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Un vieux rêve habite l'imaginaire
de l'homme d'Occident et, depuis longtemps, il a contribué à
façonner son regard sur le monde et sur la vie sociale, sur l'histoire
et sur l'homme. Le rêve d'une société où l'homme
pourrait vivre libre, sans avoir à redouter la misère, la
violence de la guerre ou l'exploitation sauvage de sa vie et de sa liberté.
D'un monde où nul n'aurait à redouter pour sa vie, où
chacun pourrait vivre d'une manière enfin humaine. D'un mot, le
rêve d'une cité où tout ne serait que paix et concorde
entre les hommes.
Les sociétés rassemblent
des hommes sur un même territoire. Elles leur offrent un espace
commun et cet espace constitue, pour eux, un monde. Un monde pour la vie
commune, le monde de la vie et pour leur vie. Elles ne permettent pourtant
guère de faire de cet espace un monde réellement humain
car elles ne peuvent le garantir ni contre la pénurie des biens
ni contre la violence des hommes. Si les hommes ne peuvent vivre qu'en
faisant société, tout se passe pourtant comme si le fait
d'être ensemble ne parvenait pas à conjurer la menace contre
la vie. Bien plus, comme si le fait même d'être ensemble constituait
la menace la plus grande contre la vie.
De la vie, chacun espère qu'elle
puisse répondre à son attente et lui accorde au moins la
paix si elle ne peut lui accorder tout ce que son désir souhaite.
Cependant, la condition faite à la plupart est telle qu'elle ne
laisse guère de place à cette attente. Ce monde est, pour
le plus grand nombre, monde de servitude, de violence, et d'humiliation.
Quand ils n'ont pas à redouter la violence nue de la guerre, la
précarité et la faim sont leur lot. Et, quel que soit leur
désir, ils sont, le plus souvent, empêchés de vivre
d'une manière humaine.
Les grands mythes fondateurs des cultures
évoquent l'heureux temps du moment de la naissance du monde et
des hommes. En ces temps-là, les hommes sortaient des mains des
dieux ou de la Nature. Tout leur était offert en abondance, et
nul n'avait à craindre pour sa vie. Ils vivaient tous en paix avec
les dieux, avec la vie et avec tous les vivants. En ces temps d'autrefois
les hommes vivaient comme en un âge d'or car ils n'avaient pas encore
fait entrer la discorde dans le monde. Cependant, ce rêve qui court
au long de notre histoire, évoquant une vie délivrée
de la hantise du besoin, de la violence et de la peur n'est pas tout à
fait celui des mythes de la fondation du monde où les hommes pouvaient
vivre comme en un âge d'or. Il n'évoque pas un autrefois
perdu. Il évoque bien plutôt un temps futur, dans l'espérance
eschatologique du salut. Ou bien un temps futur dont des révoltes
veulent hâter la venue, faisant du moment de leur révolte
celui de la réalisation de la promesse d'eschatologie. Ou bien
encore un âge à venir de l'Histoire travaillée par
le processus de la Révolution. Ou bien enfin un ailleurs, loin
de notre présent comme le sont toutes les îles merveilleuses
des pays d'utopie. Hors du monde balisé et connu, en des lointains
dont le tracé n'est repérable sur aucune des cartes. Hors
de toutes les cartes, parce qu'en dehors de toutes les routes déjà
parcourues et familières, comme en des lointains inaccessibles.
Au tournant qui inaugure les temps
modernes, à l'aurore du XVI° siècle, cette cité
d'harmonie et de paix prend un nom, la cité d'Utopie. Lorsque Thomas
More invente sa fiction, il forge un mot que la langue ne savait pas encore,
mais un nom promis à une singulière fortune, puisqu'il désigne,
désormais, toutes les formes du rêve de la société
réconciliée. A partir de Thomas More, cette cité
n'appartient pas au temps de l'autrefois que rapportent les mythes d'origine,
elle n'est pas davantage à chercher dans un futur d'eschatologie,
elle est simplement ailleurs, en un ailleurs pourtant pas tout à
fait étranger à notre monde puisqu'il permet de le juger,
mais d'abord de le comprendre. Comme si, en portant le regard du côté
d'un ailleurs de notre histoire, on pouvait mieux comprendre notre monde,
le juger et nourrir l'espoir de le voir devenir plus humain que ne l'est
le nôtre.
Dans la fiction d'Utopie l'éloignement
dans l'espace, pas plus que la différence des coutumes et des moeurs
des hommes qui vivent en cet ailleurs ne se donnent comme le signe d'une
radicale étrangeté. Le monde des îles fortunées
ne ressemble pas à notre monde, il ne lui est pourtant pas complètement
étranger. Les hommes qui peuplent ces îles nous sont, en
effet, étonnamment proches. Ils ne sont pas des dieux, ni des êtres
extraordinaires. Simplement des hommes semblables à nous, mais
étonnants pour avoir réussi à faire ce dont nous
avons été incapables : instituer une forme de la vie sociale
qui ne connaisse ni la pénurie des biens, ni la rivalité
brutale entre l'homme et l'homme. Une fiction de cet ordre n'est pourtant
pas simple fantaisie d'un esprit qui ne pourrait se satisfaire de la vie
qui lui est impartie et devrait se contenter de compenser dans un ailleurs
merveilleux une vie trop pénible en ce monde ou de bâtir
des châteaux en Espagne, faute de pouvoir édifier, dans ce
monde-ci, une demeure à sa convenance. Le rêve d'utopie invente
des fictions, mais il en use, en réalité, comme d'un miroir
révélateur des tares de notre monde et comme l'esquisse
d'une annonce de ce que pourraient être nos sociétés
si notre monde d'hommes était réellement humain. La fiction
est un jeu, certes, et dans ce jeu l'imagination s'en donne comme à
sa guise. Ici, pourtant, le jeu est miroir et le miroir renvoie l'image
d'un modèle. Il laisse s'exprimer l'espoir, auquel les hommes n'ont
pas renoncé, d'un monde enfin à la mesure de leur attente.
C'est donc procéder trop vite
que classer de telles fictions sous la rubrique de la fantaisie (et en
marquant la fantaisie du sceau de la dépréciation), ou bien
de les stigmatiser comme banale nostalgie d'un temps désormais
perdu, ou comme soupir de la créature accablée. Dans l'imaginaire,
il y va d'une part essentielle de l'expérience de notre condition,
et l'imagination n'est pas que la folle du logis, ou bien l'unique part
de l'homme dont le destin serait de s'égarer dans la folie. Dans
l'imaginaire, l'expérience humaine se trouve engagée tout
entière, pour se manifester à elle-même et non pas
simplement parce qu'elle ne parviendrait pas à se satisfaire des
conditions qui lui sont faites dans sa vie ordinaire. Elle y est engagée
comme elle l'est dans sa vie.
Sans doute, rêver est-il autre
chose que vivre. Le rêve n'épuise pas le tout de la vie car
s'il entend se rire de la contrainte de la nécessité, il
ne saurait escamoter le poids du réel. Mais rêver est aussi,
pour l'expérience humaine, façon de vivre sa propre condition,
comme également façon de la comprendre. Le rêve, dans
l'homme, n'est pas un à côté de sa vie, il est une
façon de s'y rapporter, de se loger en elle et de tenter de la
déchiffrer. Dans le rêve, c'est l'expérience humaine
elle-même qui s'exprime dans son élan et dans la quête
de soi, dans son espoir d'un accord entre sa propre attente et la vie
même, dans sa contradiction enfin. En énigme dans le rêve
endormi, d'une manière moins obscure dans le rêve éveillé,
mais toujours pour se manifester et dans le souci de comprendre ce qu'il
en est d'être, comme un homme, dans la vie. Considérer le
rêve comme simple fuite de la vie réelle n'a donc pas de
sens, car ce qui émerge en lui est une part essentielle de l'homme,
là où il est en train d'émerger à lui-même
et à son propre destin de vivant humain.
La question demeure pourtant de savoir
ce que font les hommes quand ils rêvent de la sorte leur vie en
société et leur histoire. Les constructions d'utopie sont
pleines de fictions. La part de fantaisie de ces fictions ne saurait toutefois
masquer le souci qu'elles tentent de traduire. Avant tout, une façon
de porter le regard sur le monde de l'homme, pour le juger et pour en
faire un monde plus conforme à sa nature propre. En cela, l'imaginaire
n'est jamais simple reflet de l'égarement d'une pensée impuissante
à s'insérer dans le réel de l'histoire. Il témoigne,
à sa façon, d'un effort de la pensée pour déchiffrer
la réalité de l'histoire et de l'homme. Même s'il
lui arrive de se fourvoyer, faute de prendre en compte en son entier la
complexité de ce réel.
Dès lors, s'attacher à
comprendre le rêve d'utopie ne saurait se satisfaire d'un simple
inventaire des figures de la cité idéale. On peut classer
et dénombrer sans fin, et manquer à comprendre que, dans
son rêve, l'esprit ne se dirige vers un ailleurs de son monde que
pour mieux déchiffrer ce monde dans lequel il lui faut vivre. Comme
si en regardant ailleurs il pouvait enfin mieux déchiffrer le présent
de son histoire. C'est peut-être cela qui est au fond de ce rêve.
Un regard qui ne peut rencontrer le réel qu'en se portant ailleurs,
vers un modèle dont son espoir ne parvient pas à se défaire
parce que c'est l'esprit qui, en lui, en porte l'exigence. L'esprit qui
rêve évoque des îles merveilleuses mais, quand il rêve
d'îles merveilleuses, son dessein est de parvenir à faire
de son monde un monde différent parce qu'institué autrement
qu'il n'est. L'imagination qui se joue des difficultés et des contraintes
ne se donne un monde différent qu'avec le souci d'ouvrir un espace
autre pour sa vie, pour une vie qui soit enfin réellement humaine.
Un tel rêve n'est donc jamais simple quête d'une compensation,
il est rêve de réformateur.
Quand il rêve d'utopie, l'esprit
avoue son insatisfaction du monde tel qu'il est et du cours de l'histoire
tel qu'il va. Ni le monde, ni l'histoire, en effet, ne font place à
la légitime revendication d'un monde réellement humain parce
qu'en vue de la liberté et du bonheur de l'homme, et pour lui permettre
vraiment de vivre son destin. Ce monde-ci est invivable, et il est insensé.
Les intérêts de chacun heurtent ceux de tous les autres,
et les passions ne savent que dresser les hommes les uns contre les autres,
dans une lutte sans fin. L'histoire des sociétés humaines
n'est que l'aventure folle de guerres qui ne parviennent à s'éteindre
que pour en allumer de nouvelles. Shakespeare voit-il autrement cette
histoire ?
Cependant le regard de Thomas More
n'est pas celui de Shakespeare. Et, pour l'auteur de l'Utopie, il n'est
pas insensé de rêver d'un monde différent, pas plus
que d'un cours différent de l'histoire des sociétés.
L'esprit qui rêve de la sorte espère un monde différent,
il l'évoque en s'en donnant une représentation imaginaire.
A ce monde différent, il ne se rapporte que sous la forme d'une
fiction ou d'une fable. L'utopie est là tout entière : dans
l'insatisfaction et la critique d'un état du monde, dans la recherche
d'un monde enfin restitué à lui-même, comme dans la
façon dont elle exprime l'une et l'autre, en traçant les
plans d'une cité meilleure que toutes celles que nous pouvons connaître.
Dans sa forme, elle se présente comme une fiction, mais la fiction
est habitée par le souci de déchiffrer le destin de l'homme
en déchiffrant le destin de sa vie en société. Elle
est le rêve d'une vie sociale autre et d'une histoire différente.
Mon propos n'est pas de dresser un
inventaire de toutes les formes qu'a revêtues, au long des siècles,
ce rêve d'une société meilleure. Il est, bien plutôt,
de m'attacher à suivre le fil de ce rêve qui traverse notre
histoire, dans un mouvement tout à la fois constant dans son inspiration
et discontinu dans ses figures. Toujours le même souhait tenace
d'un société juste, mais un souhait subissant comme une
série d'inflexions, au fil du temps. Et, jusque dans ses discontinuités,
lourd d'une même interrogation de l'homme sur lui-même car
sa question sur la structure des sociétés demeure, en fait,
toujours questionnement de l'homme sur sa condition et sur sa possibilité
de prendre en main son destin. Un tel rêve vient de loin, dans la
culture d'Occident. Mais il subit une inflexion décisive, à
l'époque des temps modernes, lorsque la conscience de soi de la
raison prend son plein essor, s'affirmant capable d'explorer le monde
de la nature dans son intégralité, d'affirmer sur lui son
emprise. Et d'affirmer enfin son emprise sur le cours du devenir, jusqu'au
risque de se prendre à son propre piège, c'est à
dire d'oublier qu'il n'est qu'un rêve et que, s'il peut ouvrir à
l'expérience humaine des possibilités encore insoupçonnées,
il n'est pas en son pouvoir de façonner le cours du temps. Car
alors la démesure de la prétention ne parvient qu'à
inventer ces formes terrifiantes de la barbarie que notre siècle
a su inventer, les systèmes totalitaires.
Comme en chacun de ses rêves
mais, en celui-ci plus peut-être qu'en tout autre, c'est avec son
propre destin que l'expérience humaine se trouve confrontée
parce que, là, elle ne se confronte pas au monde, comme il en va
dans l'élaboration des sciences de la nature, mais à l'histoire
parce que son interrogation porte sur la vie sociale, telle qu'elle a
été jusqu'alors et telle qu'elle peut devenir. Une confrontation
qui prend une accentuation et des formes différentes, selon qu'on
l'envisage selon la perspective de l'utopie proprement dite ou bien, comme
à l'époque contemporaine, selon la perspective révolutionnaire.
Mais, ici comme là, c'est toujours à partir d'un rêve
que la raison se rapporte à l'histoire dont elle s'attache à
déchiffrer le cours. Et c'est à cela que les pages qui suivent
entendent avant tout s'attacher.
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