Ce
que vous avez pris pour mes uvres n'était que les déchets
de moi-même, ces raclures de l'âme que l'homme normal n'accueille
pas".1
Et Artaud ne ment pas. Ses uvres
sont insupportables, ou plutôt, puisque désormais il nous
faut les compter au patrimoine de La littérature - espace de
légitimité certes, mais aussi d'inlassable édulcoration
-, il est de l'insupportable dans ses uvres, et dans sa vie qu'il
voulut uvre, fidèle en cela à l'ouverture de L'Ombilic
des Limbes lorsqu'il notifie "Je ne conçois pas d'uvre
comme détachée de la vie"2.
Quelques propos biographiques
nous renseignent qu'effectivement il le fut, insupportable, au point
de rater à de multiples reprises son public - je pense aux écrits
"impubliables", aux émissions de radio non diffusées,
aux pièces de théâtre avortées sur l'escalier
même qui mènent à la scène
-, aussi
de franchir l'épaisseur symbolique peut-être, certainement
outrepasser l'ordre public, où s'effectue le transit impitoyable
de la revendication artistique à la psychiatrie. Insupportable
de situer l'uvre au lieu du déchet et le déchet
dans le giron des privilèges de l'homme a-normal. Sans doute
fut-il l'un de ceux qui invitent, "à coups de marteau"
comme voulait Nietzsche, à ne point trop ignorer que l'art, dans
la modernité occidentale, peut rogner les partitions du chant
de la morale et souffler les bémols de celui de la dite "folie",
de notre actuelle "maladie mentale". La parole soufflée
a écrit Jacques Derrida3
pour dire l'uvre d'Artaud, l'homme lui-même dans son effort
désespéré et superbe. Et comment détecter
le souffle ravissant une parole au bord, détecter le bord où
la parole ravie ne laisse en guise de trace qu'un souffle comme d'une
Absence ? Ouvrir le dialogue entre discours critique qui élit
l'uvre et discours clinique qui pointe la "folie".
Alors Derrida écrit La parole soufflée. Derrida
écrit d'une frontière où, si la matière
annoncée de son discours est bien l'uvre - écrite
- d'Artaud, sourd la difficile question des rapports de l'homme, artiste
et non artiste, à son oeuvre. Avec Artaud, ces rapports s'opacifient
dans l'entrelacs de ses textes, de ses actions artistiques et de sa
biographie. Ecrire de cette frontière et ne pas oublier l'uvre
- papier et tout le reste -, ni les longues années d'internement
où Artaud, bien que sous la rencontre d'un psychiatre qui ne
renâclait pas à vouloir entendre les dires d'un "fou"
en baissant la garde nosographique, déclina tragiquement. Et
puis mourut. Ecrire de cette frontière si en ce lieu gît
quelque monstration.
Avançons dès à
présent qu'une telle monstration, loin d'être caduque,
aurait plutôt du mal à rencontrer l'écoute d'un
regard puisque encore elle suppose un vouloir - écouter le regard.
Cette volonté est peut-être simplement consentement qui
échappe et qui s'accomplit, ou non. Avançons également
que cette monstration, si actuelle et tellement inaudible, n'est pas
étrangère à la question éthique dans ses
rapports à la cruauté.
Mais partons d'un autre abord.
Et
ceci d'abord. Le Pez-Ner est une association loi 1901 installée
à Villeurbanne - Rhône - qui revendique un statut de lieu
culturel "hors-normes". En son sein, L'espace des arts
confondus dirigé par Marie-Claire Cordat programme des artistes
travaillant, pour l'essentiel, à partir de photographies et de
performances. Le nom choisi pour l'association est un hommage à
Antonin Artaud, plus particulièrement à son texte Le
Pèse-nerfs. Enfin, Marie-Claire Cordat veut sa programmation
dans un rapport de fidélité à une éthique
inspirée de l'uvre écrite d'Artaud.
Le
jeudi 6 mai 1999, L'espace des arts confondus du Pez-Ner
fit événement autour du vernissage de l'exposition "Thanatofoto
99".
Dire qu'il y eut événement,
c'est poser quelques jalons pour une lecture certainement non consensuelle
de l'exposition. Ce qui pourrait se déduire des affinités
de L'espace des arts confondus, de son éthique, avec l'uvre
d'Artaud - dont on ne saurait dire désormais si l'on parle de
sa "production" artistique, de sa vie même, des rapports
entre les deux. Déduction puisque la visée d'un accord
de compromis ou d'unanimité à propos d'Artaud, de son
uvre, d'Artaud-l'uvre, de ce qui peut s'en extraire et faire
écho jusqu'à nous, pourrait bien se révéler
comme un attrait pour le miel savoureux mais poisseux de l'assurance
collective d'une signification stable. Face à l'uvre-d'Artaud,
face à Artaud-l'uvre, face aux programmations - et nous
allons y venir - de L'espace des arts confondus : point de consensus
à l'horizon. Bien plutôt la fracture du sens jusqu'à
l'innommable, source de différences et de différends.
Evénement4
donc à plusieurs titres.
De la nature imprévisible
de ce qui fut. Non l'exposition ou le vernissage en eux-mêmes
qui, bien sûr, avaient été annoncés, programmés,
prévus. Non. Mais pour ce que, justement, ces annonces ont déclenché,
ce qui se déroula peu de jours avant et le soir même du
vernissage, tant autour des photographies présentées que
des performeurs invités. Or l'imprévisible de ce qui fut
tint à ce que cet espace "artistique" propose : voisiner
l'insupportable de certaines contrées humaines où, et
la soirée en portait témoignage, l'attrait et la jouissance
s'extraient de l'inacceptable et de l'absurde, au lieu de s'en exclure,
à l'endroit exactement d'une altérité montrée,
derrière Sade et après Duchamp. Comme le sous-titre de
l'exposition précisait : "exposition collective Erotik Apocalyptik
(exclusivement réservée aux adultes)".
Ensuite parce que l'insupportable
et le non-sens apparaissent d'un heurt de la morale et d'une infraction
de la norme. Alors d'un côté du scandale et de l'autre
du rejet. Or là où les uns voient la morale injustement
bafouée, la loi en danger et la pathologie criante, les autres
invoquent une position artistique, éthique et subversive, face
aux atrocités et à la mécanique d'un XX° siècle
occidental où "la nature criminelle de l'humain" s'en
donna à cur joie.
Evénement enfin pour l'étonnante
force d'attraction de cette manifestation qui rassembla plusieurs centaines
de personnes dans un lieu alors surpeuplé et où, de la
fin d'après-midi jusqu'au milieu de la nuit, des mouvements quasi
incessants de curieux et d'habitués donnèrent vie au Pez-Ner
et à L'espace des arts confondus.
Je
procèderai de la sorte : planter le décors - les locaux
du Pez-Ner -, esquisser l'événement du vernissage
- le remue-méninge et deux photos mises en texte qui composaient
la première et la quatrième de couverture du programme
de l'exposition " Thanatofoto 99 ".
Situons
les locaux.
Ancienne usine de textile réaménagée,
au rez-de-chaussée, d'une scène de concert, d'un bar associatif,
d'une salle d'exposition, et à l'étage, cuisine, bureaux,
chambres-salons. En bas, la portion publique, en haut le privé.
En bas du noir et du sombre dans la salle principale - accueillant jusqu'à
quatre à cinq cents personnes -, du noir essentiellement et du
sombre, et des murs entiers de plaques de circuits intégrés
- de la récupération - éclairées de loupiotes
blafardes bleues et rouges, et puis des "blocs acoustiques",
noirs bien sûr, aux décibels sur-puissants ; en bas toujours
la salle d'exposition restaurée précisément pour
"l'événement", la salle "blanc intégral"
et spots extra-lumineux. En bas, c'est underground, c'est un
style : en quelque sorte, le romantisme noir du XIX° siècle
européen passé au filtre de la modernité new-yorkaise,
une certaine jeunesse, mais pas seulement, des années 90 très
françaises. Le hors-normes du Pez-Ner, c'est peut-être
cela, le terrier précisément de notre contemporanéité
affichée, mais en ses valeurs inversées. Voisinage de
frontières
où s'enchâssent en se repoussant
la norme, l'a-norme, le hors-norme.
Pour
dire : l'événement "vernissage" n'a pas débuté
en ce jeudi 6 mai 1999 à 18 heures 30, comme prévu. Certainement
pas. Son ouverture, c'est le battage médiatique Harald Hitler
dans les jours qui précédèrent. H.H : Harald Hitler,
des musiciens-performeurs allemands se définissant sous la catégorie
"porno punk". La provocation - l'un des effets Pez-Ner
- dépassa les attentes, les espérances et les inespérances.
Réaction du président de la DRAC-Rhônes-Alpes5
trois jours avant le vernissage alors que circulait le détail
de la programmation exacte (affichage, programmes, presse) : il faut
déprogrammer H.H dont les affinités - nominales - supposées
avec l'héritage du troisième Reich sentent le souffre,
déprogrammer faute d'une demande d'urgence au préfet de
fermeture administrative. Le Pez-Ner se rebiffe, s'insurge -
eux, programmer délibérément un groupe néo-nazi,
eux dont l'engagement quotidien vise toutes les formes institutionnalisées
de pouvoir !? - et annonce, non une déprogrammation, mais la
traduction d'articles allemands concernant H.H où se lirait clairement
la dénonciation cynique et nihiliste du nazisme et d'autres formes
totalitaires de pouvoir - dénonciation cynique par la reprise
du signifiant "Hitler" et que M.C. Cordat qualifiera de "provocation
strictement artistique" - et un communiqué des artistes
du groupe en présence de caméras de chaînes de télévision
et de la presse
L'un des deux membres de la formation H.H avouera
même en privé sa surprise quant à la menace de fermeture,
assurant qu'en Allemagne la réutilisation du terme "Hitler"
n'avait jamais rien déclenché de similaire, non que les
Allemands soient pour une large part des "nazis en puissance"
mais qu'ils entretiennent un rapport différent au terme même
- c'est-à-dire aux représentations, aux valeurs, à
l'histoire qui lui sont associées. Affaire de culture, conclura-t-il.
A voir
Ça, c'est le versant punk, le versant politique
de l'affaire 6.
Pour l'autre versant, le porno, il fallait attendre
Et
Harald Hitler effectuera son intervention artistique7
dans la soirée du 6 mai au côté d'autres performeurs
alors que les spectateurs pouvaient découvrir dans la salle mitoyenne
- la salle "blanc intégral" rappelant un univers hospitalier
- la fameuse exposition "Thanatofoto 99".
Sont-elles
offertes ou sacrifiées ?8
Deux dé-corps de femmes : à l'instant même du regard
où s'est figée la scène, la suspension d'une certitude
menant plutôt à l'hôpital qu'au bordel, à
l'érotisme qu'à la torture, soutient pour le spectateur
que tout n'est pas joué, que bientôt, juste après
la fulgurance de ce premier regard, comme un lancé de dés
où s'élira le corps-objet de son statut impossible, refusant
la division binaire, que bientôt il sera choisi, lui le spectateur,
par sa jouissance ou son dégoût, perversion ou morale.
Qu'il détourne son regard coupable ou qu'il l'inféode
aux vis d'une esthétique de la transgression, peu importe en
final, des deux il vient déjà de succomber
Devant - première
de couverture -, la femme est une femme : de devant. Un bandage, qui
lui couvre intégralement la tête légèrement
inclinée vers l'arrière, et ne laisse apparaître
que des yeux clos et une bouche tue, semble se rallier au décor
de chambre hospitalière pour dire que le choc fut violent, l'accident
vraisemblablement traumatique. Tout est là de cette mauvaise
intimité d'une convalescence incertaine, du moins longue, trop
longue, où la mort jamais ne se fera totalement absente : les
stores à lattes baissés obturant une fenêtre, la
perfusion suspendue que l'on vient de remplir, le bras gauche doit être
cassé pour que l'on l'ait ainsi plâtré et noué
en écharpe, l'autre bras, droit et rigide, a été
fixé à une longue attelle alors que, vêtue de blanc,
de ces chemises de nuit au coton épais fournies par l'hôpital,
elle attend - mais qu'attend-t-elle ? - assise sur son lit, la jambe
gauche elle aussi plâtrée étendue sur le drap blanc
du matelas, la droite, seulement bandée au genou, pend du lit,
peut-être même parvient-elle à reposer sur le sol,
de la pointe du pied. Tout est là, et même, puisque le
corps malade de l'hôpital, presque nu souvent, simplement voilé
d'un drap ou de l'un de ces habits qui n'en sont pas, ces habits de
pudeur désenchantés de leur vertu d'illusion, puisque
ce corps presque n'est plus un corps mais un objet de soins, on a posé
sur ses épaules un foulard bleu marine bordés de trois
lignes, blanches évidemment, une touche de vie normale somme
toute pour une longue convalescence. Ou peut-être bien déjà
l'amorce d'une mise en scène. Tout est là
sauf cet
écart qui ne devrait pas, l'écart d'un entre-jambes offert,
odieusement offert. La chemise de nuit s'est arrêtée à
la taille et le regard - celui du regardeur, le nôtre ? -caresse
presque, à un mètre près, un pubis couvert d'une
culotte de dentelle blanche, fermement triangulaire et irrégulièrement
transparente. Un entre-jambes ouvert, comme l'invite déplacée
vers une chair de plaisirs. N'est-ce pas odieux que, même malade,
le corps toujours puisse s'avancer érotique ?9
Puis il faut tourner le programme.
Derrière -
quatrième de couverture -, la femme est une femme : de derrière.
Un derrière de femme, de femme particulière. Si particulière
que M.C. Cordat a cru nécessaire de nous avertir, aussi de nous
voiler l'intégralité de la photographie, en y inscrivant
par-dessus quelque écriture hautement référencée.
C'est Baudelaire affirmant dans ses Journaux intimes : "Il y a
dans l'acte d'amour une grande ressemblance avec la torture ou avec
une opération chirurgicale". Et de poursuivre : "Quant
à la torture, elle est née de la partie infâme de
l'homme assoiffé de voluptés. Cruauté et volupté,
sensations identiques, comme l'extrême chaud et l'extrême
froid". Il nous faut donc regarder légèrement sous
les écritures. Sous les écritures, mon regard voit comme
suit. D'abord un écartèlement, et non un écart
comme dans la première photo. Une femme est attachée et
nous sommes derrière elle. Ligotée à la cheville
droite par une corde tendue vers le hors-cadre. Devant nous, elle est
à quatre pattes, les genoux au sol et le mollet gauche replié,
solidement tenu à la cuisse par un lien large, elle est cambrée
- arquée même - sur ses avant-bras, paumes au plancher.
Elle est face à un mur, le visage presque écrasé
contre un panneau de bois moulé. Elle est vêtue mais bien
singulièrement
de bas sombres et d'escarpins aux semelles
cloutées, d'une gaine de cuir noir lassée dans le dos
qui prend ses anches et s'arrêtent sous ses seins invisibles -
nous sommes derrière elle, toujours -, de gants de cuir noir
montant à mi-biceps, d'une cagoule intégrale de cuir noir
lassée dans la nuque. Sa croupe, à la limite de la déchirure
tant l'écartèlement joue son rôle, nous est présentée
dans le dénuement le plus total de parties charnelles crues,
un dénuement presque gynécologique, vers l'exploration.
Ses deux orifices se sont ouverts sous la tension de la corde et de
la nature même de la position. Une position savamment étudiée,
jusque dans ses moindres angles, que seule la fougue érotique
ou l'immonde torture saurait ainsi accomplir en exigeant pareille scène.
La question est de frontière : d'où se mesurerait donc
la différence d'un Eros voué à son extrême
avec la plus ignoble humanité vomissant l'autre humilié,
meurtri et torturé ?10
Essayons
d'avancer un peu : en quoi exactement le vernissage et l'exposition
"Thanatofoto 99" - et par double extension L'espace des
arts confondus et le Pez-Ner - s'inscriraient dans le registre
du hors-norme revendiqué par son organisatrice ? Mieux : en cette
fin de XX° siècle et en ce début de XXI° siècle,
que pourraient éclairer du champ de l'art des pratiques artistiques
occidentales situables dans un tel registre ? Auraient-elles quelque
chose à dire et/ou à montrer ?
Pour tenter de cerner le dit registre, je propose de suivre Georges
Canguilhem dans son analyse de la notion norme et de son processus
moderne d'action, la normalisation.
Une lecture simplifiée du
texte de Canguilhem intitulé Du social au vital11
peut permettre de dégager sept propositions - non exhaustives
- que j'énoncerai ainsi. Première proposition : la norme
sert à faire droit, à dresser, à redresser. Seconde
proposition : il n'y a de norme qu'articulée à des valeurs,
à une axiologie. Troisième proposition : il n'y a de norme
qu'articulée à un domaine d'extériorité
défini comme ce qui ne répond pas à l'exigence
qu'elle sert. Quatrième proposition : toute norme entretient
une relation d'aversion avec ce domaine. Cinquième proposition
: la norme, en tant que règle, c'est-à-dire en tant que
sa fonction vise l'ordre, suppose l'infraction - infraction, précise
Canguilhem, logiquement seconde par rapport à la norme, à
la règle, mais existentiellement première. Sixième
proposition : toute norme est relative à d'autres normes dans
un système - au moins en puissance. Septième proposition
: la co-relativité des normes dans un système social tend
à faire de ce système une organisation, c'est-à-dire
une unité en soi, sinon par soi et pour soi.
A suivre les propositions de Canguilhem,
voici ce qui pourrait se déduire quant aux pratiques artistiques
discursives et non discursives12
de L'espace des arts confondus.
Postulons
que, en France, l'ensemble des pratiques modernes institutionnalisées
se regroupant sous le prédicat "artistique" constitue
un champ, un champ normé : nous trouvons là la condition
de possibilité et de réalisation de toute organisation
sociale et nous avançons que le champ de ces pratiques peut être
appréhendé comme une organisation sociale, c'est-à-dire
comme un système de normes (et de valeurs) visant un ordre social13.
C'est parce que ce champ est normé, c'est-à-dire qu'il
est une organisation sociale, que l'Espace des arts confondus
peut revendiquer l'existence et/ou la participation à un autre
champ de pratiques discursives et non discursives artistiques définies
comme "hors-normes", "hors-normes" désignant
alors non pas l'absence radicale de normes - ce qui, pour Canguilhem,
relève du mythe - mais la présence de normes différentes
de celles qui circonscrivent le premier champ, que l'on pourrait dire
"institutionnel" et/ou "institutionnalisé".
Notons que le domaine d'extériorité du premier (d'un)
champ n'est pas nécessairement, en lui-même et de lui-même,
un champ - pour nous, ici, une organisation sociale -, mais qu'il le
devient à partir du moment où des pratiques s'y produisent
et s'y reproduisent - c'est-à-dire s'y organisent. A suivre Canguilhem,
l'Espace des arts confondus se présente également
comme une organisation sociale - un champ normé de pratiques.
Ceci à un premier niveau : celui de l'art en tant que production
et reproduction de pratiques "artistiques" - le second niveau
sera précisé plus loin.
Par ailleurs le premier champ entretient
une relation d'aversion, d'hostilité, avec le second - ce que
le second lui rend bien, pourrait-on ajouter -, montrant par là
d'une part que l'existence de chacun des deux champs est conditionnée
pour partie à celle de l'autre, et d'autre part que le second
champ, le champ revendiqué "hors-norme", n'échappe
nullement à l'effet de la norme - "officielle" - mais
en est plutôt à la fois la cause, existentiellement parlant,
et la conséquence, logiquement parlant. Cette aversion du premier
champ envers le second tient à l'infraction que le second commet
par rapport au premier en se constituant et à chaque nouvelle
exhibition de ses propres normes et valeurs, de sa constitution propre.
D'où l'effet "Thanatofoto 99", ou l'effet Espace
des arts confondus et, dans une moindre mesure, l'effet Pez-Ner
- en effet le Pez-Ner comme association n'est pas explicitement
référé à une éthique inspirée
de l'uvre écrite d'Artaud et programme des manifestations
ne répondant à cette éthique, pour différents
motifs dont des motifs financiers.
Mais - et voici le second niveau
annoncé - l'art, en tant que système de normes et de valeurs,
n'a pas de réalité pratique (discursive et non discursive)
en totale indépendance d'autres systèmes (économique,
politique, juridique
). Et si l'une des caractéristiques
principales des cultures occidentales modernes consiste en la relative
autonomisation de ces différents systèmes, ces derniers
ne sont en rien indépendants les uns des autres, loin de là
- ce que soutiennent, d'une certaine manière, toutes les analyses
en termes d' "économisation", de "marchandisation"
du monde. L'art comme "système de normes et champ de pratiques"
peut donc être pensé aussi en relation à d'autres
systèmes et à d'autres champs selon les modalités
de rapport alors entretenu entre ces systèmes et ces champs.
Il s'agira alors de saisir également l'art à un niveau
plus global que celui de son dit "système" relativement
autonome.
Ce que Canguilhem propose consiste
à distinguer le concept de norme de celui de normal.
Si celui de norme que j'ai utilisé jusqu'à présent
est qualifié par Canguilhem - à la suite de Kant - de
concept "scolastique", c'est-à-dire formel et abstrait,
celui de normal est dit "cosmique" ou "populaire".
C'est à partir de ce dernier que Canguilhem analyse la normalisation.
Or le concept de normal - et de normalisation - nous intéresse
au niveau du trajet de sa naturalisation dans la langue populaire. Canguilhem
affirme qu'un tel trajet s'est effectué à partir de deux
institutions, pédagogique et sanitaire, et ce, depuis la révolution
française jusqu'au XIX° siècle. Il note enfin que
les réformes hospitalières et pédagogiques opérant
cette naturalisation expriment une exigence de rationalisation, exigence
qui a abouti à ce qu'on a appelé depuis "la normalisation".
Et si l'on se demande à quelle
exigence requise par la norme en vigueur - la règle "officielle"
- une éthique inspirée de l'uvre écrite d'Artaud
pourrait refuser de se plier, on aurait probablement intérêt
à se tourner vers l'exigence de rationalisation repérée
par Canguilhem comme origine et force vive du processus de normalisation.
Mais qu'est-ce que la rationalisation ? Disons brièvement et
de manière incomplète que c'est la raison - de la pensée
qui obéit à des règles - passée au filtre
du pur calcul, finalisée par des objectifs d'efficacité
et amputée de sa capacité de jugement. En d'autres termes,
c'est le rationnel - la faculté épistémique du
logos - réduit strictement à ses dimensions formelle
et efficace, et coupé radicalement du raisonnable - c'est-à-dire
de l'intervention de jugements de valeur, de la morale14.
Ce qui permet la rationalisation est la science, la logique scientifique,
ce qui la réalise consiste en un certain usage de cette logique15.
Or la normalisation en tant qu'exigence de rationalisation se double
d'une exigence de moralisation dont il nous faudra préciser les
fondements - cette "double" exigence se justifie de la proposition
de Canguilhem qu'il n'y a de norme qu'articulée à une
axiologie.
On aurait certainement tort de prendre
à la légère cette double exigence qui en son temps,
au XIX° siècle, alors qu'elle émergeait pleinement,
se montrait encore nouvelle, inquiétante et étrange, gorgée
de promesses - le fameux "progrès" ! -, se montrait
tout simplement. Aujourd'hui, plus d'un siècle après,
nous en sommes les rejetons et les incertitudes, elle nous travaille
et, ce qui est nettement plus problématique, semble travailler
sans nous
Il
est notable que les pratiques artistiques présentées à
L'espace des arts confondus, mais aussi de manière plus
générale au Pez-Ner, puissent être regroupées
autour deux axes, celui de la technique et de la technologie, et celui
du corps, plus précisément du corps dans son rapport à
la sexualité et la mort. Musique industrielle, art corporel et
performances souvent inspirées de l'actionisme viennois, photos
de corps et sur le corps "sous son double aspect de viande et de
sexe"16.
Or si ces deux axes ne recouvrent pas absolument et parfaitement les
pratiques d'un tel lieu, on peut néanmoins s'en saisir comme
autant de pistes indicielles pour choisir un point - et son style -
d'où voir l'édifice de structure du champ de pratiques
affirmées "hors-normes".
Posons d'emblée ceci : les
deux axes sur lesquels se répartissent ces pratiques ne sont
que le prolongement de la double exigence - mais déplacée
- déjà repérée, exigence de rationalisation
et de moralisation.
Le texte même
de M.C. Cordat inséré dans le programme de l'exposition
situe clairement cet édifice - et les activités de l'Espace
des arts confondus - au point de rencontre de ces deux axes : côté
"corps", elle parle de l'invention d'un fétichisme
"ésotérico-sexuel" né d'un débat
métaphysique au centre duquel la chair, le sexe et la mort viennent
en première place ; côté "technique",
elle définit les nouvelles technologies comme un espace d'investigation
se présentant comme une double hache, "avec d'un côté
un frein à notre avidité, de l'autre un accélérateur
facteur de nouvelles violences", et confère à "Hiroshima"
un statut d'événement majeur. Figurent au titre de références
artistiques les noms de, outre Artaud, Goya, Delacroix, Géricault,
Sade, Baudelaire, Lautréamont, Bataille, Cioran, Gainsbourg,
Ray, Orlan, etc., et les photographes de l'exposition.
Voici enfin comment M.C. Cordat
clôt son texte en définissant les artistes présents
à l'exposition et au vernissage : "Ces nouveaux artistes
sont de vrais beaux diables, les garde-fous d'une société
non-consciente de ses maux, de ses vices, de sa violence, de ses fantasmes,
de ses désirs et de son génie surhumain naturellement
criminel. Il faut mourir le mal, fouler les lois et fesser la morale
pour combattre le système des tortures appliquées légalement
et communément admises par le commun des mortels - surveillance,
jugement, punition, humiliation, de l'école à la morgue,
de la chaise à clous à la chaise électrique en
passant par la seringue, qui soumet qui et pourquoi ? Réjouissons-nous
que quelques-uns subliment ces choses-là !". Puis M.C. Cordat
de citer l'extrait d'une lettre de Lautréamont (1869) : "J'ai
chanté le mal comme ont fait Mickiewicz, Byron, Milton, Southey,
A. de Musset, Baudelaire, etc. Naturellement, j'ai un peu exagéré
le diapason pour faire du nouveau dans le sens de cette littérature
sublime qui ne chante le désespoir que pour opprimer le lecteur
et lui faire désirer le bien comme remède". Faire
désirer le bien comme remède par l'oppression - artistique
-, par le mal donc : où l'on voit les rapports d'inversion de
la norme avec le "hors-normes" et l'objet de la dénonciation
- la morale - ressurgir ailleurs. Envers et avers d'une même structure,
pourrait-on dire, c'est Kant à travers Sade et Sade à
travers Kant, c'est Kant avec Sade17.
Pourtant, dans cette inversion,
dans ce passage d'un système de normes et à un autre,
d'une morale à une autre, une opération s'est effectuée,
une opération qui se produit et se reproduit lors de chaque manifestation
artistique en quelque sorte, une opération dont il s'agirait
de prendre la mesure même si, après tout, la visée
de cette opération - la libération par le dévoilement
de ce dont la société n'aurait pas conscience, ce qui
ici est désigné par le terme de "sublimation"
- n'a peut-être pu s'accomplir, soit qu'une telle visée
se révèle en final impossible - première hypothèse
-, soit qu'en chemin une erreur ait été commise - seconde
hypothèse -, soit enfin qu'une telle visée soit effectivement
une aporie et qu'une erreur, une illusion, mais peut-être salutaire
d'une certaine manière, ait été méconnue
- troisième hypothèse qui combine les deux premières.
L'opération évoquée
et qui est mentionnée explicitement dans l'orientation de l'Espace
des arts confondus est une opération relevant de l'éthique.
Qu'entendons-nous
par "éthique" ? Si, comme l'indique Laurent Jaffre,
la morale ressortit aux questions d'application de préceptes
propres à l'existence d'un système de valeurs caractéristiques
d'une communauté humaine donnée, on peut la distinguer
du point de vue éthique qui, lui, "présuppose
que soit reconnu à chacun le droit de s'interroger sur la manière
dont il doit vivre"18.
Brièvement, là où la morale enjoint des prescriptions
et des proscriptions conformes à l'idée qu'une communauté
se fait du Devoir et du Bien-Vivre - entendu comme un vivre pour
le Bien -, l'éthique, qu'on la spécifie d'ailleurs
de "téléologique" ou de "déontologique",
pose, elle, comme son point d'origine, non le rapport d'un sujet aux
préceptes en vigueur dans sa communauté, mais son rapport
à l'Autre. Aussi nous entendons ici par éthique
une interrogation s'imposant au sujet face à l'expérience
d'une altérité radicale. Qu'une telle interrogation s'impose
au sujet requiert d'une part du sujet un certain consentement à
cette imposition, d'autre part un biais, une accroche, comme matériau
pour sa formalisation sur un mode interrogatif. Que pour chacun, il
y ait quelque chose qui s'impose, quelle que soit la manière
par laquelle on puisse tenter d'identifier ce "quelque chose",
est de l'ordre de l'expérience humaine en tant qu'un sujet, d'être
humain, se trouve inclus dans un rapport aux autres et au monde. Que
ce quelque chose qui s'impose soit élaboré comme interrogation
n'est assuré a priori pour personne.
Suivons Camille Dumoulié
dans son option de définir le biais par lequel Artaud s'est engagé
au titre de son uvre et de sa vie - la conjonction de coordination
étant alors capitale - au lieu d'une interrogation éthique
: pour C. Dumoulié, ce lieu est lieu de cruauté19.
Dans l'histoire de la pensée occidentale,
la notion - complexe - de cruauté se trouve déjà
dans l'uvre d'Aristote pour remonter jusqu'à Artaud, en
passant par Nietzsche. "Cruor, le sang qui coule, est le
signe de la vie et signifie : "vie, force vitale" ; mais c'est
aussi, et par là même, signe de violence infligée
à cette chair - et cruor signifie encore : "meurtre, carnage".
Cruor, c'est la vie, et la vie, selon de nombreuses formules
de Nietzsche et d'Artaud, est cruauté"20.
Or chez l'un comme chez l'autre, chacun dans son style et avec la pointe
singulière de son histoire, la vie se laisse égratigner
et/ou déchirer en ses limites mêmes - par exemple, dans
la métaphysique haïe et pourtant récurrente - au
lieu d'une expérience où le sujet s'échappe - c'est-à-dire
se libère mais au prix de n'être plus lui-même. En
ce lieu gît le postulat d'un Autre d'une altérité
radicale. En ce lieu également se postule une opération
d'articulation de la vie à la mort, de coupure et de suture,
dont l'enjeu peut être énoncé comme production d'une
(D)différe(a)nce rapportée à la sexualité
21.
C. Dumoulié propose d'entendre la tentative d'Artaud comme le
refus perdu d'avance - et il le sait, affirme C. Dumoulié22
- d'en rester à cette opération, non en la niant mais
en s'y confrontant sans accepter de s'y soumettre : "Je suis celui
qui a le mieux senti le désarroi stupéfiant de sa langue
dans ses relations avec la pensée. Je suis celui qui a le mieux
repéré la minute de ses plus intimes, de ses plus insoupçonnables
glissements. Je me perds dans ma pensée en vérité
comme en rêve, comme on rentre subitement dans sa pensée.
Je suis celui qui connais les recoins de la perte [
]. Et je vous
l'ai dit : pas d'uvres, pas de langue, pas de parole, pas d'esprit,
rien. Rien, sinon un beau Pèse-Nerfs. Une sorte de station incompréhensible
et toute droite au milieu de tout dans l'esprit"23.
La dévoiler, cette opération de la (D)différe(a)nce,
la montrer par tous les moyens, c'est, d'une certaine manière,
ne pas se régler sur l'horizon du Bonheur, fût-ce-t-il
horizon toujours, pour "nous rendre au Danger, comme au Devenir"24.
C'est interroger la vie en sa cruauté, c'est-à-dire en
sa nécessité marquée du sceau de la perte, de la
mort, au lieu non du bonheur mais d'autre (C)chose, du désir
peut-être, mais peut-être pas. Du moins, si comme l'énonce
Lacan, le bonheur est agrément sans rupture du sujet à
sa vie, "alors c'est, pour chacun, ou le bonheur, ou le désir"25.
Ou le bonheur, ou autre (C)chose.
Ainsi d'une éthique inspirée
de l'uvre écrite d'Artaud : montrer la cruauté,
ce qui de l'existence, dans l'existence, pousse à la mort, montrer
ce pousse-à-la-mort de/dans l'existence si à la mort,
ça pousse, et si de le montrer en l'explorant s'impose comme
une exigence - comme une norme en final, mais une norme autre, une autre
norme d'une autre nature, sur un autre plan et avec une autre référence26.
Le rapport alors entretenu à cette monstration et à ses
modalités orientent les effets d'un tel moment éthique
sur l'existence même et sur l'exigence que la norme - autre -
lui impose.
Mais comment montrer la cruauté,
c'est-à-dire refuser l'illusion du bonheur en ouvrant une brèche
au lieu d'autre (C)chose, sans s'y perdre radicalement, du coup annulant
le bonheur illusoire et clôturant la brèche ?27
Ce
qu'une position éthique nous semble interroger, dans ses rapports
à la cruauté et à travers des pratiques artistiques
comme celles promues à l'Espace des arts confondus, peut
être regroupé en trois problématiques, en termes
foucaldien trois "problématisations" : celle du pouvoir,
celle du sens et celle de l'altérité. Le
point qu'ont en commun ces trois problématisations consiste à
se supporter d'un déplacement, d'un décentrement. Toute
approche frontale ne pouvant alors que rater l'intérêt
de ces problématisations en acte que sont ces pratiques, soit
en épousant leur travers, soit en refusant leur examen parce
que ne les voyant pas ou les jugeant indignes (d'intérêt,
ou "indignes" tout court). En d'autres termes, de telles pratiques
interrogent en acte le pouvoir par sa contestation, voire
sa subversion, le sens par sa suspension, voire
son impossibilité, l'altérité par
son dévoilement, voire sa béance.
Certainement,
ce que les pratiques de l'Espace des arts confondus donnent à
voir immédiatement, a fortiori à travers l'événement
de l'exposition "Thanatofoto 99", peut s'appréhender
par la question du pouvoir et de sa contestation. Dans des conversations
privées, les références de M.C. Cordat à
une partie de l'uvre de Michel Foucault - par le biais, il est
vrai, d'une certaine lecture de celle-ci - avaient en ligne de mire
les dispositifs légaux d'assujettissement que l'Occident a produit
à partir du XVII° siècle. Mais il serait dommageable
de s'en tenir à ce qu'un tel discours peut revendiquer et contester,
par révolte ou par stratégie. D'ailleurs son discours,
aussi les discours tenus par les artistes qui se produisent au sein
de cet espace, sont loin de se cantonner à ce seul versant de
révolte-revendication.
Dans ces pratiques, discursives
et surtout non discursives, le corps se propose comme support, vecteur,
objet privilégiés. Principalement le corps "sous
son double aspect de viande et de sexe" avons-nous repris à
Frédéric Baillette, citant François Pluchart, dans
son article "A contre-corps"28.
Frédéric Baillette montre comment cet art à contre-corps
cherche à faire du corps "une pratique contestataire radicale",
comment sa mise en jeu devient "sociologique-critique"29.
Ce qu'il propose, c'est d'examiner les moyens qu'une société
- la nôtre - a pu inventer et produire pour ordonner et organiser
le versant dégénitalisé du sexuel, la sexualité-désir,
en tant que ce dernier menace le lien social et sa reproduction30.
Foucault, en analysant ces moyens, a montré que ce qui est nommé
"sexualité", en fait des discours sur le sexe constitués
en savoir, a permis l'exercice d'un pouvoir sur l'individu. C'est la
thèse de l'article de F. Baillette, fidèle en cela aux
discours les plus répandus et les plus revendicateurs des actionnistes
et autres artistes de l'art corporel. Par cette fidélité,
comme ce que nous-mêmes avons souligné quant à l'Espace
des arts confondus ou au Pez-Ner, Frédéric
Baillette, à la suite d'autres, indique la zone de pertinence
de son analyse en la délimitant. Mais contestation n'est pas
subversion, du moins dans les effets attendus et/ou produits à
courts ou moyens termes. On voit comment le pouvoir politique dans son
système dénoncé se maintient, comment la logique
économique dite "capitaliste" ou "marchande"
n'a pas été subvertie, comment même elle ne cesse
de s'imposer en phagocytant pour - grande ? - partie le champ de l'art.
Il doit bien exister un motif à cela. En tout cas, si subversion
il y a, c'est-à-dire renversement d'un ordre établi, c'est
ailleurs qu'elle agit, ailleurs qu'au lieu du politique appréhendé
en termes de sociologie, fût-elle critique. Dans la modernité
occidentale, l'art, dans ses pratiques, n'a peut-être pas vocation
à subvertir le système politique et/ou économique.
A moins d'y consentir, à cette subversion, ce qui ne semble pas
caractériser ceux qui dirigent et/ou possèdent, peut-être
même pas bon nombre d'autres citoyens et/ou agents économiques.
Il est peut-être, sur un plan économique ou politique,
un consentement plus fondamental et surtout plus actif, plus solide,
qui fait qu'une société demeure, un temps au moins, ce
par quoi elle se définit et se produit, malgré la violence
de certaines pratiques, discursives et non discursives31.
Cependant on a pu voir jaillir la
barrière de la loi sous son versant pénal à travers
la menace de fermeture administrative. Il est intéressant de
noter que cette menace de recours à la loi comme ultime rempart
pour défendre un ordre établi ne soit pas intervenue au
regard des pratiques elles-mêmes qui, une fois l'ouragan passé,
se déroulèrent sans autre vacillement, mais du simple
fait d'un signifiant, du nom "Hitler". Or pourtant, si la
seule évocation de ce nom eut un effet de sens - tragique, insoutenable
- au regard de la loi française via un fonctionnaire, de ce qui
fut montré et dit par les deux musiciens-performeurs au cours
de leur manifestation, nul effet sémantique direct, plutôt
du non sens, et même de l'absurde jusqu'au hors-sens. Nihilisme
total du sens : leur performance n'avait pas de sens, ce qui paradoxalement
faisait son attrait mais pouvait produire beaucoup d'ennui une fois
la curiosité passée. Leur performance était. Leur
performance fut. Et les commentaires des artistes et des organisateurs
sur son déroulement se cantonnèrent à évaluer
la durée de la manifestation et à décrire les réactions
du public.
Quant aux photos où le corps
mis en scène, fétichisé et meurtri, présentait
encore le bénéfice sémantique d'être image,
représentation on ne peut plus figurative, le sens pouvait se
trouver débouté jusqu'au hors-sens par une question au
lieu des intentions et des motivations des artistes, dont certains étaient
simultanément auteur et sujet de leur uvre. A la question
du "pourquoi" photographier ça, faire ça de
son corps, pourquoi montrer ça : difficile de répondre.
Bien sûr, pour répondre, demeure le recours à la
perversité et à la maladie mentale. Mais la réponse
par une explication psychiatrique apparaît plutôt comme
un recours désespéré face à l'impossibilité
de répondre rationnellement. L'insupportable de cette impossibilité
provoquait ce recours tant de fois invalidé par les artistes
eux-mêmes qui ne conçoivent en aucune manière de
se définir par la nosographie psychiatrique : ils ne sont - c'est-à-dire
ils ne "se disent" - ni psychotiques, ni psychopathes, ils
sont artistes, "fous" à la limite puisque hors-normes,
si être "hors-normes" c'est ne pas être "normal".
Une solution à cette réponse impossible résidait
peut-être dans l'acte du regard, l'acte même, et non dans
une production sémantique seconde qui n'était alors que
tentative de combler une impossibilité - de sens. Pour reprendre
la distinction forgée par Gérard Wajcman, s'il y avait
encore du "donner-à-voir" dans bon nombre de photos
- du côté du sens immédiat ou à déchiffrer
-, s'y pressentait le "faire-voir", et même certaines
d'entre elles s'y déployaient - du côté du hors
sens. C'est-à-dire faisaient "surgir l'acte d'être
spectateur", renvoyant chacun "à la responsabilité
de son propre regard"32.
"Faire voir" quoi ? Le cruor, la contradiction en son essence,
l'impossible. Alors, le regarder ? Possible ou impossible ?
La thèse de G.Wajcman consiste
en ceci : "l'art serait ce qui nous pourrait animer du dur désir
de regarder" et l'art moderne se définirait par deux fonctions,
"faire voir" et "viser le réel", en somme
"un art qui ferait voir le réel"33.
Et selon lui, l'histoire des pratiques artistiques modernes occidentales
dont il situe l'impulsion matérielle et symbolique dans deux
uvres, le Carré de Malevicht et la Roue de Duchamp,
produirait ce qu'il nomme une éthique du visible dont l'objet
par excellence serait le réel en tant qu'Absence34.
Une éthique du visible
ne se confond pas avec ce que C. Dumoulié nomme une éthique
de la cruauté35.
Ce qu'elles peuvent partager tient d'un certain rapport au réel,
notamment si le réel est effectivement l'impossible de toute
morale, son seul aveu inacceptable36,
mais les modalités de ce rapport varie d'une éthique à
l'autre.
Nous nous demandions comment montrer
la cruauté - si la cruauté est l'une des manières
de nommer le réel, ou l'une de ses facettes - sans s'y perdre
radicalement ?
Esquissons un bref retour sur le
trajet jusque-là accompli quant à la double problématisation
du pouvoir et du sens. D'un côté, ces pratiques contestent
le pouvoir politique, économique, social, et se font "sociologiques-critiques",
de l'autre s'exerce en elle une subversion du pouvoir, d'un pouvoir
d'une autre nature que le pouvoir "politique" au sens commun
- que nous nous sommes abstenus de définir. Quant au sens, il
peut soit être suspendu, ouvrant alors à une dimension
d'un double sens où se révèle un autre sens que
celui normé, normal et moral, soit atteindre un point ultime
où s'affirme son impossibilité, signant le passage du
double sens au hors sens.
Or, si la contestation du pouvoir
repose sur une conception des autres comme Autre, sa subversion advient
au lieu de ce qui échappe à chacun, où le pouvoir
de soi sur soi-même n'est plus du ressort d'une maîtrise
mais agit malgré soi, voir contre soi. L'Autre est alors entre
soi
et soi, l'Autre, c'est le trait d'union dans l'expression
soi-même37.
L'Autre comme autre(s) et l'Autre comme autre-soi peuvent tout deux
cisailler le sens conventionnel pour en explorer son double, voire sa
limite, mais dans un cas la revendication porte sur les autres, voire
contre les autres, dans l'autre l'implication fait retour sur soi, au
lieu du trait d'union - qui, notons-le, se présente plutôt
comme un trait de désunion. Il semblerait que la condition de
possibilité et de réalisation de pratiques artistiques
comme celles de l'Espace des arts confondus soit la connaissance
de ce trait de désunion mis en scène, agi et montré,
mais le refus de l'assomption de ses effets en son nom propre.
Du pouvoir des autres contesté
au pouvoir sur soi subverti, du sens dédoublé et/ou annihilé
sans retour à celui en retour, travaille une même question,
effet d'une autre interrogation, l'interrogation par l'altérité.
Cette même question est celle du sujet. Non du sujet de droit
ou de la morale, bien que, comme nous l'avons vu, l'un et l'autre y
puissent intervenir, mais en dernier lieu le sujet face à
l'expérience d'une altérité radicale.
Quel que soit le système
socio-culturel, et historique, appréhendé, le lieu de
production et d'apparition de ce sujet-là semble constituer l'aporie
du collectif et de l'individuel, aussi leur "transversalité".
Chaque système se voit pourvu d'un ou de plusieurs champs, de
plusieurs domaines, au sein desquels gît ce lieu. Dans la modernité
occidentale, les pratiques artistiques, discursives ou non, constituent
peut-être le champ par excellence du subjectif en tant qu'un espace
peut y inclure un tel lieu, permettant l'advenir de ce sujet dans sa
radicale altérité, ne serait-ce qu'un instant, avant que
d'être soumis aux règles - inévitables - de la communauté.
Et c'est bien parce que connu - dans l'acte et par le discours - et
refusé - dans l'être - que cet advenir peut être
produit par de pareilles pratiques.
Peut effectivement s'y dévoiler
la cruauté de l'existence par la création en acte jusqu'au
point ultime où l'Autre ne signifie plus rien, où l'Autre
ne répond plus, où l'Autre n'est que béance.
En son temps, Artaud ne cessa d'en
explorer les contours et les entours au prix du risque du non retour.
L'uvre au prix de l'existence quand l'existence se fait uvre
de cruauté.
Quand la cruauté pose le
dilemme : ou l'existence, ou l'uvre.
Question éthique de l'ultime
(*Comme
cela a été spécifié dans le numéro
publié de L'Aleph n°8, cet article, alors coupé
en raison de sa longueur, est soumis à la lecture des internautes
dans sa version intégrale.)
________________________________
1
Antonin ARTAUD, Le Pèse-nerfs, NRF, Gallimard, 1968 (1927),
p.100.
2
ARTAUD (A.), L'Ombilic des Limbes, NRF, Gallimard, 1968 (1927),
p. 51.
3
Jacques DERRIDA, "La parole soufflée", in L'écriture
et la différence, Essais, Seuil, 1967, pp.253-292.
4
J'entends ici par événement "ce qui ne relève
pas de la science, ce qui était imprévisible, ce qui n'était
pas déductible, ce qui remanie une situation et qui n'a d'existence
et de vérité qu'a posteriori" - François Wahl,
"Qu'il n'y a pas de mieux dans l'acte", in La théorie
et le savoir dans l'acte du praticien - La question éthique dans
le champ social et éducatif, La Fédération
Nationale des Comités d'Entente et de Liaison des Centres de
Formation des Travailleurs Sociaux (collectif), éditions FNCELCFTS,
1989, p.128.
5
DRAC : Direction Régionales des Affaires Culturelles.
6
Sur un plan sociologique, le No futur punk des années
80 rend relativement compte d'une certaine forme de nihilisme plutôt
prompt à la négation de toute valeur qu'à la promotion
de celles d'un système et/ou d'un Etat totalitaire. Pourtant,
dans le cas d'Harald Hitler, il ne s'agit pas seulement d'un crachat
à la face des modes d'existence normalisés ou normatifs
mais de l'utilisation démonstrative et provocatrice de la puissance
symbolique d'un signifiant devenu "signifiant de l'horreur et de
la monstruosité humaine". L'effet de transgression n'en
est alors que plus violente. Ainsi, il conviendrait de ne pas occulter
la réelle prise de risque de toute position nihiliste - à
supposer, évidemment, que la position de H.H. en soit une ! -
où l'objet de la négation, du rejet affiché - l'aliénation
par le pouvoir - peut n'être que mascarade de sa promotion ou,
dans une intention non plus stratégique mais "innocemment"
responsable, se retourner en son contraire. Il conviendrait aussi, mais
cette fois sur un plan philosophique et esthétique, d'examiner
les intentions et les effets d'une position nihiliste qui ne s'affirme
pas "mode de vie" mais "intervention artistique".
Au sein de l'Espace des arts confondus, la référence
était plutôt nietzschéenne qu'hitlérienne,
esthétique que politique. Une question peut alors se poser :
quelle(s) figure(s) prend le nihilisme quand du champ artistique, on
le transfère dans le champ politique ? Le véritable risque
ne réside-t-il pas dans ce transfert ? Enfin, toujours au sein
de cet espace, ce qui fut reproché avec véhémence
au président de la DRAC-RA, après sa sommation de déprogrammation,
consistait en ceci : premièrement, avant de menacer, ce dernier
aurait pu se renseigner sur l'identité véritable de H.H.
et sur la nature du champ de son intervention ; d'autre part, depuis
les quelques années d'existence du Pez-Ner, et malgré
son succès considérable, le président n'avait jamais
répondu aux invitations qui lui avaient été faites
de venir découvrir l'activité de l'association.
7
La performance d'H.H se déroula ainsi : pendant près de
trois heures ininterrompues, l'un des deux membres de la formation H.H
joua de la batterie, vêtu d'un simple et unique tee-shirt en maille,
l'autre, torse nu, pantalon de cuir moulant et cagoule de cuir noir,
"chantait", hurlait dans un micro relié à une
boite de distorsion de sons, alors qu'un écran avait été
dressé derrière le batteur et qu'y était projeté
un montage d'images hétéroclites défilant à
un rythme soutenu. Au cours de la dernière heure, le chanteur
pris de la terre contenue dans un saut pour l'étaler sur son
corps : au bout d'un moment, une, puis deux personnes du public l'imitèrent.
Dans cette performance - qui était vraiment une "performance"
d'endurance -, rien d'esthétique, ni de mélodieux, ni
de scandaleux (sauf peut-être pour certains, mais qui ne devaient
pas se trouver au Pez-Ner ce soir-là, le sexe du batteur
quasiment nu) : rien à voir ou à entendre de significatif.
C'était là le concept de la performance. Du rien, de la
présence, des battements répétitifs, une voix distordue
et méconnaissable, un minimum de mise en scène fétichiste,
un défilé d'images non identifiables pour la plupart qu'un
enchaînement accéléré transformait en flashs
lumineux et qui pouvait rappeler les rythmes de la batterie. La monotonie
et la longueur de la performance semblaient constituer sa clé,
pour un peu, ce qui faisait spectacle se résumait à la
patience du public nombreux.
8
Comme je l'ai annoncé, j'ai choisi de décrire deux photographies
présentées à l'exposition et utilisées par
Marie-Claire Cordat pour le programme. Cette description ne valant sûrement
pas au titre de substitut des photos elles-mêmes, le lecteur trouvera
avantage à se reporter aux publications de Romain Slocombe, Gilles
Berquet, Jonathan Abbou, Elizabeth Prouvost
9
La photo décrite est de Romain Slocombe.
10
Cette seconde photo est de Gilles Berquet.
11
Georges CANGUILHEM, "Du social au vital", in Le normal
et le pathologique, PUF, 1998 (1966), p.175-191. Pour alléger
la lecture du développement proposé, je ne réfèrerai
pas chacun des emprunts au lieu de leur emprunt dans le texte de Canguilhem.
Le lecteur pourra s'y reporter de lui-même et mesurer du même
coup la lecture que j'ai faite de ce texte. Par ailleurs, une problématique
de la norme peut être déclinée sur deux plans :
un premier, anthropologique et structuraliste, où la norme est
condition de possibilité et de réalisation de toute forme
d'organisation sociale ; un second, sociologique et historique, que
Canguilhem aborde ici par la notion de normal.
12
J'emprunte la distinction pratique discursive / pratique non discursive
à Michel Foucault - voir L'archéologie du savoir,
Gallimard, 1969.
13
Pour une définition plus rigoureuse de la notion d'organisation
(sociale), voir les pages 185 et suivantes du texte de Canguilhem où
ce dernier appréhende la notion d'organisation par rapport
à celle d'organisme (vital). Précision supplémentaire
quant à la notion d'ordre social : l'ordre appréhendé
ici dans le social ne relève pas d'un système socio-culturel
plutôt que d'un autre mais constitue une condition de possibilité
et de réalisation, aussi de pérennité, de tout
système socio-culturel - ce que nous apprennent l'histoire et
l'anthropologie. A ce niveau, il s'agit moins de se demander comment
se passer de cet ordre - ce qui est impossible - que de soumettre à
examen rigoureux les modalités de l'ordre propre à chaque
système, peut-être également d'en dégager
des invariants, ce à quoi prétend Canguilhem.
14
Je dois la distinction et l'articulation des notions de raison,
rationnel, raisonnable à Eric Elsener [cours de
philosophie donné à l'UFTS - 2000]. Ce qui est désigné
dans ce texte par le terme de "rationalisation" peut être
considéré comme spécifiquement moderne et occidental
(du moins dans sa genèse).
15
Heidegger aurait dit de la science qu'elle calcule mais qu'elle ne pense
pas et qu'à ce titre, il fallait être sur ses gardes [cours d'E. Elsener,
ibid.].
16
François Pluchart, "La présence en représentation
de l'art corporel", in Actes du corps, n°7 ("L'enjeu
de la représentation : le corps"), Paris, A.R.I.C, 1998.
17
Je fais référence au texte de Jacques LACAN"Kant
avec Sade" in Ecrits, Seuil, Paris, 1966, pp.765-790.
18
Laurent JAFFRE, "Ethique et morale", in Denis Kambouchner
(ss la dir), Notions de philosophie, III, Gallimard, 1995, p.228.
La distinction morale/éthique proposée ici ne se prétend
pas synthèse de tous les modes de liaison possibles de ces deux
notions mais s'appréhende comme "outil à penser et
pour penser", sans valeur absolue.
19
Camille DUMOULIÉ, Nietzsche et Artaud - Pour une éthique
de la cruauté, PUF, 1992.
20
Ibid., pp.18-19.
21
La formule production d'une (D)différe(a)nce rapportée
à la sexualité exigerait un long développement.
On peut en effet définir cette (D)différe(a)nce à
différents niveaux, sur différents plans et selon différentes
options. Limitons-nous ici à la considérer d'une part
comme différence - non biologique - des sexes et d'autre part
comme différence entre l'espèce humaine et le reste du
vivant, et à situer la définition de la sexualité
dans la trace du travail ouvert par Sigmund Freud.
22
Mais de quelle nature est ce "savoir" ?
23
ARTAUD (A.), Le Pèse-Nerfs, op. cit., p.105 et
107.
24
DERRIDA (J.), op. cit., p.285.
25
LACAN (J.), op. cit., p.785. Je mets en attente, ici, la question
du désir qui nécessiterait l'examen comparatif de l'usage
de cette notion par Nietzsche et par Lacan.
26
Une autre norme que celle qui enjoint de passer sous silence, parfois
à tout prix, la cruauté.
27
Le risque ainsi évoqué peut être envisagé
sous différents angles : Jacques Derrida nous en montre deux
en interrogeant le lien du concept de la folie au concept de la métaphysique
- in DERRIDA (J.), op. cit., p.291-292. Un autre apparaissait
dans la menace de fermeture administrative faite au Pez-Ner par
le président de la DRAC Rhône-Alpes : risque de transgression
de la loi. Encore s'agirait-il de poser la question : risque pour qui
? Artaud, par exemple, a revendiqué à de multiples reprises
le droit au délire, celui de l'accès aux stupéfiants
Sauf à se positionner de manière univoque du côté
de la loi, c'est-à-dire aussi bien de celui du système
pénal que du système psychiatrique, fermant ainsi la question
des rapports entre le moment ou la position éthique et la cruauté,
ne serait-ce qu'en faisant taire le "fou" ou le "drogué",
renvoyant son dire à l'absurde et à l'irrecevable, sauf
donc à occuper cette position univoque, l'examen de la question
du risque des rapports mentionnés ci-dessus est du plus vif intérêt,
hors de tout prêche pour la folie, pour la métaphysique
ou la transgression.
28
Frédéric BAILLETTE, "A contre-corps", in Quasimodo,
Art à contre corps, n°5, printemps 98, Association
QUASIMODO et FILS.
29
BAILLETTE (F.), op. cit., p.12.
30
A la suite de Freud, Maurice Godelier distingue deux pôles de
la sexualité : le sexuel génital au service de la reproduction
de l'espèce humaine et le sexuel dégénitalisé
- la sexualité-désir - comme menace pour la reproduction
du lien social - Maurice GODELIER, Jacques HASSOUN (ss la dir), Meurtre
du père - Sacrifice de la sexualité, Arcanes, 1996,
p.43.
31
Voir GODELIER (M.), L'idéel et le matériel - Pensée,
économies, sociétés, Fayard, 1984, notamment
l'avant-propos.
32
Gérard WAJCMAN, L'objet du siècle, Verdier, 1998,
respectivement pp.210 et 206.
33
Ibid., respectivement pp.219 et 211.
34
Ibid., voir la dernière partie "Une éthique
du visible", pp.221-254.
35
Dans le présent texte, j'ai préféré mettre
en travail la question, le moment éthique dans ses rapports à
la cruauté pour en souligner la tension plutôt que de reprendre
à mon compte la formule validée par C. Dumoulié
d'"éthique de la cruauté". S'il y a de l'éthique
possible à partir du registre de la cruauté, qu'il y ait
"une éthique de la cruauté" m'est apparu plus
discutable. A moins que cette éthique soit une éthique
en impasse, conduisant à la destruction.
36
"[
] ce à quoi en a la morale n'est pas du tout l'immoral,
l'injuste, le scandaleux, mais bien le réel - unique et vraie
source de tout scandale" - Clément Rosset, Le principe
de cruauté, Editions de Minuit, 1998, p.28.
37
Ce que d'une certaine manière Paul Ricoeur a exploré dans
son ouvrage Soi-même comme un autre, Seuil, 1990.