteront clos.
      Ces derniers jours, sa peur a grandi. Elle respirait avec difficulté. J'ai vu son regard, ses mains. Mon coeur a bondi vers elle. Je me suis assise sur le lit. Je l'ai prise dans mes bras. Elle pleurait. Ma mère pleurait et je la berçais. Je passais ma joue sur son front. Je la berçais et je disais : là, là... comme on console un petit enfant. Depuis toujours c'est cela qu'elle attendait. Quelqu'un qui console, embrasse, rassure. Des bras qui la portent. Une voix qui chante. Une main qui soutienne. Une mère. Nous désirions toutes les deux la même chose.
      "Quand j'étais petite, disait-elle souvent, j'avais toujours peur de me perdre. Je pleurais sans cesse, pour un rien. Antoinette se moquait de moi..."
      Avant hier encore, elle me l'a répété comme nous regardions des photographies. Elle s'était éveillée, le visage un peu crispé. Je lui ai donné à boire, j'ai arrangé son oreiller, je lui ai mis ses lunettes et j'ai pris la boite où se trouvaient les photographies. Mon père est arrivé et nous avons passé un moment heureux, tous les trois. Elle souriait, me disait la couleur du chapeau qu'elle portait à vingt ans sur une photographie où mon père dansait pour les faire rire, elle et sa soeur Toinette.
      Ce fut moi qui m'arrêtai sur la plus ancienne de toutes. Au dos on peut encore lire : William-photo, 1 rue de la Barre, Lyon. Elle a été prise il y a plus de soixante-dix ans, vers les années 1917 ou 1918. Je l'ai posée sur la table de chevet à côté des lunettes et de la bague de maman. Elle représente un jeune couple avec deux fillettes. L'aînée qui doit avoir huit ans, très brune, est ma mère. Un noeud écossais retient ses cheveux, ramenés d'un seul côté et qui lui arrivent à la taille. Sur un corsage à manches courtes, elle porte une robe à bretelles comme sa soeur. Cette soeur, Antoinette, Toinette, les sourcils, les cheveux blonds , a le visage plus ingrat. Un pied en avant elle relève le menton d'un petit air volontaire. Ma mère donne la main à la jeune femme assise qui regarde fixement l'objectif, concentrée, une fossette au menton. L'homme se tient debout derrière elles, la tête un peu penchée. Une moustache souligne la lèvre supérieure. Il porte, sous son veston, une chemise blanche à grand col. De ma mère je vois d'abord deux immenses yeux sombres sous les sourcils fins, un visage en attente. Proche des larmes ou du sourire ? "Je suis là" me disent ses yeux. Elle reste en retrait par rapport à sa soeur. Elle attend qu'on vienne la chercher.
      Ce jour-là je découvris ce que cette photo tenait caché depuis si longtemps. "Aimez-moi , je suis là, j'ai peur". La petite fille a pris la main de la jeune femme, trop jeune pour être sa mère. Et mon grand-père, où était-il ? Soudain, un flot de questions.
      "Qui sont cet homme et cette femme ?
      - Le cousin Abel et sa soeur.
      - Et ton papa Louis, pourquoi n'est-il pas là ?
      - Je ne sais plus.
      - Quel était le prénom de ta maman,
      - Jenny.
      - Mais non, cela je le sais. Le prénom de ta vraie mère ?
      Maman se troubla, hésita. Elle ne savait plus. Elle était perdue. Quelque chose vacilla. Elle cherchait.
      - Lise, dit mon père.
      - Elise, Lise. Non, Elisa. Elle s'appelait Elisa, dit maman. Nous l'appelions maman Lisette pour la distinguer de l'autre. Tous les dimanches, depuis Montplaisir, nous allions à pied au cimetière de la Guillotière pour dire bonjour à maman Lisette."
      Après un silence, comme toujours lorsqu'elle faisait allusion à Jenny, elle ajouta :
      "Mais tu sais, maman Jenny, je l'aimais comme ma mère. Elle ne s'est pas mariée pour nous élever toutes les deux. Elle aurait pu plusieurs fois. C'est ma mère."
      Je ne pouvais la tourmenter, lui dire "Non". A quoi bon ? En s'approchant de sa mort, maman reprenait l'expression de la petite fille de la photographie. Tout lui manquait : le regard d'Elisa, sa voix, son souffle. Et elle ne le savait pas. "Je suis là et je meurs, ne m'en veuillez pas", disaient ses yeux.


      Elisa. Ce prénom tout à coup, dans l'espace de la chambre. Ainsi mon grand-père Louis, celui qui me parlait du vent et de Nicodème, avait eu une jeune femme qui s'appelait Elisa. Je savais que ma grand-mère était morte en couches. Je n'ai pas eu de curiosité. Je n'ai pas posé de questions. Je n'ai jamais entendu ce prénom. Pourquoi? J'ai bien connu mon grand-père. C'était un homme petit, souriant, qui s'attendrissait facilement et obéissait en tout à sa soeur Jenny. Celle-ci cachait l'argent courant dans une boite à biscuits , sous les piles de draps et ajoutait de l'eau en douce, dans la bouteille de vin sous le prétexte que Louis avait la descente facile. Toute menue, elle aussi, avec ses gros verres de myope, elle n'en était pas moins pour son frère un rocher. Sans elle mon grand-père était perdu et sa rondeur rieuse se muait en détresse.
      Cependant il avait son domaine où il règnait en maître. Son métier de coiffeur. Je regardais ses petites mains qui s'agitaient près du visage des hommes du village. Les tondeuses, les blaireaux en poil de sanglier, les brosses si douces, l'odeur d'eau de toilette à la violette, constituaient sa part où Jenny n'entrait pas. C'est lui qui tenait propres ses instruments auxquels il était interdit de toucher, lui qui balayait les cheveux sur le sol au carrelage grossier. Les parfums, la poudre fine pour éteindre le feu du rasoir, la bande de papier de soie dont il entourait le cou de ses clients, créaient autour de lui une atmosphère féminine.
      J'assistais ainsi à des métamorphoses. Le client qui s'était assis dans un fauteuil pivotant, avec sa barbe de huit jours, se relevait, le visage rouge, les cheveux courts, la nuque d'un jeune communiant et repartait en faisant sonner ses souliers ferrés sur le seuil de la grande salle fraîche où bourdonnaient les mouches. J'aimais mon grand-père. Et pourtant il n'était d'aucun secours. Si je m'écorchais un genou, si j'avais faim, vite il appelait sa soeur. Je pense à tout cela en regardant maman, blanche sur l'oreiller. Comment était-il avec elle? Pourquoi n'est-ce pas lui qui se tient sur la photographie avec ses deux filles ? Pourquoi ? Pourquoi ? Je ne saurai jamais.
      Mon propre père, épuisé, dort dans une autre chambre. Parfois je vais à la fenêre mais la nuit est très noire sur le jardin. Je ne vois rien. Peut-être est-ce la nuit qui m'a rappelé Nicodème. La nuit... Il y a toutes sortes de nuits. Je ne suis pas de ces veilleurs qui, lorsque l'ombre descend, peu à peu se redressent, l'oeil plus vif, et entrent avec une ardente jubilation, dans un monde qui leur appartient en propre. D'ordinaire la nuit, je dors. J'ignore les nuits d'attente où, à intervalles réguliers, une voix interroge: guetteur, où en est la nuit ? Nuits dangereuses, traversées par l'espérance poignante de l'aurore. Cependant je connais la nuit. Moi qui n'ai peut-être jamais passé une seule nuit complète sans dormir, je reconnais cette nuit de veille, mienne. Je la connais de science profonde, intuitive, comme tout être humain qui en vient, y retourne et le sait.
      Je me dis : je veille maman. Elle est morte. Je ne pleure pas. Je voudrais savoir... Mais je ne saurai pas. Au tréfonds quelque chose m'éveille, certaines nuits, un cri silencieux qui reste dans ma gorge serrée, noue mes muscles, dessèche ma langue, me fait jeter les deux bras devant moi. Un grand cri enténébré d'avant les âges, d'avant toute pensée. En cet instant, hors du temps, je sais. Quelqu'un est venu me saisir en plein sommeil et me tirer par les cheveux, me redresser la tête pour un face à face fulgurant. J'ouvre les yeux. Je reconnais mon épreuve depuis longtemps familière. Je la salue, elle avec qui je dois vivre. Puis je me rendors. D'où vient ce cri ? Je suis transie. Est-ce naître? Est-ce mourir ? Que se trame-t-il dans la nuit ? Que savons-nous que nous oublions avec le jour, chaque jour ? N'y a-t-il autour de moi que des enfants qui ont peur ? Cette mère que j'ai bercée comme une enfant ne m'aide pas. Personne. Il n'y a personne. Elisa elle, n'a pas dû mourir ainsi, étonnée, sans savoir ce qui lui arrivait.
      - Qu'en sais-tu?
      - Rien. Je la vois mourir autrement, avec un regard qui dit non, un regard vivant qui ne s'éteint pas avant l'heure, qui ne renonce pas. Une regard qui cherche comment naître, qui ne veut pas de la mort.
      - Tu ne sais rien d'Elisa. Aucune photographie, aucune.
      - Ce prénom, Elisa, il ne faut pas l'oublier. Il faut l'écrire, le garder. J'imagine la mère de maman. Je sais qu'elle était belle. Quelqu'un me l'a dit, une fois.
      - Tu imagines n'importe quoi.
      - Mon coeur sait des choses. Je le sens tout brûlant de remonter ainsi le cours du temps, de renouer, de retrouver qui était perdu. Il me faut écrire les dernières heures d'Elisa.
      Et j'écrivis ce qui suit.

      Elisa gémit, agite la tête, se débat dans un rêve rouge, suffocant. Elle rêve que du sang s'écoule comme un flot de sa bouche et l'étouffe. Elle entend quelqu'un crier et s'éveille. Elle reste là haletante, les yeux ouverts dans le noir, puis tend le bras et tâtonne pour trouver le verre d'eau et humecter ses lèvres. La fièvre bat dans sa tête, incendie ses veines, brûle sa peau. La fièvre sèche qui ne la quitte plus. Dans la chambre flotte l'odeur vinaigrée des compresses. Le faible cri reprend. C'est l'heure de la têtée. Personne ne bouge dans la maison. Chacun dort dans le plein de son sommeil avec la volonté farouche de ne point s'en laisser arracher. Elisa ferme les yeux et perd d'abord courage à l'idée de s'asseoir dans le lit, de se lever, de donner le sein longuement. Mais l'autre là-bas, le petit bout de fille reprend son cri d'affamée. Elisa rejette drap et couverture et s'assied au bord du lit. Un brusque accès de transpiration la couvre de sueur. Elle se lève, fait quelques pas à l'aveuglette, trouve les allumettes et allume la lampe à pétrole dont elle baisse aussitôt la flamme. Puis elle s'essuie le visage, le cou, la poitrine avec un linge. Elle se sent mieux dans sa grande chemise de nuit blanche, soulagée de cette brûlure constante de la fièvre. D'un geste gracieux de jeune femme, elle prend ses cheveux humides, les ramène en torsade sur son épaule droite. Puis elle s'approche du berceau.
      Le nouveau-né agite les mains contre son visage sans arriver à atteindre sa bouche qui cherche. Elle regarde ce petit être grimaçant qui lui prend la vie, à vingt quatre ans, et qu'elle appelle Toinette avec hésitation, par manque d'habitude encore. Ah ! Effacer tout ! Ce n'est pas possible. Ce n'est pas elle, Elisa, qui se trouve prise dans ce piège mortel. Quelque chose en elle crie "non". S'évader. Pas d'enfants, pas de mari, pas d'amour. Sauver sa peau. Vivre... Sentir une fois encore, après le bain dans la rivière, la fraîcheur secrète de tout le corps sous le soleil ardent. Et les flocons de neige qui fondent sur le visage avec la douceur d'une aile de papillon. Se rouler dans les prés en mâchant les fleurs de trèfle au goût sucré. Cela ne devrait pas être possible. C'était hier son enfance et son corps intègre, immortel. Il y a quelque chose qu'elle ne comprend pas. Il faut au moins qu'elle comprennne avant... Tout va trop vite. Il lui faudrait réfléchir, ne penser qu'à cela, sa vie. Mais le bébé pleure. Et l'autre petite fille, tout à l'heure la regardera avec ses grands yeux marrons, craintive de la voir couchée dans le grand lit, embarrassée de ne plus pouvoir lui tendre les bras pour qu'elle la porte.
      Elisa se penche, prend le nouveau-né emmailloté qui se tait aussitôt et tourne la tête cherchant le sein. Une bouche fraîche happe le mamelon. Les deux poings serrés appuient sur son sein. Elisa sent un tiraillement désagréable naître au creux de son ventre. Elle écoute la déglutition rapide, régulière. Un peu de sueur suinte aux ailes du nez. Le nourrisson tête, les yeux clos, de toutes ses forces rassemblées, suspendu comme une sangsue. Et lorsqu'elle l'écarte un instant parce qu'il s'étrangle de hâte, sa bouche se tord pour le cri, encore pleine de même lait blanc qui coule à son sein.
      Puis le rythme se ralentit et s'ouvrent deux yeux sombres qui la regardent. La voient-ils ? Elle penche la tête le plus possible et il lui semble que les yeux la suivent. "Toinette, Toinon, Toinou, Nisou" dit-elle doucement comme en chantant. Et Toinette s'arrête un instant de têter, reprend trois ou quatre goulées pressées, s'arrête à nouveau. Elle écoute. Elle regarde sans lâcher le sein. Elisa en est sûre. La masse de ses cheveux glisse en avant et forme un abri doré pour la tête du nouveau-né. Elisa la caresse de ses cheveux. Le silence est total. Il doit être entre deux et trois heures du matin et elles sont là, toutes les deux réveillées, au coeur de la nuit dont les grandes ombres, à peine repoussées par la lumière de la lampe, rôdent alentour.
      La petite s'est endormie la bouche ouverte, le bout du nez et le menton rougis de s'être pressés contre le sein. On dirait un petit bouddha ivre. "Pompette,murmure Elisa, tu es pompette. c'est du beau!" Bien assise sur la chaise basse, elle n'a pas envie de se recoucher. Les draps seront plus frais. Elle prend un grand châle rouge au pied du berceau et s'enveloppe dedans avec le bébé. Puis elle se balance sur les deux pieds arrière de la chaise. Le poids léger sur sa poitrine, contre son cou, sa joue, soulage son angoisse. Elle écoute la respiration rapide, imperceptible. Elle s'enfouit avec le nouveau-né dans une matrice protectrice, enveloppée par les odeurs mêlées de ses propres cheveux, de la laine, des langes mouillés. Comme elle voudrait lui donner au moins cette heure passée peau contre peau, souffles confondus, dans la chanson de paroles tendres. Cette heure en sauvegarde pour toute une vie . Que sera-t-elle cette vie qui s'ébauche à peine ? Jamais elle ne le saura. Et l'enfant jamais ne s'en souviendra. Jamais. Le mot l'oppresse, la maintient sous l'eau. Elle rejette le châle, s'approche de la table sur laquelle est posé un oreiller et change le nouveau-né qui pour elle se sera appelé si peu de temps Toinette. Elle le saisit d'une seule main par les pieds, le soulève, glisse une couche propre et l'emmaillotte tandis qu'il se recroqueville aussitôt. Puis elle le couche, inconscient de tout, le contemple encore un peu et lui fait au front un petit signe de croix.
      Elle passe alors dans la pièce voisine emportant avec elle la lampe dont elle a baissé la flamme. Elle s'appuie au chambranle de la porte, silencieuse. Depuis l'accouchement et sa maladie, son mari dort dans cette pièce laissant la porte ouverte pour l'entendre si elle appelle. Si elle appelle... Le cri monte en elle si fort qu'elle ne peut que l'étouffer. Ce serait un cri à réveiller les morts, un cri à percer les tympans. Le cri que personne, personne ne veut entendre. Ca ne se supporterait pas un cri pareil. Elle ne veut pas laisser son mari et ses deux filles dans la vie, avec un tel cri.
      Il dort, le visage reposé, un bras sur la poitrine. La couverture et le drap ont glissé. Elle voit son pied, plutôt petit pour un homme, et les poils blonds de sa jambe jusqu'au mollet. Dans un lit à côté du sien, leur autre petite fille, Andrée. C'est qu'ils se ressemblent, tous les deux. Elle s'approche de la fillette, remonte la couverture. Andrée se retourne d'un seul mouvement, prend son pouce et agrippe le drap sans se réveiller. Sa petite fille brune aux grands yeux marrons. La sensible, la peureuse qui a peur des chiens, des chats et même des fourmis, peur de tout. Celle qu'elle a toujours dans ses jupes et qui ne sait rien cacher ni mentir. Dès que ses yeux s'ouvrent, son visage devient transparent.
      Saura-t-il les aimer ? Oh oui ! Raconter des histoires ? Sûrement. Elles se passeront dans des pays lointains, le Maroc, l'Australie, le Japon dont il leur décrira les paysages, la faune et la flore. Elle le connait bien. C'est un voyageur en imagination, lecteur impénitent. Et pédagogue avec ça! Instituteur, voilà ce qu'il aurait dû être plutôt que coiffeur. Que de récits ne lui a-t-il pas faits! Il raconte bien avec des gestes des mains et le feu au visage. Il aime lui lire quelques pages à haute voix, le soir. Et elle l'écoute en s'endormant, la tête pleine de paysages désertiques, d'hommes enturbannés ou de fleuves aux rapides mugissants. Elle aime sa voix. C'est par la voix qu'il l'a séduite. Oh ! elle le sait bien que c'est par la voix ! Il chante aussi d'ailleurs, d'une voix de baryton bien timbrée. Il aime chanter, parler et rire. Elle sourit et rêve un instant.
      Mais saura-t-il leur communiquer la force ? De cette force qu'il faut pour plonger dans la vie, faire son trou, garder sa place au soleil avec la certitude de son bon droit. De cette force qu'il faut pour ne pas crier devant sa mort lorsqu'elle se montre.
      Elle s'assied à nouveau sur une chaise, la lampe posée directement sur le parquet dont les aspérités surgissent comme grossies à la loupe. Une scène lui revient à l'esprit. C'était un dimanche, au début de l'été. Pressée, elle lui avait demandé d'aller tuer deux des pigeons qu'ils élevaient au fond du jardin. Comme elle ne le voyait pas revenir, elle était sortie dans la lumière chaude, s'essuyant les mains à son tablier, la taille déjà épaissie par sa grossesse. Louis se tenait debout près du poulailler, un pigeon mort posé sur la murette, petit tas de plumes gris ardoise. Il tentait de serrer le cou du deuxième pigeon dont une aile battait. Son visage était blanc comme de la craie. Devant lui, se tenant par la main, Andrée et son cousin pleuraient à chaudes larmes. Il avait fini par étouffer le pigeon, l'avait regardée elle, Elisa, puis il était parti sans rien dire. Elisa avait consolé les enfants, leur avait donné des plumes douces pour se chatouiller le cou. Mais aujourd'hui , elle conserve dans son coeur l'image de son mari et de sa faiblesse .
      Un grand frisson la traverse. La fatigue la cloue sur sa chaise. La peur aussi peut-être. La fièvre rebondit. Elle la sent monter à ses yeux, ses joues, ses tempes. Réveiller Louis ?... L'émotion le saisit devant le mal. Il s'attendrit, s'agite, les yeux vite embués. Devant le bonheur aussi. Devant tout ce qui est fort. Il appelle à la rescousse sa soeur, sa mère, comme pour la naissance de Toinette. Si heureux pourtant ! Elle le sait.
      Elisa se lève, s'approche du lit d'Andrée. Sur elle aussi, sur la main cramponnée au drap, elle fait le signe de la croix. Elle se baisse, reprend la lampe et la soulève tandis qu'oscillent les aires d'ombre et de lumière, au plafond. Puis elle regarde encore son mari. Elle aimerait serrer la cheville nue dans sa main, embrasser la nuque, les lèvres. Mais son corps sent la fièvre et le lait. Ce n'est plus un corps d'amante. La descente reprend dans la détresse, marche après marche. Elle quitte la chambre emportant la lampe, coupant les liens, effaçant les mémoires. Il lui semble mourir déjà.
      Elle éteint la lampe, se recouche, goûte l'instant fugitif du bien-être dans les draps frais. Cela ne va pas durer. Aussitôt après l'accouchement aussi, le plaisir du corps souple redevenu lui-même. Couchée sur le dos, elle remonte les genoux, se souvient de l'affolement délicieux du corps lorsque, la tête une fois sortie, la sage-femme, ayant dégagé l'épaule, le bébé glisse d'un seul coup. Elle crie avec un dernier mouvement inconscient pour le retenir. Dans ce cri, joie et regret enchevêtrés. Tressaillement de l'âme toute entière remuée. Le temps dilaté pour que la nouvelle arrive jusqu'à elle. C'est un enfant... un enfant, une fille, une deuxième fille... Louis et elle ont désormais deux filles.
      Pourquoi la mort dans toute cette vie ? Les yeux clos, la lampe désormais éteinte, dans le rougeoiment de son sang enfièvré, elle voit le berceau fragile voguer en oscillant avec sa charge précieuse. Puis deux autres lits dérivent sur l'eau sombre de la nuit. Son mari, les yeux ouverts, la regarde sans la voir. L'enfant qui dort ne la voit pas. Personne ne la voit plus. Elle reste sur la rive pleurant, regardant s'éloigner tous ceux qu'elle aimait, allant et venant dans un grand effort tandis que les eaux montent.

(Cette nouvelle Elisa est la dernière du recueil Chemins d'erres)

- Janine Chirpaz -


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L'Aleph, 1998-2003
 
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