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S’attacher à
penser en philosophie est s’inscrire dans une longue histoire et,
que ce soit pour le recueillir ou bien pour le récuser, c’est
avoir à se déterminer par rapport à un héritage.
Le philosophe est inévitablement homme de la mémoire car
tributaire d’une aventure aussi ancienne que le moment de l’avènement
de l’homme à la conscience de son être dans la vie
et dans le monde : celle de l’interrogation de la pensée
au sujet de ce vivant qui accède à soi-même en émergeant
à la parole.
La question à double face
Le constat est banal mais sa banalité
ne saurait en masquer le caractère décisif. Ce qui s’est
passé dès le premier moment où l’être
humain a commencé à parler suit sans doute la même
trajectoire que celle de l’existence qui émerge à
elle-même en franchissant le seuil des mots. Sitôt franchi
ce seuil l’homme se révèle à même de
penser et, par là, capable d’aménager son rapport
avec son semblable pour faire société avec lui et son rapport
aux choses pour en faire un monde habitable. Mais aussi, dans le même
temps, de s’interroger sur l’être et le destin de ce
vivant qu’il est.
La possibilité de parler ne
permet pas seulement de s’adresser à son semblable ou de
nommer les choses à l’entour. Elle porte en elle une interrogation
essentielle car l’homme veut comprendre ce qu’il en est de
vivre sur la terre et sous le ciel, lui qui n’a à vivre qu’un
temps de vie limité. Il est dans la vie et il s’y reconnaît
comme dans son lieu propre et, néanmoins, son lot ultime est la
mort. Se découvrir vivant est se découvrir mortel et donc
se voir conduit à s’interroger sur son destin.
Tout commence donc avec la conscience
d’être un vivant qui a part au logos, dans sa double acception
grecque de langage et de raison, zôon logon ékhôn,
selon le mot d’Aristote. Comprendre est parler, c’est-à-dire
traduire en mots son expérience, constante confrontation à
de l’autre que soi, à l’altérité du monde
extérieur mais d’abord à celle de l’autre homme,
son semblable puisque capable, lui aussi, de parler et pourtant si différent,
ainsi qu’en témoignent les innombrables conflits qui dressent
les hommes les uns contre les autres. Mais l’expérience révèle,
également, une autre altérité, celle de sa propre
mort, l’altérité la plus énigmatique de toutes
parce qu’elle lui laisse pressentir son propre anéantissement.
Qu’est-il donc ce vivant qui parle et dont le lot ultime est
la mort alors que, par la parole, il ne cesse de vouloir déjouer
la mort comme en un défi toujours recommencé ?
Pour
l’homme prendre la réelle mesure de soi-même est, de
ce fait, s’attacher à discerner ce qui peut donner sens à
une vie toujours précaire. A cette interrogation essentielle, et
bien avant le temps de la philosophie proprement dite, les grandes sagesses
et les religions de l’humanité se sont attachées à
donner une réponse : l’homme ne peut se comprendre lui-même
que parce que son lieu n’est pas circonscrit par ce seul monde immédiatement
repérable. Il a à vivre dans un alentour visible mais le
sens de son destin a part liée à une réalité
non moins importante quoique non visible, celle des morts et celle du
divin.
Et lorsque, à un moment donné
de l’histoire, la pensée prend forme de philosophie et se
donne ce statut que nous lui connaissons depuis les Grecs, elle ne fait
que reprendre à son propre compte cette interrogation aussi ancienne
que l’homme. En lui donnant forme d’un double questionnement
: sur l’être de l’homme et sur la possibilité
de la pensée. Et un questionnement délibérément
conscient de lui-même.
La réappropriation de l’interrogation
initiale est comme une invite à l’entendre, à nouveau,
dans son intensité première. Quant à celle de l’héritage,
elle ne va donc pas sans un questionnement au sujet de sa pertinence et
de sa validité, en vue de réentendre l’interrogation
qui a ouvert la pensée. La tâche est donc toujours double
pour qui entend faire œuvre de philosophe : prendre en compte l’héritage
légué par ses prédécesseurs et entendre à
nouveau l’intensité de l’interrogation initiale, l’un
ne pouvant aller sans l’autre, l’un ne cessant de renvoyer
à l’autre.
Or, cela, nul ne le fait qu’en
mettant, en priorité, l’accent sur une part privilégiée
de l’héritage, c’est-à-dire à partir
d’un choix et d’une décision. S’orienter
dans sa propre existence est le faire à partir d’un choix
initial et d’une décision qui commandent à la suite
du cours de la vie. Il n’en va pas autrement de l’orientation
dans la pensée. Cette dernière ne vient pas de nulle part,
elle naît au sein d’une histoire mais, dans cette histoire,
elle choisit de privilégier un point de vue et une démarche.
Prétendre philosopher ne permet pas de s’exonérer
de sa condition d’homme car le penseur n’est pas un être
abstrait. Il est aussi, comme n’importe quel homme, un existant
(Kierkegaard). Chacun est tributaire de sa condition, de l’histoire
dans laquelle il s’inscrit, comme des contradictions de son propre
temps. Mais, là, il choisit de privilégier une façon
de s’orienter dans la pensée.
C’est la décision et
le choix que, tout au long de mon travail depuis Le corps, j’ai
choisi de privilégier que je voudrai m’attacher à
mettre en relief.
Le sens du tragique
Des Grecs qui ont fait accéder
la pensée à sa dimension philosophique nous avons hérité
la mise en forme de l'interrogation qui porte sur l'homme, son être
et son destin comme celle qui porte sur la pensée et sur la possibilité
de sa prétention. En fait, la filiation qui rattache à l’héritage
grec est double, selon que l'on privilégie la formulation donnée
par les philosophes ou bien celle donnée par les poètes
de la tragédie. Ici comme là, l’interrogation sur
la réalité humaine est la même mais elle prend un
ton différent selon qu'elle fait porter l'accent sur le statut
du logos dans sa possibilité d’ouvrir l’espace
de la connaissance ou bien sur la déchirure par laquelle l’interrogation
émerge à elle-même.
Que l’homme ait le logos en
partage cela lui permet de se connaître lui-même dans sa différence
spécifique : un vivant sans doute semblable à tous les autres,
puisque soumis aux contraintes de son organisme, mais un vivant différent
de tous les autres puisqu’il parle et que sa parole manifeste, en
lui, l’ouverture de la pensée. Dès lors que le vivant
accède à la pensée le regard qu’il porte sur
le monde et sur lui-même change de nature. Son souci n’est
pas simplement de s’adapter aux circonstances, il est de comprendre.
Ce qui s’impose dans l’immédiat n’est pas le
tout de la réalité. Penser est toujours, d’une manière
ou d’une autre, dépasser cet immédiat.
L’homme est alors en mesure
de s’assigner la tâche de dire l’être de ce qui
est, selon le mot de Parménide, et de se connaître lui-même,
comme l’y incite Socrate. Et, pour autant qu’il accorde crédit
à ce même logos, il se rend capable de porter son regard
plus loin que ce qui se donne dans l’immédiat de l’expérience
des êtres et des choses. Il peut prétendre avoir accès
au principe de toute chose, ce qui fait que le monde et l’homme
sont ce qu’ils sont. L’allégorie de la caverne est
plus et autre chose qu’un simple intermède, récit
inséré dans la trame d’une argumentation. Elle est
comme la figure de la possibilité de la pensée d’avoir
accès à l’unité de la totalité du monde,
ce Hèn kaï Pan que l’idéalisme allemand
inscrira, plus tard, au cœur de la prétention de la pensée.
Dès lors le débat majeur
au centre de la pensée philosophique concerne le statut du logos.
S’il est le même dans l’homme et dans le monde, alors
se trouvent justifiées la prétention de la sagesse et celle
de la pensée de rendre raison de la totalité de ce qui est.
La sagesse philosophique a prétention de réduire la part
des passions déraisonnables qui agitent les hommes. Quant à
la prétention de la connaissance elle est de dépasser les
limites dans lesquelles semble l’enfermer la part sensible de l’expérience.
Le logos ne s’impose pas sans peine pour qui a pris la mesure des
opinions folles et des dérives des passions mais il conserve la
possibilité de faire loi dans chaque entreprise humaine. Alors,
si l'homme a, de la sorte, part au logos, il a la possibilité de
désencombrer la vie de la part matérielle et sensible qui
l'empêche de réaliser son destin.
Par contre, en pointant, dans l'homme,
la présence de l'hubris (la démesure), les tragiques
grecs (Eschyle et Sophocle) se révèlent meilleurs analystes
de la réalité humaine parce qu’ils mettent à
jour, en elle, une contradiction qui la déchire à l’intérieur
d’elle-même. L’être humain se découvre,
certes, habité par l’esprit qui l’ouvre sur des possibilités
plus amples que la simple vie et l’effort pour dépasser les
limites de sa condition ouvre la pensée comme l’existence
à la possibilité de s’affranchir de ce qui contribue
à limiter sa prétention. Cependant, dans cet effort même
il est sans cesse travaillé par l'hubris qui l'incite, en
fait, à sortir de sa condition de mortel : s'ouvrant, de ce
fait, à une possibilité quasi sans limite, mais avec le
risque d'engendrer une violence dangereuse parce que meurtrière.
Se placer dans le sillage des penseurs tragiques (et, depuis les poètes
grecs, dans celui des grands dramaturges et romanciers dont les oeuvres
jalonnent notre histoire) est donc reconnaître que l’être
humain n’est pas seulement ce vivant qui fait prévaloir la
clarté de la raison contre la nuit chaotique des pulsions sauvages
et des passions désordonnées mais que cette nuit est inhérente
à son être même.
Nul ne peut, si, du moins, il entend
vivre comme un homme, renoncer à l’effort de la raison et
à la maîtrise de cette même raison sur les "désirs
sauvages" (Platon). Mais nul ne peut, pour autant, prendre la réelle
mesure de son humanité sans prendre en compte cette part de nuit
que tout homme recèle au fond de lui-même. L’être
humain n’est pas seulement double, il est encore divisé en
lui-même et contre lui-même (saint Augustin). Et ce n’est
donc que "dans l’absolu déchirement" (Hegel) que,
dans l’homme, l’esprit vient à lui-même. La vie
se déchirant elle-même car ne venant à la conscience
de soi que dans la constante proximité de la mort. Tout à
la fois ne s’affirmant elle-même que dans un défi à
la mort mais jamais assurée de ne pas céder à la
fascination que la mort exerce sur la vie.
Privilégier le point de vue
tragique n’est donc pas mésestimer le long et difficile travail
de la raison qui fait se confronter l’être humain avec le
monde pour l’aménager, le connaître et, par la technique,
maîtriser le cours d’un certain nombre de phénomènes.
C’est, bien plutôt, conserver le souci de se tenir au plus
près de l'expérience réelle de celui que nous sommes.
Vivant et voulant la vie pour elle-même mais capable de se laisser
fasciner par une violence sans mesure génératrice de mort.
Capable de s'ouvrir à la pleine dimension de l'esprit comme en
témoignent les plus hautes réalisations dont l'histoire
porte témoignage, tant dans le domaine du savoir que dans celui
de l'action ou dans celui des oeuvres d'art. Tout cela est le signe d'une
indéniable ouverture de l’esprit. Et pourtant c'est le même
homme qui est, aussi, capable de violence sauvage et barbare, comme en
témoignent toutes les guerres et atrocités de l'Histoire.
Le sens du tragique n'est rien d'autre
que le sens de cette contradiction périlleuse qui déchire
la vie à l'intérieur d'elle-même jusqu'au risque de
céder à la fascination de la mort. Il est la prise en compte
de ce point de nuit au centre même de la réalité humaine
que les efforts de la raison ne parviennent jamais à abolir. La
vie ne prend sens que de défier l’anéantissement de
la mort mais rien ne l’assure que son élan parviendra à
se défaire de la fascination que cette même mort exerce sur
elle.
Le souci de l’existence
Faire porter l’accent sur le
tragique de la condition est, corrélativement, privilégier
le point de vue de l’existence pour rendre compte, d’une manière
concrète, de la réalité humaine. Que l’être
humain s’attache à connaître le monde dans lequel il
vit, que sa vie soit traversée de pulsions et de passions ne permet
pas, pour autant, de le réduire au seul exercice d’un intellect
ni à la somme de ses comportements individuels et collectifs. Sa
vie ne se réduit pas au seul travail d’un intellect qui classe
et qui ordonne des impressions venues du monde extérieur. Privilégier
le point de vue de l'existence est donc mettre au premier plan la singularité
du sujet humain. Non pas pour dresser un inventaire de chacune des particularités
humaines mais pour expliciter le mode d'être de celui qui n'est
dans la vie qu'avec le souci de lui reconnaître du sens et de donner
sens à son temps de vie.
Toute une tradition de la pensée
philosophique a accordé la prééminence au point de
vue du sujet connaissant ouvert sur le monde en vue de l'explorer et de
s'en donner une connaissance. Or, si l'être humain est ce vivant
qui veut comprendre et connaître le monde en vue de le rendre plus
habitable, son rapport essentiel est d'abord et avant tout avec la vie,
en vue de s'y loger et de s'y voir reconnu pour celui qu'il veut être.
Exister est, sans doute, être-au-monde, comme la phénoménologie
l’a mis en évidence. Mais le rapport à l’extérieur
à soi, aux autres comme aux choses est en permanence commandé
par le rapport à la vie. Etre-au-monde n’est et ne se vit
que comme un être-dans-la-vie.
Or, l’homme n'a qu'une seule
vie à vivre, et son temps de vie est bref comparé à
l'immensité des temps qui l'ont précédé. C’est
pourquoi, sitôt qu'il émerge à la conscience de sa
propre singularité, ce souci du sens se fait plus intense. Le temps
de sa vie est le temps d'une histoire personnelle, celle de ses rêves,
de ses projets et de ses souvenirs, celle de ses réussites et de
ses échecs. Prendre en compte l'existence est s'attacher à
comprendre le rapport de l'être humain à cette trame complexe.
Faire porter l'accent sur le point
de vue de l'existence n'est donc pas méconnaître la diversité
des actions humaines, ni le travail sur les choses ni l'action dans la
communauté politique. Penser l'existence n'est pas focaliser d'une
manière exclusive sur l'individu. C'est rappeler que toutes les
actions des hommes sont rapportées à ce qui demeure, pour
chacun, souci primordial, celui du sens de cette trame complexe qui constitue
l'histoire de sa vie car il n’est dans la vie qu’en
souci du sens de sa vie.
Modulation de la parole, souffle de l’esprit
En témoigne son rapport à
la parole et sa façon d’habiter le monde des mots. Ce qui
manifeste l'être humain comme tel c'est la possibilité du
franchissement du seuil des mots. Celui qui parle n'est pas un vivant
ordinaire : par la parole il peut non seulement faire société
avec son semblable mais encore ouvrir l'espace indéfini de la pensée.
La mise en oeuvre de la parole est,
en ce sens, la figure par excellence de l'existence. Par elle, ouverte
sur un espace de possibilités toujours insoupçonnées.
Mais elle-même ne venant à cette ouverture qu'à partir
de la modulation du souffle expiré. En un sens, parler offre une
possibilité sans fin. Celle de faire de la relation à son
semblable un monde commun et de ce monde commun un espace pacifié
en introduisant dans les multiples échanges une règle qui
oblige au respect en tenant en respect le spectre de la violence. Le royaume
de la parole ne s’instaure qu’en se rêvant royaume de
paix. Celle d’imprimer à l’énoncé des
mots la rigueur dont la raison est capable pour explorer le monde, le
connaître et travailler à le rendre plus habitable. Celle,
enfin, d’opérer l’ouverture sans limite de la parole
poétique qui ne sait vivre la vie qu’en la chantant car les
hommes ne vivent réellement leur vie que dans le chant de leur
joie ou de leur tristesse, dans celui des promesses de l’amour ou
de la douleur d’exister lorsque cet amour vient à être
déçu.
Toute parole commence par la modulation
du souffle expiré qui dépasse le stade du cri parce que
cette modulation introduit un jeu de sons qui rendent possibles les signes.
Mais cette ouverture n’atteint une telle ampleur que parce que,
en elle, c’est le souffle même de l’esprit qui se manifeste
en l’homme. La parole peut donc être regardée comme
la figure par excellence de l'humain : en elle se nouent, d'une manière
paradoxale, la possibilité la plus haute de l'être humain
mais aussi sa précarité la plus grande. Il suffit, en effet,
de peu de chose pour rendre cette parole inaudible en étouffant
le souffle qui la profère. Que cela advienne par une violence extérieure
ou par un déséquilibre des fonctions organiques essentielles,
alors elle devient impossible et celui qui est attendu comme un homme
est voué à une vie infra-humaine.
Sôma, sèma : corps,
tombeau. Socrate et Platon jouent sur cette proximité des deux
termes dans la langue grecque. Pour l'homme, son corps est cette chair
sensible exposée à ce qui lui est extérieur mais,
parce que capable de pensée et de parole, l'homme n'est jamais
seulement cet organisme qu'il est aussi, puisque capable de
rendre signifiant le souffle qu'il expulse en respirant. S'attacher à
comprendre la réalité humaine dans son rapport à
cette chair vivante qu'elle est est donc s'efforcer de scruter cette mystérieuse
énigme qu'elle demeure elle-même pour elle-même. Non
pas tant chose pensante (Descartes) que roseau pensant (Pascal).
Ce qui est façon de souligner le caractère précaire
de la plus haute possibilité, puisqu'un rien suffit à interrompre
les fonctions organiques et, par là, le cours de la vie.
L'épreuve des confins
Ouvert sur le monde et faisant
société avec son semblable, avec des autres différents
dans leur singularité propre mais, par la parole, pouvant ordonner
un monde commun. Cependant, faire porter l'accent sur le rapport à
la vie est désigner d'autres formes de l'altérité
qui, elles, ne se donnent dans l'expérience ordinaire qu'en dévoilant,
en cette même expérience, des confins dont la découverte
déstabilise l'existence. Celui qui est dans la vie et reconnaît
la vie comme son bien le plus propre est contraint, malgré lui,
à pressentir que la mort est son lot. Mais qu'est-ce que la mort
sinon une énigme et même l’énigme par
excellence ? La réalité la plus banale, puisque, dans le
monde des hommes, toujours d'autres hommes meurent. Mais la réalité
la plus énigmatique puisqu'elle scelle, d'une manière irrémédiable,
le destin de chacun des vivants. Et, au premier chef, de soi-même.
Contre une telle énigme la pensée bute sans parvenir à
la comprendre. Au point le plus central de l'interrogation de l'homme
au sujet de son être propre demeure donc un point de nuit impossible
à élucider.
Cependant, en parlant de tels confins
de l'expérience humaine ce n'est pas à la seule énigme
de la mort que je fais allusion. Car, en ces parages, une autre réalité
se profile, non moins essentielle au destin des hommes : celle du divin
ou du sacré, quelque nom qu'on lui donne dans la diversité
des cultures, c'est-à-dire d'un Dieu que l'expérience ne
peut pressentir que comme un Tout-Autre compris comme source de la vie
et origine de tout ce qui fait sens pour cette vie. Ce Tout-Autre ne fait
nombre avec aucune des réalités du monde. A ce titre, il
n'entre dans le champ de l'expérience qu'en ses confins tel un
mystère, tout à la fois évident et insaisissable.
Evident pour toutes les formes de la croyance religieuse qui s'y rapportent,
mais insaisissable parce que la pensée achoppe à le cerner,
ses propres catégories et les mots pour le dire se révélant
insuffisants.
Si l'expérience est le lieu
et le cadre général de notre rapport aux autres, à
la vie et au monde, en parlant de confins de l'expérience
je veux donc désigner la part du rapport à l'extérieur
à soi, la plus proche puisque concernant le centre de son rapport
à la vie et l'inaccessible parce que les mots manquent pour la
dire en ce qu'elle est. Double proximité par conséquent
: de l'énigme de la mort et du mystère du Dieu Tout-Autre.
L'expérience est le lieu de
la confrontation de l'homme avec l'homme et de sa confrontation aux choses
de la nature. Le lieu du soin et du souci pour sa propre vie et l'aménagement
d'un monde habitable, ainsi que l'espace offert à l'exploration
qui veut connaître. Mais c'est dans les parages des confins que
naissent les questions les plus déroutantes. C'est là, en
effet, que la pensée se heurte à l'énigme de la mort.
Pour se rassurer eux-mêmes les hommes s'efforcent de la considérer
comme simple phénomène naturel : tout ce qui est né
doit mourir. Cependant, banaliser la disparition des individus ne peut
masquer qu'elle accompagne la vie comme la négation sans retour
de toute prétention humaine. Tout passe et tout sombre, des vies
sans nombre et même des sociétés dont ne subsiste
aucune trace de leur passage sur la terre.
La croyance au divin n'est-elle, alors,
que l'ultime recours d'un désir désemparé ou de la
peur devant l'inéluctable comme le répète toute une
tradition de pensée, de Lucrèce jusqu'à Freud ? Invention,
par conséquent, d'une imagination apeurée, ou bien pressentiment
de la proximité d'une réalité qui transcende l'homme
sans lui être étrangère, comme en témoigne
la diversité des croyances religieuses et de tant de pensées
depuis Xénophane et Platon ? Que la réponse soit malaisée
à décider et toujours en risque d'être, à nouveau,
mise en question ne permet pas de conclure à sa vanité mais,
bien plutôt, à son caractère inévitablement
problématique. En un mot, une interrogation incessante et suivant
la pensée comme son ombre parce qu'il y va du plus essentiel au
sens de la vie des hommes.
La question du mal
Dès lors, si la pensée
ne borne pas sa tâche à l'exploration du monde ouvert devant
elle pas plus qu'à l'étude du fonctionnement de l'intellect
il lui faut oser s'affronter à ce clair-obscur entre énigme
et mystère.
Et à cette autre face sans
visage de l’énigme, le mal qui le fait souffrir. Vivre comme
un homme est avoir à endurer le mal, dans la souffrance qui le
déchire dans sa chair ou dans son âme. Car pourquoi des hommes
ont-ils à souffrir, alors qu'ils n'attendent de la vie que le bonheur
? Vieille question que les théodicées (des stoïciens,
à Leibniz et à Hegel) ont tenté d'escamoter au nom
d'un principe d'ordre que les individus ignoreraient. Et pourquoi des
hommes prennent-ils plaisir à faire le mal en faisant souffrir
leurs victimes, comme si la méchanceté perverse était
la seule façon de se comporter à l’endroit des autres
?
Avec une étonnante application
les diverses écoles de philosophie se sont ingéniées
à esquiver la question. En la considérant comme accessoire
ou, au mieux, en édifiant des théodicées : voulant
rendre justice à Dieu qui ne peut être considéré
comme cause de ce mal, de telles constructions ont simplement cherché
à ne pas entendre la question née de la douleur des victimes.
C'est pourquoi le grand manquement de la métaphysique n'a pas à
être cherché du côté de l'oubli de la question
de l'être (Heidegger) mais bien de l'esquive de l'interrogation
tragique, confrontation sans faux-fuyants à l’énigme.
Il y a, en effet, du tragique dans la vie et si une pensée en souci
de rigueur ne peut considérer ce tragique comme marginal en le
réduisant au statut de simple conflit entre deux injonctions contraires
c'est parce qu'elle est requise par les interrogations nées aux
confins de l'expérience : la proximité mystérieuse
du Dieu que la raison ne peut prétendre exprimer par ses seuls
concepts et la proximité énigmatique de la mort et du mal.
Dans l'espace ouvert par l'expérience
naissent les questions qui requièrent l'attention des hommes en
souci d'aménager leur monde et d'ordonner leur vie. Mais c'est
dans la région des confins que naissent les interrogations les
plus essentielles, celles qui accompagnent la pensée au long de
son cheminement dans l'histoire, inscrivant en elle l'in-quiétude
qui ne cesse de la travailler parce qu'incertaine de son destin. L'in-quiétude
étant ici comprise comme ce qui déstabilise tant l'existence
que la pensée mais aussi ce qui les met en mouvement l'une et l'autre.
Parler d'une expérience des confins est donc désigner un
lieu où une part de la réalité ne se présente
à la pensée que sous forme d'un défi qui la déstabilise
parce que cela échappe à ses catégories et à
ses concepts. Et l'in-quiétude est la forme d'une pensée
qui ne renonce pas à vouloir comprendre là même où
elle se heurte à un impensable.
Le cheminement de la pensée
Quelle tâche la pensée
peut-elle donc s'assigner à elle-même dans la philosophie
? L'histoire est longue depuis le moment grec de son émergence
et, tout au long de cette histoire, le foisonnement des doctrines peut
laisser l'impression d'une piste brouillée et indéchiffrable.
Tant de réponses contradictoires ont été données
à la question de l'homme au sujet de lui-même et de la pensée
que cette dernière peut être parfois tentée de céder
aux Sirènes du vieux scepticisme qui désespère de
la raison.
Ainsi, au long de ces deux derniers
siècles, a-t-on pu voir annoncer la mort de Dieu, celle de la métaphysique
et enfin celle de l'homme. Ne resterait, alors, que l'analyse indéfinie
du fonctionnement du langage, de l'intellect dans son exploration du monde,
de l'inconscient dans la vie individuelle ou collective ou bien des turbulences
des passions collectives. En un mot, une analyse attachée à
mettre en évidence des structures impersonnelles commandant aux
comportements individuels et collectifs ou aux mouvements de l’Histoire,
à explorer des fonctionnements et à considérer comme
désuète toute question au sujet du sens.
Cependant, pour quiconque n'entend
pas céder à de telles Sirènes mais demeurer à
l'écoute de l'interrogation qui a invité la pensée
à prendre forme de philosophie, toutes ces controverses qui, un
temps, ont occupé le devant de la scène ne parviennent pas
à rendre inaudible l’interrogation essentielle qui assigne
la pensée à la tâche de comprendre ce qu'il en est
de l'homme et de son destin. Et, cela, en reprenant à son propre
compte la question énoncée par Platon pour savoir si la
pensée est inéluctablement rivée aux frontières
de la caverne où elle se découvre initialement, ou bien
si elle peut porter le regard au delà.
Sans doute, toutes ces controverses
au sujet du statut de la métaphysique ont-elles rendu la pensée
plus modeste dans sa prétention. Porter le regard au-delà
des frontières de l'ici et maintenant de la vie de l'homme ne peut
se traduire par une "science" des "réalités
d'en haut", pour reprendre le mot de Platon. Quand elle s'applique
au monde de la nature ou des comportements des hommes, l'activité
scientifique avance en forgeant des concepts et en construisant des modèles.
Mais quoi qu'en ait rêvé tel ou tel, la philosophie ne peut
prétendre au statut de "savoir absolu" (Hegel), de "science
rigoureuse" (Husserl) ni s'exprimer more geometrico (Spinoza).
Et cela pour une raison simple : la pensée qui s'exprime en
philosophie ne peut masquer ce fait que là où elle s'avance
elle arrive aux confins de l'expérience, là où elle
est contrainte de se confronter à l'énigme et au mystère.
Un tel constat n'autorise en rien
la raison à douter d'elle-même au point de renoncer. Il est,
bien plutôt, invite à emprunter une autre voie qui ne ruine
pas son audace mais la bride pour la garder tant du délire de présomption
que de la disqualification de soi. Renoncer à la prétention
d'ériger son entreprise en savoir n'est pas pour autant renoncer
à penser, c'est apprendre que la pensée ne peut bâtir
un édifice intégralement rationnel. Trop de zones d'ombre
demeurent dans l'expérience humaine et surtout aux confins de cette
même expérience pour que la clarté soit intégrale.
Néanmoins, cette même expérience comporte suffisamment
de lumière pour que la pensée ne soit pas aveugle.
Ce qui veut dire, d'une part, que
l'audace de la pensée qui veut comprendre ne repose pas tout entière
sur elle seule mais qu'elle doit reconnaître qu'elle est habitée
par l’espérance d’un sens, lors même qu'elle
est dans l'incapacité d'en administrer la preuve. Espérance,
le même mot chez Platon et chez Kant pour désigner le rapport
à l'ultime. Et prendre en compte cette espérance est oser
l'acte d'un pari, pour parler comme Pascal. Nul n'habite sa propre
vie qu'en pariant qu'elle a du sens, lors même qu'il n'en sait encore
rien. Et la pensée ne vit pas autrement.
Cela veut dire, d'autre part, que
la mise en oeuvre d'une telle démarche étayée par
l'espérance doit emprunter le chemin de l'herméneutique,
longue patience d'une interprétation attachée à scruter,
dans les grandes oeuvres du génie humain, les traces de ce sens
que les hommes ont cru discerner. La philosophie ne vit pas de la seule
conscience rationnelle qu'elle privilégie dans l'homme. Elle vit
aussi de se laisser enseigner par les grands textes religieux qui s'annoncent
comme inspirés (une inspiration qui ne saurait se laisser confondre
avec un banal délire), par les grands mythes qui ne sont pas que
de simples fables que les hommes se racontent les uns aux autres mais
une certaine façon de rendre perceptible l'invisible, comme par
les grandes oeuvres littéraires dont le point central est toujours
cette inquiète interrogation de l'homme au sujet de lui-même.
Une pensée qui ne renonce pas devant l'énigme qu'il lui
faut affronter mais qui ne dédaigne pas de se laisser enseigner
par des cheminements qui ne sont pourtant pas les siens car il va de soi
que philosophie, religions et littérature ne sont pas de même
ordre.
La tentation constante de la pensée
qui, dans la philosophie, accède à la conscience de soi
est de ne chercher ses ressources qu'en soi-même, de ne se centrer
que sur soi seule, comme si elle était, seule, en mesure de répondre
à toutes les interrogations au sujet de l'homme. Telle l'assurance
souveraine d'un cogito qui ne devrait rien qu'à soi. Or,
cette même pensée s'est déjà vue contrainte,
bon gré, mal gré, à se laisser enseigner par les
diverses sciences qui explorent le monde de la nature ou bien les comportements
des hommes. Auprès d'elles la philosophie a appris à se
laisser instruire. Ce faisant, elle a accepté de se laisser décentrer.
Il lui reste encore à accepter
de se laisser enseigner par les mythes, la littérature et les religions
car, là aussi, il y est question du destin de l'homme. Et, pour
ce faire, à lever les réticences nées de la séduction
du positivisme, pensée de courte vue parce qu’attachée
à rendre compte de la réalité humaine sur le seul
modèle des sciences de la nature. Pour un regard positiviste ne
comptent que les seuls faits mesurables. Mais qui peut prendre la mesure
de la quête de sens qui travaille la pensée ?
C'est ainsi que, pour ma part, je
comprendrai l'herméneutique, cheminement patient dans les oeuvres
et dans l'histoire. Au point de départ, un pari que la vie des
hommes a un sens, lors même que les chaos de leur histoire ne semblent
cesser de le démentir et, pour étayer un tel pari, une longue
exploration des oeuvres qui témoignent du génie humain.
En cela je reconnais ma dette à l'endroit de Platon, de Pascal
et de Kant. Ainsi dans les mots de Platon au sujet de l'immortalité
de l'âme : en une telle affaire la pensée court un risque,
mais ce risque est beau et l'espérance est grande car c'est elle
qui maintient la pensée dans son ouverture.
La pensée qui ne renonce pas au
souci de comprendre ne peut renoncer à donner à ce souci
forme de connaissance. Mais, "nous qui ne sommes que des hommes"
(Platon) devons apprendre que nous ne pouvons avoir accès à
la réalité ultime de toutes choses et que la quête
de sens, aussi impérieuse soit-elle, ne peut recevoir une réponse
clairement démontrée. Comprendre est donc toujours interpréter,
traduire sur le registre des mots ce que nous avons à vivre et
ce qui nous fait vivre. C’est également interpréter
les mots ordonnés par d’autres en des formes aussi différentes
que les mythes, les récits religieux ou les textes littéraires.
Pour cette raison, toute interprétation est inévitablement
précaire et problématique. Mais c’est ainsi que nous
avons à vivre cette vie à laquelle nous ne renonçons
pas à découvrir du sens, au point d’intersection d’une
interrogation sans limite et de réponses inévitablement
limitées. Seule la pleine clarté est en mesure de donner
satisfaction à la pensée mais il est de son lot de ne pouvoir
cheminer que dans le clair-obscur. Ne lui reste donc, en dernière
analyse, que la patiente exploration de ce clair-obscur.
(Texte
inédit, 2003)
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François Chirpaz -
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