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L'omniprésence
du corps est un des traits remarquables des écrits de Beckett.
Personne, ou presque, n'est épargné : entre "guibolles"
perdues et autres moignons, l'on rencontre quasi exclusivement des êtres
entamés dans leur chair, des estropiés et des mutilés.
Ainsi peut-on même parler, sans doute, d'obsession du corporel,
traversant l'uvre de Beckett.
Il
s'agit d'envisager les mécanismes de la dégradation du
corps et leurs significations. Pour ce faire, nous donnerons un certain
nombre d'exemples des calamités dont ses personnages sont affligés.
Dès
le premier roman de Beckett, Murphy (1938), le protagoniste refuse
son corps pour se réfugier "dans son esprit". Il s'éprouve
"schizoïde", c'est-à-dire pourvu d'un "moi
fendu en deux" : le corps d'un côté, le mental de
l'autre "suffisant en soi et imperméable aux vicissitudes
du corps".
Dans
la trilogie romanesque, Molloy, Malone meurt, L'Innommable
(12 ans environ après Murphy), le moi se désagrège,
se décompose aussi bien mentalement que physiquement. Les personnages
sont alors à l'écoute de leur corps et de son processus
de dégradation. Détérioration dont la marche se
retrouvera ensuite dans les pièces. Ainsi, dans En attendant
Godot, Estragon souffre symboliquement des pieds (de quoi sans doute
évoquer la figure d'dipe - "pied enflé").
Il essaie d'autre part en vain de couper le cordon ombilical et se fait
materner par Vladimir, son comparse qui lui chante même parfois
une berceuse pour le réconforter. Vladimir à son tour
n'est pas épargné puisqu'il souffre de la prostate. Pozzo,
lui, est frappé de cécité et Lucky, son souffre-douleur,
devient muet.
Fin de partie n'abandonne
pas ce processus de détérioration : Hamm est assis dans
un fauteuil à roulettes, paralysé et aveugle. Clov ne
peut pas s'asseoir ni se tenir droit en raison de sa démarche
"raide et vacillante". Nell et Nagg ayant perdu leurs "guibolles"
dans un accident de tandem ne sont que des vieillards culs-de-jatte.
Notre
misère créaturelle est évoquée on ne peut
plus crûment à travers ces éclopés-clochards-intellectuels.
De quoi frapper de plein fouet la conscience du spectateur ou du lecteur.
Notre contingence, notre manque à être sont exposés
sans détours. L'on pense à ces mots de L'Innommable :
"Mais quelle est cette histoire de ne pouvoir mourir, vivre, naître
?"1. Cette
histoire, tel un "accouchement interminable à l'existence",
c'est celle d'un manque à être, "l'histoire impossible
par absence d'être, l'histoire d'une absence d'être"2.
Beckett procède donc à une incarcération de l'individu
non seulement sur la scène, dans le temps, mais aussi dans le
corps. Même lorsque le corps n'est pas marqué directement,
il se trouve enfermé malgré tout, ainsi Winnie enfoncée
dans son mamelon de terre, d'abord jusqu'à la taille, puis jusqu'au
cou (sans oublier son compagnon Willie qui ne peut que ramper pour se
déplacer). Leur existence est ainsi presque celle de végétaux
(expression de Mauriac qui parlait d'"existence végétative").
Précis
de décomposition savamment orchestré. Nous sommes ainsi
plongés dans un univers implacablement régi par la dimension
mortifère du temps.
Beckett
ne nous présente pas des personnages intacts physiquement pour
recourir à des artifices scéniques qui feraient ressortir
leur déconfiture. Non, il marque les corps profondément,
directement, même si souvent les infirmités initiales s'accentuent
au fil des mots. Ce qui dans l'espace-temps de la pièce met d'autant
plus en évidence le travail de sape du temps, inlassable mangeur
de chair humaine.
Beckett
procède ainsi à une véritable radiographie de la
misère humaine, à l'issue de laquelle l'idée d'une
vie bien vivante ne peut plus tenir.
Ce
n'est plus une vie, c'est la vie qui meurt.
Morsure
de la vie - Mort sûre de la vie.
________________________________
1
BECKETT (S.), L'innommable, Paris, Minuit, 1953, p. 139.
2 DOMENACH
(J.M.), Le retour du tragique, Paris, Seuil, 1967, p. 264.
(Texte publié dans L'Aleph n°2,
Juin 1999)
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