| L'ALEPH
n°2, Le Corps |
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__Descartes où t'as mis le corps ?__ |
(Par
J.-C. Beaune) |
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On peut, avec les grands hommes et surtout leurs œuvres, se livrer parfois à quelque facétie qui n’exclut pas sans doute certain mauvais goût si l’on n’y voit qu’une manière de porter atteinte aux idoles. Cependant des auteurs bien connus et admirés nous ont ouvert la voie. Dans l’Engagement rationaliste, ouvrage il est vrai posthume de Gaston Bachelard, on trouve un article intitulé : "Un livre d’un nommé René Descartes" et l’on s’aperçoit progressivement que cet individu si bien connu n’est pas lui-même mais un sosie littéraire, assez différent sans doute, un peu trop amoureux des magies d’Athanase Kircher et des "principes astromantiques" pour correspondre au "vrai" Descartes, clair et distinct en son être-même. Et pourtant, tous deux s’appellent Descartes et portent le même prénom, aucune lettre n’est ailleurs qu’à sa place (ils surpassent à ce jeu les Dupond-Dupont de Tintin) et d’une certaine manière, le second arrive comme un mirage du premier. Nous allons jouer à un jeu voisin que l’on formule ainsi, nous servant, pour exprimer la chose, d’un souvenir qui nous a été rythmé comme une question sans réponse – sinon par un modèle ou une image exprimés dans un langage-autre sans doute, récurrent à tout coup (Bachelard d’ailleurs sait qu’il ne peut qu’en être ainsi), ambigu certainement, par la chanson de Boris Vian : "Arthur où t’as mis le corps ?". Par définition, Descartes – ou Arthur en l’occurrence – est innocent, on sait combien la justice est perfide de nos jours, combien elle surveille les corps des sportifs, des élèves, des alcooliques, des autistes même. Ce penchant ne date pas d’hier mais elle a pris aujourd’hui certain pouvoir que la politique même locale ne peut plus mettre sous l’éteignoir, comme un vulgaire morceau de cire. La flamme d’une vertueuse chandelle éclaire le monde du perfide et, avec quelques siècles de retard, ressuscite le plus zélé des dualistes et des spécialistes de la "matière qui ne se joint pas à l’esprit" : en posant le cogito, autrement dit Arthur qui doit "se débarrasser du corps", fût-ce celui d’un autre, on ouvre la porte au doute hyperbolique qui constitue l’argument majeur de la chanson et ne se termine, on le verra, que dans le dernier vers (sans jeu de mots, puisqu’il s’agit de savoir où est passé un corps mort). Chanson totalement dubitative donc, vaste interrogation. Où est-il ? Il y a deux comparses donc à ce petit jeu qui ne vaut certes pas l’homonymie bachelardienne ni les sorcières de Shakespeare mais pose une question de fond :
Et tout repart de zéro, si l’on peut dire : "on pouvait pas s’empêcher de toujours questionner notre malheureux pote. Comme il maigrissait beaucoup, on cognait plutôt mou pour pas trop qu’il s’étiole (on sent ici toute la délicatesse bien chrétienne de cette communauté naufragée) mais en nous-mêmes on pensait : Arthur se paie notre fiole, il nous fait tous marcher". Car le doute est contagieux comme la peste, comme l’erreur aussi que Descartes sait bien distinguer du péché en cette Méditation 4 où il "traite seulement de l’(erreur) qui arrive dans le jugement et le discernement du vrai et du faux et je n’entends point dit-il y parler des choses qui appartiennent à la foi ou à la conduite de la vie – mais seulement de celles qui regardent les vérités spéculatives et connues par l’aide de la seule lumière naturelle". Mersenne, Arnauld, les comparses d’Arthur-Descartes sans doute sont là pour aider (Mesland aussi) l’autorité à mettre en œuvre cette stratégie incarnée par Martial et Pierre. Interroger Arthur jusqu’à obtenir la transparence du vrai, une information enfin décisive sur ce "plus blanc que blanc" du corps évanoui dans la nature. "Arthur, où t’as mis le corps ?". Un homme-esprit sans corps est-il viable, comment ? Tous les soirs, on lui demandait… Les copains d’abord, c’est la logique de la fourrière. En tout cas, on s’inquiète, on bouge autour d’Arthur-Descartes. "C’est pas vrai Arthur…". "Ce que je sais, les gars, c’est qu’il est mort mais je sais plus où ce que je l’ai mis"… Tu vas causer, oui… "Alors y a plus de preuves, y a plus de preuves"… Ambiguïté, terrible ambiguïté de ce corps en déroute et d’un savoir livré à son doute bien radical. On sait la suite. A force de cogner sur Arthur, Arthur, il en est mort – un épiphénomène encore, mais quand même ! "Alors, les gars, votre copain Arthur, où l’avez-vous mis – dites-le à votre bon petit directeur"… Car on sait pas où il est passé. Aucune réponse. La mort incertaine elle-même : c’est une question d’époque. On passe ici, incontestablement, de l’inquiétude somme toute assez banale à l’angoisse insupportable. Toute la 5ème Méditation en témoigne : on sent le souffle métaphysique prendre une profondeur tragique. Bien sûr, l’esprit, côtoyant le Dieu d’un argument à sa mesure, faisait que la certitude même des raisons géométriques et disciplinaires dépendait de l’existence d’une puissance suprême, personne n’en doutait d’ailleurs, à moins que le sujet lui-même… Mais n’anticipons pas. Et Arthur reste en suspens, sans autre possibilité que de disparaître à son tour. La métaphysique est aussi efficace en ces temps que le génocide en d’autres… Pauvre Arthur ? Enfin, qui sait. "Aucun de nous ne se rappelait plus ce qu’on avait foutu de cet Arthur de merde" - pauvre corps cartésien, abîmé dans sa logique de perdition et de néant incongru à sa pensée profonde. Mais il est vrai qu’il n’avait pas sa place ni su saisir sa chance dans les Méditations. Dans d’autres textes et contextes, cela va beaucoup mieux. La Lettre à Elizabeth du 21-5-1643 résonne comme l’aveu qu’Arthur n’a pas prononcé – il est vrai que les princesses et les truands ne sont pas toujours sur la même longueur d’onde : il y a "deux choses en l’âme humaine desquelles dépend toute la connaissance que nous pouvons avoir de sa nature, l’une desquelles elle pense, l’autre qu’étant unie au corps elle peut agir et pâtir avec lui. Je n’ai presque rien dit de cette dernière, à cause que mon dessein était de prouver la distinction qui est entre l’âme et le corps"… Evidemment Arthur, mais pourquoi disparaître ? "et le Directeur furax attrapait des anthrax à l’idée qu’il se perde"… "Je tâcherai d’expliquer ici la façon dont je conçois l’union de l’âme avec le corps et comment elle a la force de le mouvoir" (Lettre idem). Très bien, Arthur mais n’est-il pas trop tard ? Car la 6ème Méditation avait ouvert la voie : "j’y montre que l’âme de l’homme est réellement distincte du corps – on l’avait compris, le directeur lui-même – et toutefois qu’elle lui est si étroitement conjointe et unie qu’elle ne compose que comme une seule et même chose avec lui". En ce cas, plus de problème ? Pas si simple, si l’on peut dire. L’emprise de l’esprit est trop forte, Arthur trop lointain – ou trop bête. Que faire ? "On a fait venir un devin qui lisait dans les mains et même dans les oreilles". Il s’appelait Leibniz peut-être – mais "comme tout ça donnait rien, un beau soir on essaye le spiritisme ancien". C’est bien Kircher que l’on ressuscite alors, celui du premier René Descartes de Bachelard, celui de l’Astromancie, des coïncidences entre les étoiles et les hommes, celui de l’alchimie des corps mélangés – loin de la transparence semble-t-il même si celle-ci a servi de point d’ancrage, d’argument liminaire. "Ça tourne, les gars, ça tourne"… "Arthur, es-tu là ?". "Belote, les gars, belote et dix de der". Arthur a gardé tout son sens du jeu sinon du pari diraient d’autres esprits caustiques. "Et l’on a enfin compris que ce salaud d’Arthur était au Paradis". Apothéose. Happy End. Comme quoi les vérités logiques n’ont pas grand chose à voir avec les cours de l’existence, comme quoi les corps ont leur mode d’être jusque dans ce règne final gouverné par la Véracité divine, figure emblématique de la totalité de la scène, grandiose justification et solution du doute et du questionnement répétitif, mise à l’écart mais aussi conservation du corps dans ces espaces où il s’accomplit mieux que l’âme qui se retrouve sans doute au bout du compte un peu perdue dans sa propre solitude. La chanson de Vian, si l’on veut, prendrait une tournure spinoziste et non cartésienne pour sa réfutation-même : "La substance qui est le sujet immédiat de l’étendue… comme de la figure, de la situation, du mouvement dans l’espace est appelée corps". A ce prix, plus de cadavre envolé, plus d’accident de la route imprévu, plus de commissariat sans issue : une seule certitude que l’immanence et la nécessité du corps confirment à leur façon. Descartes est résolu dans l’affaire comme sa chandelle dans sa substance disjointe mais présente – comme il est aussi "solutionné" dans une combinatoire qui, au nom de l’harmonie universelle, permet à chaque corps singulier de refléter la totalité de l’univers selon le principe binaire leibnizien appliqué à la réalité des choses. Spinoza, Leibniz sont les compagnons de route d’Arthur, ceux qui l’interrogent jusqu’à sa perte dans sa propre tactique.
Mais
les relations entre les Méditations de Descartes et
la chanson de Vian sont plus subtiles, on le croit au moins. Descartes,
sans doute, n’a rien à voir avec un truand de série
B même stylisé, mais c’est un homme qui dans sa vie comme
dans son œuvre a fait l’expérience de cette solitude
revendiquée qui, sans mystique de seconde main, prend en charge
l’ordre du monde jusqu’à la Véracité divine comprise
et a fait l’expérience de la fragilité nécessitante
de sa propre volonté confrontée à la théâtralité
de cet ordre. Descartes, comme Arthur, c’est un artifice, c’est un
Cyrano – figure imposée par le patriotisme philosophique -,
c’est un Don Juan de Molière aussi depuis la première
scène où le partage du tabac qui voudrait imposer la
réciprocité se répercute en revendication de
la démesure, de l’insularité – c’est celui qui abuse
de l’argent, des femmes et qui, comme Arthur, n’est pas qu’un homme-machine
analytique avec ses esprits animaux, mais est vaincu par un automate,
la statue du Commandeur, l’image de la perte et de la Mort toujours
là – attendue au coin de cette morale provisoire de la volonté
et de la passion finales même si l’auteur sait bien tempérer
le discours. Car quand le corps revient, l’âme est-elle préparée
? N’a-t-elle pas été un peu seule sur les rives de l’au-delà
? Il ne reste au corps qu’à jouer (à la belote, à
la roulette) avec les machines théâtrales, les boîtes
à musique du monde de la trompette de Vian ou à s’inquiéter,
étrange détour à la fin de sa vie, de l’âme
des animaux. La Lettre à Morus de février 1649
admet "je regarde comme une chose démontrée qu’on
ne saurait prouver qu’il y ait des pensées dans les bêtes,
je ne crois pas qu’on puisse démontrer que le contraire ne
soit pas parce que l’esprit humain ne peut pénétrer
dans leur cœur pour savoir ce qui s’y passe". Etrange glissade
de l’âme au cœur pour conclure sur l’impossibilité à
conclure sinon par quelque boutade de Raymond Devos, le maître
de cet humour verbal : l’automate ou le chien vont aux puces pendant
que l’âme garde la maison et se met à aboyer quand l’animal
veut changer de chaîne (de télé) ou l’automate
supposé humain changer de chair mais ne parvient pas à
choisir entre le Paradis comme Arthur et l’Enfer. A moins que ce ne
soit la même chose et qu’il faille se contenter du Purgatoire
et de relire Hamlet et Huxley : "Dormir, rêver peut-être"
- ou comme Vian boire systématiquement – et "dans ce sommeil
de la mort, quels rêves ?"1.
________________________________ 1 Hamlet III, 1 et Huxley, Le meilleur des mondes, Poche - Plon, 1958, p. 425.
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