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Dans quelles circonstances avez-vous rencontré E. Cioran ?
Il
faudrait partir de ce grand trio de l'intelligentsia de la droite roumaine
: Eliade, Cioran, Nae Ionescu. E. Cioran a, durant sa jeunesse, fait partie
de la Garde de fer de Corneliu Zelea Codreanu.
Nae
Ionescu était professeur à la faculté. Imposteur
sans vergogne, adonné à l'argent, corrompu jusqu'à
la moelle, charlatan folklorique d'une kermesse balkanique, ignorant et
orateur charismatique, il exerçait une fascination maléfique
sur une intelligentsia très nombreuse. Ne disposant que d'une culture
lacunaire et superficielle, mal digérée, à ma plus
grande stupéfaction, il reste encore aujourd'hui - même aux
yeux de quelques-uns des plus fins esprits du pays - le plus grand philosophe
roumain de tous les temps. Ses uvres complètes ont été
récemment rééditées - un best-seller, une
collection de brefs articles de journaux ; un coup d'il, et vous
vous rendez compte que, dans le meilleur des cas, de ses pages n'émane
que le vide, des mots fabriqués afin d'épater, des délires
feints de fausse mystique, du cabotinage métaphysique, exaltation
de la supériorité spirituelle de l'orthodoxisme oriental,
des saloperies racistes. La publicité le compare à Kant
et à Descartes, ce dernier étant quand même placé
quelque peu plus bas sur l'échelon des valeurs intellectuelles.
Une honte ! Eliade était son assistant, et il est resté,
jusqu'à la fin de ses jours, le fidèle admirateur du "Professeur".
Cioran - tout comme Eugène Ionesco - le méprisait, le détestait.
Pour lui, Nae Ionescu incarnait la malédiction de la culture et
du destin roumains. Le "Professeur" est devenu l'idéologue
de la Garde de Fer, il était l'idole des virils "garçons"
de la Garde.
La
Garde de Fer de l'archange Michel était un mouvement terroriste
d'extrême droite, cependant différent du mouvement national-socialiste
allemand. Les membres de la garde de fer étaient méprisés
par les nazis. En réalité, malgré l'irrationalisme
des nazis, ceux-ci ne supportaient pas les membres de la Garde de Fer
en raison de leur mysticisme religieux orthodoxe et, surtout, à
cause de leur comportement anarchique. Après la rébellion
organisée en 1940 par la Garde - et dont la bestialité a
rempli d'horreur même les soldats de la Wehrmacht, présente
dans la ville - ils se sont réfugiés en Allemagne, en Italie
et en Espagne. En Allemagne ils étaient surveillés, assignés
à résidence, le Führer ne les aimait pas, c'est certain.
Après la guerre, ils sont sortis en "victimes" - ah oui,
toujours des victimes - cette fois "victimes du nazisme".
Par
ailleurs, la méthodologie n'était pas la même. La
Garde de Fer s'engageait dans des pogromes spectaculaires où la
peau des hommes était décharnée, pendue avec un écriteau
"viande cachère". Ce n'était pas le style des
Allemands. Cependant, il faut dire que la Garde de Fer était l'unique
mouvement politique où la révolte sociale pouvait trouver
à s'exprimer, et qui a attiré une partie des meilleurs intellectuels.
Leur source d'inspiration, leur modèle idéologique, l'objet
de leur vénération politique, c'était les terroristes
nihilistes de l'ancienne Russie. Raoul Hilberg explique dans son livre
sur la Shoah que l'un des plus grands pogromes a été fait
par les Roumains.
Vous
savez que chaque peuple porte sur lui-même un regard un peu stéréotypé.
Les Allemands se disent travailleurs, les Français frivoles, les
Hongrois chevaleresques, honorables, quant aux Anglais, ils vous disent
qu'on ne peut pas monter plus haut lorsqu'on est né anglais. Un
de mes amis britanniques - pour être précis : un Irlandais
- m'a dit un jour sur le ton, cet inimitable ton des sociétés
de philanthropie et d'humour presque imperceptible : "Ce n'est pas
ta faute si tu es comme ça, tu n'es pas né anglais".
Les Roumains, eux, se disent volontiers être bons. Ces vérités
ne sont pas des absolus bien sûr
Toujours
est-il qu'en Roumanie, le mot qui revient de manière récurrente
dans les discussions avec une fréquence impossible d'ignorer, comme
un proverbe, dont la vérité est généralement
acceptée comme l'évidence elle-même, c'est : "le
Roumain est bon", "le Roumain est miséricordieux".
Et en effet, les Roumains sont vraiment bons.
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Chaque collectivité se met en scène de manière
idéalisée, parle des crimes dont elle a été
la victime, jamais de ceux qu'elle a commis.
La
question pour les Roumains était donc de savoir comment tant de
bonté avait débouché sur ces crimes.
A l'exception
de Cioran, ils ont toujours évité de se confronter avec
leur propre histoire, de regarder leur passé dans les yeux. Ils
préfèrent plutôt fermer leurs propres yeux. Des crimes
? Des pogroms ? Connais pas. On vous offre une démonstration impeccable
: axiome : le Roumain est bon. Conséquence : pas de crimes, pas
de bestialités antisémites. Les autres, ça oui !
Mais nous ? Depuis une éternité pauvres victimes des grandes
puissances et, certes, les impuissantes victimes de Ceaucescu. Des pogromes
? Iassy, Kishinew, Odessa ? Sinon des mensonges calomnieux, dans le meilleur
des cas, des accidents, qu'on rencontre n'importe où, et dont on
exagère les dimensions et les chiffres. Certes, il y a partout
une littérature larmoyante de martyrologie nationale, mais il y
en a aussi une autre. Les Roumains ne connaissent et ne produisent que
la mythologie de leur propre martyre éternel. Comment cette grande
bonté peut-elle cacher un mauvais esprit ? Cette question n'a jamais
été sérieusement posée. Toute réflexion
sur son propre soi est absente, indésirable, nulle et non avenue.
En Roumanie, le règlement de compte avec soi-même ne figure
pas sur la liste des vertus. C'était peut-être ce choix de
la cécité volontaire, librement consentie, que Cioran a
le plus détesté.
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Est-ce que les membres de la Garde de Fer tenaient un discours
de la décadence ?
La
justification de la Garde de Fer était toujours la même :
le pays était corrompu, et il fallait laver la honte dans le sang.
Ils cherchaient en réalité un engagement, ils se comportaient
comme des tueurs suicidaires. Un autre trait qui marquait leur différence
par rapport aux nazis allemands : la cible suprême de la Garde
n'était pas les juifs, mais l'élite de l'intelligentsia
libérale. Et un très grand nombre d'intellectuels roumains
furent assassinés.
Il
me semble que les Roumains sont les plus latins des peuples latins. La
langue roumaine, c'est le latin vulgaire presque pur. Oui, mais ils ont
manqué Rome. Des Latins, oui. Mais pas des Romains. Rien de ce
que signifie Rome ne les a touchés, n'a jamais trouvé un
écho dans leur âme, dans leur pensée, et il leur est
resté inconnu, indifférent, voire étranger. Il ne
faut pas oublier non plus qu'en Transylvanie l'Eglise orthodoxe a empêché
le développement d'appartenance à la latinité, à
l'Occident.
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Comment Cioran s'est-il détaché de cette idéologie
?
Cioran
m'a raconté qu'il s'est détaché assez vite de tout
cela. Il m'a dit qu'il avait ressenti un choc en 1939 en voyant à
Paris les soldats allemands et le drapeau nazi flotter rue de Rivoli.
Bien sûr, ce n'est pas aussi simple que cela. Vous savez, moi-même
qui ai été communiste, je sais à quel point la rupture
est longue et douloureuse ; c'est un peu une histoire d'amour. On sait
que la femme qu'on aime vous ment, qu'elle vous trahit, mais on refuse
de voir les choses. Le mécanisme psychique est un peu le même.
Marche longue, très longue, torture douloureuse. Mais avant tout
: difficile à accomplir. Et c'est juste ce qui a, du coup, fait
basculer ma haine sourde, en connaissance exclusive de ses anciennes sympathies
avec la Garde, en un amour coup de foudre : Cioran a eu le courage de
se contempler dans son spéculum, dans son propre miroir, de s'examiner,
sans pitié, et d'en tirer les conséquences. On est devenu
des amis, une amitié profonde, durable. Peu importe d'où
tu viens, ce qui importe c'est où tu vas. On est partis des deux
extrêmes opposés du paysage politique, moi de l'extrême
gauche, lui de l'extrême droite. On s'est retrouvés un jour
au même lieu, commun et prédestiné, on s'est découverts
réciproquement, on s'est reconnus l'un dans l'autre. Une surprise
: l'un et l'autre étions des lecteurs passionnés des Pères
de l'Eglise. Longtemps, très longtemps, il était ignoré,
marginalisé ; dans sa mansarde de bonne il a connu la misère
permanente. Je n'ai jamais entendu un mot de plainte de sa bouche.
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Quelles étaient les relations entre Cioran et Eliade ?
Cioran
avait une très mauvaise opinion d'Eliade, il y a des choses qu'il
a regrettées, ouvertement condamnées. Eliade avait été
attaché culturel à Madrid et avait eu des relations avec
les services allemands. Mais, un peu comme des amis d'enfance, l'amitié
et l'affection, l'esprit d'équipe perduraient. Eugène Ionesco
partageait l'opinion de Cioran.
Eliade
n'a jamais été antisémite mais il a toujours encouragé
ceux qu'il appelait les jeunes membres de la Garde qu'il appelait tendrement
"les garçons", pour leur engagement existentiel. Ce qui
oppose Cioran et Eliade, c'est l'idée d'un Dieu unique. Eliade
réfutait le monothéisme judéo-chrétien, responsable
de l'idée d'histoire dont les Roumains ont toujours été
exclus. Il y avait donc chez lui une exaltation des religions cosmiques,
des religions tribales, et il accordait son intérêt primordial
à la dimension ethnique. Même dans ses contacts quotidiens,
ce qui le préoccupait avant tout, c'était de déterminer
ou de deviner l'ethnie des personnes qu'il rencontrait pour la première
fois. L'ethnie, c'était tout pour Eliade ; l'ethnie : facteur déterminant
de la vie, la vie des sentiments, la vie de la pensée, du destin
national. Pour Cioran, manifester le moindre intérêt pour
l'origine ethnique d'une personne, constituait non seulement une indiscrétion
de mauvais goût, déjà suffisante en soi pour être
répudiée, mais avant tout une répulsive aberration
sentimentale et intellectuelle, la méconnaissance de la primauté
du facteur spirituel.
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Le mépris de Cioran n'était-il pas dû au fait qu'Eliade
avait plus ou moins cautionné Ceaucescu qui lui aurait proposé
l'attribution du prix Nobel en échange ?
Oui,
c'est une histoire que je connais, mais Cioran avait une modestie profonde
et n'en parlait pas. Une modestie tellement profonde qu'elle n'est pas
consciente d'elle-même. Il a toujours trouvé fâcheux
son succès tardif, au point qu'il a refusé un professorat
aux Etats-Unis. Et il est resté fidèle à sa misérable
chambre de bonne - sixième étage, rue de l'Odéon,
sans ascenseur, les toilettes archaïques au fond du couloir -, il
refusait de l'abandonner même quand il en aurait eu les moyens.
Dans
la vie, il était d'une inefficacité totale. Un jour, j'ai
réparé son chauffage à gaz. C'était un rien.
Il m'a lancé un regard stupéfait et en a parlé à
tout le monde. Une inefficacité qui dépasse tout. Une bonté,
une bonne éducation, une tristesse désarmante face à
la méchanceté.
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Quel regard portait-il sur le monde à la fin de sa vie ?
On
en a parlé
La douleur, une certaine expérience avec
soi-même.
J'ai
tenu, à ma sur, après la déportation, des grands
discours flamboyants : "Auschwitz ? Et quoi ? Quel Auschwitz ? Il
faut oublier tout ça. C'est un incident de l'histoire. On se meurt
de toute façon. L'avenir, voilà ce qui se trouve devant
nous, voilà ce qu'il faut construire". Je ne suis pas fier
de moi, mais je ne peux pas le renier, c'est moi. Moi : un simple matter-of-fact,
un objet qui se trouve devant moi, devant mes propres yeux, que je ne
puis pas changer, mais que je regarde avec un certain intérêt,
même avec une certaine curiosité, mais je le regarde, je
le regarde longuement et je me répète : "dis-donc,
incroyable c'est moi !" Je ne verse pas de larmes. Je ne fais pas
mon auto-critique. J'établis des causalités, de simples
faits, mais cela ne me fait pas plaisir de penser à ma sur
qui s'est suicidée. J'ai toujours pensé
Enfin j'ai
eu l'impression, que si j'avais fait preuve d'une plus grande solidarité,
d'un tout petit peu de compréhension humaine, ça ne se serait
pas passé. J'ai honte, oui, j'ai honte et je n'aime pas jeter un
regard dans le miroir, mais ce n'est pas la honte, c'est moi, c'est moi
et plus. Je ne dis pas : "on m'a trompé" ou "je
me suis trompé", c'est tout simplement une sensation qui vit
au niveau de l'estomac chaque jour. Un ver lent et tenace qui me ronge
en silence. Je crois que c'est ce genre de sensation qu'éprouvait
Cioran à la fin.
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Savez vous que Cioran et Beckett sont enterrés assez près
l'un de l'autre au cimetière Montparnasse ?
C'est
bien, c'était de très bons amis, ils s'admiraient.
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C'est rassurant de savoir que chaque matin ils peuvent se toucher la main
au petit jour.
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