J.-C. Beaune |
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Philosophie des milieux techniques, coll. "Milieux", Champ
Vallon, 1998 - |
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| (Par Lionel Moutot) L'homme c'est le style. Celui de Jean-Claude Beaune revient à pratiquer la terre brûlée. Fureur et flamboyance. L'ouvrage que nous offre l'auteur de L'automate et ses mobiles s'apparente donc à un traité centré sur la philosophie des techniques sur le modèle de l'art de la guerre. Un tel manuel faisait défaut et ce à double titre. En premier lieu parce que l'histoire des techniques n'est pas une discipline universitaire enseignée en France. En second lieu les textes édités et diffusés sur ce thème sont pour la plupart traduits de l'anglais dans une tradition qui nous parle peu. En quelque sorte Philosophie des milieux techniques, sous-titré "La matière, L'instrument, L'automate", est le chaînon manquant des bibliographies consacrées à la technique - mieux à son silence. Il serait impossible et vain, c'est-à-dire inutile de tenter de résumer un texte de 615 pages, synthétique et clair, didactique mais stimulant. A un homme à qui il ne resterait que deux neurones, les éditions Champ Vallon feraient dialoguer les synapses. Mieux vaut alors replacer ce texte dans la continuité d'une réflexion sur le statut de la technique. C'est avec Le vagabond et la machine que s'ouvre le premier volet d'une réflexion qui s'aventure sur les chemins de traverse où les automates et la mort se donnent la main comme deux enfants en promenade. L'idée centrale repose sur une étrange similitude entre les figures de la sauvagerie et celles de la rationalité. La déambulation du vagabond dans l'air nauséabond de l'époque industrielle a à voir avec les limites de la rationalité. C'est bien pour Beaune que la question technique fait resurgir au cœur du vivant la question de l'homme-machine. L'analyse repose sur l'argument suivant : au XIXème siècle, les médecins et les juristes ont produit un discours sur le vagabond dont l'objectif était de renvoyer son comportement répétitif et déambulatoire à l'animalité et à la barbarie de la nature. L'intériorité du discours ainsi dénoncé, consistait à identifier la part mécanique du vivant au vagabondage lui-même. Le raisonnement se renverse d'ailleurs puisque dans Les spectres mécaniques, l'auteur change de perspective en montrant que la notion de répétition assure le lien entre la mort et l'automate. Ce qui fait l'unité de l'œuvre, c'est cette intuition fondamentale selon laquelle à chaque aporie philosophique correspond une solution technique. Cependant, la question de la part de la mécanicité au travail en chacun de nous, au travers de l'étude du vivant, bref de la part impersonnelle de la conscience qui resurgit au cœur de l'humain, est moins simple qu'il n'y paraît. Au point qu'il est difficile de savoir si c'est la machine qui est en l'homme ou si c'est le fantôme qui est dans la machine. On saisit ainsi en creux l'intériorité vide de la machine qui renvoie comme autant d'aspérités à un esprit qui ne saisit lui-même qu'à travers le silence de son propre corps. Ce
n'est plus la rationalité qui réveille le démon de la répétition, de la
folie et de la mort, c'est la technique dont le silence broie du noir
et ronge toutes les illusions nécessaires. C'est à ce point nodal que
philosophie, sciences et technique se rejoignent, parce que cette dernière
est un miroir sans reflet qui absorbe les dichotomies intérieures à celle-là.
Philosophie des milieux techniques s'inscrit donc dans le prolongement
de cette réflexion en posant la question de savoir "qu'est-ce que la matière
?". Il y a des mots, des techniques, des expériences, il y a un discours
sur la matière, mais qu'est-ce au fond que la matière ? De l'atome comme
de la peau. Mieux, que sait-on de la matière ? Rien et c'est le cœur de
l'ouvrage. Ainsi, est-on tenté de savoir ce qu'est cette matière qui s'efface
en posant la question du statut des objets techniques : Si l'on évacue les scories et les copeaux que nous inflige l'auteur concernant le tiers-monde et la misère humaine, on est en droit de considérer la Philosophie des milieux techniques comme un ouvrage remarquable en tous points. Un maître donc. On
ne peut pas dire que J.-C. Beaune apporte de l'eau au moulin de la philosophie
des sciences ; c'est le moulin qu'il nous offre. (Texte publié dans L'Aleph n°1, Février 1999)
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