François Chirpaz, Raison et Déraison de l'Utopie

Agrandir l'image
INTRODUCTION


       Un vieux rêve habite l'imaginaire de l'homme d'Occident et, depuis longtemps, il a contribué à façonner son regard sur le monde et sur la vie sociale, sur l'histoire et sur l'homme. Le rêve d'une société où l'homme pourrait vivre libre, sans avoir à redouter la misère, la violence de la guerre ou l'exploitation sauvage de sa vie et de sa liberté. D'un monde où nul n'aurait à redouter pour sa vie, où chacun pourrait vivre d'une manière enfin humaine. D'un mot, le rêve d'une cité où tout ne serait que paix et concorde entre les hommes.

      Les sociétés rassemblent des hommes sur un même territoire. Elles leur offrent un espace commun et cet espace constitue, pour eux, un monde. Un monde pour la vie commune, le monde de la vie et pour leur vie. Elles ne permettent pourtant guère de faire de cet espace un monde réellement humain car elles ne peuvent le garantir ni contre la pénurie des biens ni contre la violence des hommes. Si les hommes ne peuvent vivre qu'en faisant société, tout se passe pourtant comme si le fait d'être ensemble ne parvenait pas à conjurer la menace contre la vie. Bien plus, comme si le fait même d'être ensemble constituait la menace la plus grande contre la vie.

      De la vie, chacun espère qu'elle puisse répondre à son attente et lui accorde au moins la paix si elle ne peut lui accorder tout ce que son désir souhaite. Cependant, la condition faite à la plupart est telle qu'elle ne laisse guère de place à cette attente. Ce monde est, pour le plus grand nombre, monde de servitude, de violence, et d'humiliation. Quand ils n'ont pas à redouter la violence nue de la guerre, la précarité et la faim sont leur lot. Et, quel que soit leur désir, ils sont, le plus souvent, empêchés de vivre d'une manière humaine.

      Les grands mythes fondateurs des cultures évoquent l'heureux temps du moment de la naissance du monde et des hommes. En ces temps-là, les hommes sortaient des mains des dieux ou de la Nature. Tout leur était offert en abondance, et nul n'avait à craindre pour sa vie. Ils vivaient tous en paix avec les dieux, avec la vie et avec tous les vivants. En ces temps d'autrefois les hommes vivaient comme en un âge d'or car ils n'avaient pas encore fait entrer la discorde dans le monde. Cependant, ce rêve qui court au long de notre histoire, évoquant une vie délivrée de la hantise du besoin, de la violence et de la peur n'est pas tout à fait celui des mythes de la fondation du monde où les hommes pouvaient vivre comme en un âge d'or. Il n'évoque pas un autrefois perdu. Il évoque bien plutôt un temps futur, dans l'espérance eschatologique du salut. Ou bien un temps futur dont des révoltes veulent hâter la venue, faisant du moment de leur révolte celui de la réalisation de la promesse d'eschatologie. Ou bien encore un âge à venir de l'Histoire travaillée par le processus de la Révolution. Ou bien enfin un ailleurs, loin de notre présent comme le sont toutes les îles merveilleuses des pays d'utopie. Hors du monde balisé et connu, en des lointains dont le tracé n'est repérable sur aucune des cartes. Hors de toutes les cartes, parce qu'en dehors de toutes les routes déjà parcourues et familières, comme en des lointains inaccessibles.

      Au tournant qui inaugure les temps modernes, à l'aurore du XVI° siècle, cette cité d'harmonie et de paix prend un nom, la cité d'Utopie. Lorsque Thomas More invente sa fiction, il forge un mot que la langue ne savait pas encore, mais un nom promis à une singulière fortune, puisqu'il désigne, désormais, toutes les formes du rêve de la société réconciliée. A partir de Thomas More, cette cité n'appartient pas au temps de l'autrefois que rapportent les mythes d'origine, elle n'est pas davantage à chercher dans un futur d'eschatologie, elle est simplement ailleurs, en un ailleurs pourtant pas tout à fait étranger à notre monde puisqu'il permet de le juger, mais d'abord de le comprendre. Comme si, en portant le regard du côté d'un ailleurs de notre histoire, on pouvait mieux comprendre notre monde, le juger et nourrir l'espoir de le voir devenir plus humain que ne l'est le nôtre.

      Dans la fiction d'Utopie l'éloignement dans l'espace, pas plus que la différence des coutumes et des moeurs des hommes qui vivent en cet ailleurs ne se donnent comme le signe d'une radicale étrangeté. Le monde des îles fortunées ne ressemble pas à notre monde, il ne lui est pourtant pas complètement étranger. Les hommes qui peuplent ces îles nous sont, en effet, étonnamment proches. Ils ne sont pas des dieux, ni des êtres extraordinaires. Simplement des hommes semblables à nous, mais étonnants pour avoir réussi à faire ce dont nous avons été incapables : instituer une forme de la vie sociale qui ne connaisse ni la pénurie des biens, ni la rivalité brutale entre l'homme et l'homme. Une fiction de cet ordre n'est pourtant pas simple fantaisie d'un esprit qui ne pourrait se satisfaire de la vie qui lui est impartie et devrait se contenter de compenser dans un ailleurs merveilleux une vie trop pénible en ce monde ou de bâtir des châteaux en Espagne, faute de pouvoir édifier, dans ce monde-ci, une demeure à sa convenance. Le rêve d'utopie invente des fictions, mais il en use, en réalité, comme d'un miroir révélateur des tares de notre monde et comme l'esquisse d'une annonce de ce que pourraient être nos sociétés si notre monde d'hommes était réellement humain. La fiction est un jeu, certes, et dans ce jeu l'imagination s'en donne comme à sa guise. Ici, pourtant, le jeu est miroir et le miroir renvoie l'image d'un modèle. Il laisse s'exprimer l'espoir, auquel les hommes n'ont pas renoncé, d'un monde enfin à la mesure de leur attente.

      C'est donc procéder trop vite que classer de telles fictions sous la rubrique de la fantaisie (et en marquant la fantaisie du sceau de la dépréciation), ou bien de les stigmatiser comme banale nostalgie d'un temps désormais perdu, ou comme soupir de la créature accablée. Dans l'imaginaire, il y va d'une part essentielle de l'expérience de notre condition, et l'imagination n'est pas que la folle du logis, ou bien l'unique part de l'homme dont le destin serait de s'égarer dans la folie. Dans l'imaginaire, l'expérience humaine se trouve engagée tout entière, pour se manifester à elle-même et non pas simplement parce qu'elle ne parviendrait pas à se satisfaire des conditions qui lui sont faites dans sa vie ordinaire. Elle y est engagée comme elle l'est dans sa vie.

      Sans doute, rêver est-il autre chose que vivre. Le rêve n'épuise pas le tout de la vie car s'il entend se rire de la contrainte de la nécessité, il ne saurait escamoter le poids du réel. Mais rêver est aussi, pour l'expérience humaine, façon de vivre sa propre condition, comme également façon de la comprendre. Le rêve, dans l'homme, n'est pas un à côté de sa vie, il est une façon de s'y rapporter, de se loger en elle et de tenter de la déchiffrer. Dans le rêve, c'est l'expérience humaine elle-même qui s'exprime dans son élan et dans la quête de soi, dans son espoir d'un accord entre sa propre attente et la vie même, dans sa contradiction enfin. En énigme dans le rêve endormi, d'une manière moins obscure dans le rêve éveillé, mais toujours pour se manifester et dans le souci de comprendre ce qu'il en est d'être, comme un homme, dans la vie. Considérer le rêve comme simple fuite de la vie réelle n'a donc pas de sens, car ce qui émerge en lui est une part essentielle de l'homme, là où il est en train d'émerger à lui-même et à son propre destin de vivant humain.

      La question demeure pourtant de savoir ce que font les hommes quand ils rêvent de la sorte leur vie en société et leur histoire. Les constructions d'utopie sont pleines de fictions. La part de fantaisie de ces fictions ne saurait toutefois masquer le souci qu'elles tentent de traduire. Avant tout, une façon de porter le regard sur le monde de l'homme, pour le juger et pour en faire un monde plus conforme à sa nature propre. En cela, l'imaginaire n'est jamais simple reflet de l'égarement d'une pensée impuissante à s'insérer dans le réel de l'histoire. Il témoigne, à sa façon, d'un effort de la pensée pour déchiffrer la réalité de l'histoire et de l'homme. Même s'il lui arrive de se fourvoyer, faute de prendre en compte en son entier la complexité de ce réel.

      Dès lors, s'attacher à comprendre le rêve d'utopie ne saurait se satisfaire d'un simple inventaire des figures de la cité idéale. On peut classer et dénombrer sans fin, et manquer à comprendre que, dans son rêve, l'esprit ne se dirige vers un ailleurs de son monde que pour mieux déchiffrer ce monde dans lequel il lui faut vivre. Comme si en regardant ailleurs il pouvait enfin mieux déchiffrer le présent de son histoire. C'est peut-être cela qui est au fond de ce rêve. Un regard qui ne peut rencontrer le réel qu'en se portant ailleurs, vers un modèle dont son espoir ne parvient pas à se défaire parce que c'est l'esprit qui, en lui, en porte l'exigence. L'esprit qui rêve évoque des îles merveilleuses mais, quand il rêve d'îles merveilleuses, son dessein est de parvenir à faire de son monde un monde différent parce qu'institué autrement qu'il n'est. L'imagination qui se joue des difficultés et des contraintes ne se donne un monde différent qu'avec le souci d'ouvrir un espace autre pour sa vie, pour une vie qui soit enfin réellement humaine. Un tel rêve n'est donc jamais simple quête d'une compensation, il est rêve de réformateur.

      Quand il rêve d'utopie, l'esprit avoue son insatisfaction du monde tel qu'il est et du cours de l'histoire tel qu'il va. Ni le monde, ni l'histoire, en effet, ne font place à la légitime revendication d'un monde réellement humain parce qu'en vue de la liberté et du bonheur de l'homme, et pour lui permettre vraiment de vivre son destin. Ce monde-ci est invivable, et il est insensé. Les intérêts de chacun heurtent ceux de tous les autres, et les passions ne savent que dresser les hommes les uns contre les autres, dans une lutte sans fin. L'histoire des sociétés humaines n'est que l'aventure folle de guerres qui ne parviennent à s'éteindre que pour en allumer de nouvelles. Shakespeare voit-il autrement cette histoire ?

      Cependant le regard de Thomas More n'est pas celui de Shakespeare. Et, pour l'auteur de l'Utopie, il n'est pas insensé de rêver d'un monde différent, pas plus que d'un cours différent de l'histoire des sociétés. L'esprit qui rêve de la sorte espère un monde différent, il l'évoque en s'en donnant une représentation imaginaire. A ce monde différent, il ne se rapporte que sous la forme d'une fiction ou d'une fable. L'utopie est là tout entière : dans l'insatisfaction et la critique d'un état du monde, dans la recherche d'un monde enfin restitué à lui-même, comme dans la façon dont elle exprime l'une et l'autre, en traçant les plans d'une cité meilleure que toutes celles que nous pouvons connaître. Dans sa forme, elle se présente comme une fiction, mais la fiction est habitée par le souci de déchiffrer le destin de l'homme en déchiffrant le destin de sa vie en société. Elle est le rêve d'une vie sociale autre et d'une histoire différente.

      Mon propos n'est pas de dresser un inventaire de toutes les formes qu'a revêtues, au long des siècles, ce rêve d'une société meilleure. Il est, bien plutôt, de m'attacher à suivre le fil de ce rêve qui traverse notre histoire, dans un mouvement tout à la fois constant dans son inspiration et discontinu dans ses figures. Toujours le même souhait tenace d'un société juste, mais un souhait subissant comme une série d'inflexions, au fil du temps. Et, jusque dans ses discontinuités, lourd d'une même interrogation de l'homme sur lui-même car sa question sur la structure des sociétés demeure, en fait, toujours questionnement de l'homme sur sa condition et sur sa possibilité de prendre en main son destin. Un tel rêve vient de loin, dans la culture d'Occident. Mais il subit une inflexion décisive, à l'époque des temps modernes, lorsque la conscience de soi de la raison prend son plein essor, s'affirmant capable d'explorer le monde de la nature dans son intégralité, d'affirmer sur lui son emprise. Et d'affirmer enfin son emprise sur le cours du devenir, jusqu'au risque de se prendre à son propre piège, c'est à dire d'oublier qu'il n'est qu'un rêve et que, s'il peut ouvrir à l'expérience humaine des possibilités encore insoupçonnées, il n'est pas en son pouvoir de façonner le cours du temps. Car alors la démesure de la prétention ne parvient qu'à inventer ces formes terrifiantes de la barbarie que notre siècle a su inventer, les systèmes totalitaires.

      Comme en chacun de ses rêves mais, en celui-ci plus peut-être qu'en tout autre, c'est avec son propre destin que l'expérience humaine se trouve confrontée parce que, là, elle ne se confronte pas au monde, comme il en va dans l'élaboration des sciences de la nature, mais à l'histoire parce que son interrogation porte sur la vie sociale, telle qu'elle a été jusqu'alors et telle qu'elle peut devenir. Une confrontation qui prend une accentuation et des formes différentes, selon qu'on l'envisage selon la perspective de l'utopie proprement dite ou bien, comme à l'époque contemporaine, selon la perspective révolutionnaire. Mais, ici comme là, c'est toujours à partir d'un rêve que la raison se rapporte à l'histoire dont elle s'attache à déchiffrer le cours. Et c'est à cela que les pages qui suivent entendent avant tout s'attacher.

____________________________________
Pour commander cet ouvrage contacter les éditions L'Harmattan : 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique - 75005 Paris.
__________________
©
L'Aleph, 1998-2003

< Fermer la fenêtre >