L'ALEPH n°2, Le Corps

________Entretien________
Imre Toth, Philosophe
- Autour d'Emil Cioran -


(Propos recueillis par L. Moutot)

     

     
- Dans quelles circonstances avez-vous rencontré E. Cioran ?
      
Il faudrait partir de ce grand trio de l'intelligentsia de la droite roumaine : Eliade, Cioran, Nae Ionescu. E. Cioran a, durant sa jeunesse, fait partie de la Garde de fer de Corneliu Zelea Codreanu.

      Nae Ionescu était professeur à la faculté. Imposteur sans vergogne, adonné à l'argent, corrompu jusqu'à la moelle, charlatan folklorique d'une kermesse balkanique, ignorant et orateur charismatique, il exerçait une fascination maléfique sur une intelligentsia très nombreuse. Ne disposant que d'une culture lacunaire et superficielle, mal digérée, à ma plus grande stupéfaction, il reste encore aujourd'hui - même aux yeux de quelques-uns des plus fins esprits du pays - le plus grand philosophe roumain de tous les temps. Ses œuvres complètes ont été récemment rééditées - un best-seller, une collection de brefs articles de journaux ; un coup d'œil, et vous vous rendez compte que, dans le meilleur des cas, de ses pages n'émane que le vide, des mots fabriqués afin d'épater, des délires feints de fausse mystique, du cabotinage métaphysique, exaltation de la supériorité spirituelle de l'orthodoxisme oriental, des saloperies racistes. La publicité le compare à Kant et à Descartes, ce dernier étant quand même placé quelque peu plus bas sur l'échelon des valeurs intellectuelles. Une honte ! Eliade était son assistant, et il est resté, jusqu'à la fin de ses jours, le fidèle admirateur du "Professeur". Cioran - tout comme Eugène Ionesco - le méprisait, le détestait. Pour lui, Nae Ionescu incarnait la malédiction de la culture et du destin roumains. Le "Professeur" est devenu l'idéologue de la Garde de Fer, il était l'idole des virils "garçons" de la Garde.
      
La Garde de Fer de l'archange Michel était un mouvement terroriste d'extrême droite, cependant différent du mouvement national-socialiste allemand. Les membres de la garde de fer étaient méprisés par les nazis. En réalité, malgré l'irrationalisme des nazis, ceux-ci ne supportaient pas les membres de la Garde de Fer en raison de leur mysticisme religieux orthodoxe et, surtout, à cause de leur comportement anarchique. Après la rébellion organisée en 1940 par la Garde - et dont la bestialité a rempli d'horreur même les soldats de la Wehrmacht, présente dans la ville - ils se sont réfugiés en Allemagne, en Italie et en Espagne. En Allemagne ils étaient surveillés, assignés à résidence, le Führer ne les aimait pas, c'est certain. Après la guerre, ils sont sortis en "victimes" - ah oui, toujours des victimes - cette fois "victimes du nazisme".
      
Par ailleurs, la méthodologie n'était pas la même. La Garde de Fer s'engageait dans des pogromes spectaculaires où la peau des hommes était décharnée, pendue avec un écriteau "viande cachère". Ce n'était pas le style des Allemands. Cependant, il faut dire que la Garde de Fer était l'unique mouvement politique où la révolte sociale pouvait trouver à s'exprimer, et qui a attiré une partie des meilleurs intellectuels. Leur source d'inspiration, leur modèle idéologique, l'objet de leur vénération politique, c'était les terroristes nihilistes de l'ancienne Russie. Raoul Hilberg explique dans son livre sur la Shoah que l'un des plus grands pogromes a été fait par les Roumains.
      Vous savez que chaque peuple porte sur lui-même un regard un peu stéréotypé. Les Allemands se disent travailleurs, les Français frivoles, les Hongrois chevaleresques, honorables, quant aux Anglais, ils vous disent qu'on ne peut pas monter plus haut lorsqu'on est né anglais. Un de mes amis britanniques - pour être précis : un Irlandais - m'a dit un jour sur le ton, cet inimitable ton des sociétés de philanthropie et d'humour presque imperceptible : "Ce n'est pas ta faute si tu es comme ça, tu n'es pas né anglais". Les Roumains, eux, se disent volontiers être bons. Ces vérités ne sont pas des absolus bien sûr…
      
Toujours est-il qu'en Roumanie, le mot qui revient de manière récurrente dans les discussions avec une fréquence impossible d'ignorer, comme un proverbe, dont la vérité est généralement acceptée comme l'évidence elle-même, c'est : "le Roumain est bon", "le Roumain est miséricordieux". Et en effet, les Roumains sont vraiment bons.


      - Chaque collectivité se met en scène de manière idéalisée, parle des crimes dont elle a été la victime, jamais de ceux qu'elle a commis.
      
La question pour les Roumains était donc de savoir comment tant de bonté avait débouché sur ces crimes.
     A l'exception de Cioran, ils ont toujours évité de se confronter avec leur propre histoire, de regarder leur passé dans les yeux. Ils préfèrent plutôt fermer leurs propres yeux. Des crimes ? Des pogroms ? Connais pas. On vous offre une démonstration impeccable : axiome : le Roumain est bon. Conséquence : pas de crimes, pas de bestialités antisémites. Les autres, ça oui ! Mais nous ? Depuis une éternité pauvres victimes des grandes puissances et, certes, les impuissantes victimes de Ceaucescu. Des pogromes ? Iassy, Kishinew, Odessa ? Sinon des mensonges calomnieux, dans le meilleur des cas, des accidents, qu'on rencontre n'importe où, et dont on exagère les dimensions et les chiffres. Certes, il y a partout une littérature larmoyante de martyrologie nationale, mais il y en a aussi une autre. Les Roumains ne connaissent et ne produisent que la mythologie de leur propre martyre éternel. Comment cette grande bonté peut-elle cacher un mauvais esprit ? Cette question n'a jamais été sérieusement posée. Toute réflexion sur son propre soi est absente, indésirable, nulle et non avenue. En Roumanie, le règlement de compte avec soi-même ne figure pas sur la liste des vertus. C'était peut-être ce choix de la cécité volontaire, librement consentie, que Cioran a le plus détesté.


      
- Est-ce que les membres de la Garde de Fer tenaient un discours de la décadence ?
      
La justification de la Garde de Fer était toujours la même : le pays était corrompu, et il fallait laver la honte dans le sang. Ils cherchaient en réalité un engagement, ils se comportaient comme des tueurs suicidaires. Un autre trait qui marquait leur différence par rapport aux nazis allemands : la cible suprême de la Garde n'était pas les juifs, mais l'élite de l'intelligentsia libérale. Et un très grand nombre d'intellectuels roumains furent assassinés.
      
Il me semble que les Roumains sont les plus latins des peuples latins. La langue roumaine, c'est le latin vulgaire presque pur. Oui, mais ils ont manqué Rome. Des Latins, oui. Mais pas des Romains. Rien de ce que signifie Rome ne les a touchés, n'a jamais trouvé un écho dans leur âme, dans leur pensée, et il leur est resté inconnu, indifférent, voire étranger. Il ne faut pas oublier non plus qu'en Transylvanie l'Eglise orthodoxe a empêché le développement d'appartenance à la latinité, à l'Occident.

      - Comment Cioran s'est-il détaché de cette idéologie ?
      
Cioran m'a raconté qu'il s'est détaché assez vite de tout cela. Il m'a dit qu'il avait ressenti un choc en 1939 en voyant à Paris les soldats allemands et le drapeau nazi flotter rue de Rivoli. Bien sûr, ce n'est pas aussi simple que cela. Vous savez, moi-même qui ai été communiste, je sais à quel point la rupture est longue et douloureuse ; c'est un peu une histoire d'amour. On sait que la femme qu'on aime vous ment, qu'elle vous trahit, mais on refuse de voir les choses. Le mécanisme psychique est un peu le même. Marche longue, très longue, torture douloureuse. Mais avant tout : difficile à accomplir. Et c'est juste ce qui a, du coup, fait basculer ma haine sourde, en connaissance exclusive de ses anciennes sympathies avec la Garde, en un amour coup de foudre : Cioran a eu le courage de se contempler dans son spéculum, dans son propre miroir, de s'examiner, sans pitié, et d'en tirer les conséquences. On est devenu des amis, une amitié profonde, durable. Peu importe d'où tu viens, ce qui importe c'est où tu vas. On est partis des deux extrêmes opposés du paysage politique, moi de l'extrême gauche, lui de l'extrême droite. On s'est retrouvés un jour au même lieu, commun et prédestiné, on s'est découverts réciproquement, on s'est reconnus l'un dans l'autre. Une surprise : l'un et l'autre étions des lecteurs passionnés des Pères de l'Eglise. Longtemps, très longtemps, il était ignoré, marginalisé ; dans sa mansarde de bonne il a connu la misère permanente. Je n'ai jamais entendu un mot de plainte de sa bouche.

      - Quelles étaient les relations entre Cioran et Eliade ?
      
Cioran avait une très mauvaise opinion d'Eliade, il y a des choses qu'il a regrettées, ouvertement condamnées. Eliade avait été attaché culturel à Madrid et avait eu des relations avec les services allemands. Mais, un peu comme des amis d'enfance, l'amitié et l'affection, l'esprit d'équipe perduraient. Eugène Ionesco partageait l'opinion de Cioran.
      Eliade n'a jamais été antisémite mais il a toujours encouragé ceux qu'il appelait les jeunes membres de la Garde qu'il appelait tendrement "les garçons", pour leur engagement existentiel. Ce qui oppose Cioran et Eliade, c'est l'idée d'un Dieu unique. Eliade réfutait le monothéisme judéo-chrétien, responsable de l'idée d'histoire dont les Roumains ont toujours été exclus. Il y avait donc chez lui une exaltation des religions cosmiques, des religions tribales, et il accordait son intérêt primordial à la dimension ethnique. Même dans ses contacts quotidiens, ce qui le préoccupait avant tout, c'était de déterminer ou de deviner l'ethnie des personnes qu'il rencontrait pour la première fois. L'ethnie, c'était tout pour Eliade ; l'ethnie : facteur déterminant de la vie, la vie des sentiments, la vie de la pensée, du destin national. Pour Cioran, manifester le moindre intérêt pour l'origine ethnique d'une personne, constituait non seulement une indiscrétion de mauvais goût, déjà suffisante en soi pour être répudiée, mais avant tout une répulsive aberration sentimentale et intellectuelle, la méconnaissance de la primauté du facteur spirituel.

      - Le mépris de Cioran n'était-il pas dû au fait qu'Eliade avait plus ou moins cautionné Ceaucescu qui lui aurait proposé l'attribution du prix Nobel en échange ?
      
Oui, c'est une histoire que je connais, mais Cioran avait une modestie profonde et n'en parlait pas. Une modestie tellement profonde qu'elle n'est pas consciente d'elle-même. Il a toujours trouvé fâcheux son succès tardif, au point qu'il a refusé un professorat aux Etats-Unis. Et il est resté fidèle à sa misérable chambre de bonne - sixième étage, rue de l'Odéon, sans ascenseur, les toilettes archaïques au fond du couloir -, il refusait de l'abandonner même quand il en aurait eu les moyens.
      Dans la vie, il était d'une inefficacité totale. Un jour, j'ai réparé son chauffage à gaz. C'était un rien. Il m'a lancé un regard stupéfait et en a parlé à tout le monde. Une inefficacité qui dépasse tout. Une bonté, une bonne éducation, une tristesse désarmante face à la méchanceté.

      - Quel regard portait-il sur le monde à la fin de sa vie ?
      On en a parlé… La douleur, une certaine expérience avec soi-même.
      J'ai tenu, à ma sœur, après la déportation, des grands discours flamboyants : "Auschwitz ? Et quoi ? Quel Auschwitz ? Il faut oublier tout ça. C'est un incident de l'histoire. On se meurt de toute façon. L'avenir, voilà ce qui se trouve devant nous, voilà ce qu'il faut construire". Je ne suis pas fier de moi, mais je ne peux pas le renier, c'est moi. Moi : un simple matter-of-fact, un objet qui se trouve devant moi, devant mes propres yeux, que je ne puis pas changer, mais que je regarde avec un certain intérêt, même avec une certaine curiosité, mais je le regarde, je le regarde longuement et je me répète : "dis-donc, incroyable c'est moi !" Je ne verse pas de larmes. Je ne fais pas mon auto-critique. J'établis des causalités, de simples faits, mais cela ne me fait pas plaisir de penser à ma sœur qui s'est suicidée. J'ai toujours pensé… Enfin j'ai eu l'impression, que si j'avais fait preuve d'une plus grande solidarité, d'un tout petit peu de compréhension humaine, ça ne se serait pas passé. J'ai honte, oui, j'ai honte et je n'aime pas jeter un regard dans le miroir, mais ce n'est pas la honte, c'est moi, c'est moi et plus. Je ne dis pas : "on m'a trompé" ou "je me suis trompé", c'est tout simplement une sensation qui vit au niveau de l'estomac chaque jour. Un ver lent et tenace qui me ronge en silence. Je crois que c'est ce genre de sensation qu'éprouvait Cioran à la fin.

      - Savez vous que Cioran et Beckett sont enterrés assez près l'un de l'autre au cimetière Montparnasse ?
      C'est bien, c'était de très bons amis, ils s'admiraient.

      - C'est rassurant de savoir que chaque matin ils peuvent se toucher la main au petit jour.



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