Samuel BECKETT

- Le corps de l'œuvre -

(Par E. Bruyas)

    
   L
'omniprésence du corps est un des traits remarquables des écrits de Beckett. Personne, ou presque, n'est épargné : entre "guibolles" perdues et autres moignons, l'on rencontre quasi exclusivement des êtres entamés dans leur chair, des estropiés et des mutilés. Ainsi peut-on même parler, sans doute, d'obsession du corporel, traversant l'œuvre de Beckett.
    
Il s'agit d'envisager les mécanismes de la dégradation du corps et leurs significations. Pour ce faire, nous donnerons un certain nombre d'exemples des calamités dont ses personnages sont affligés.
    
Dès le premier roman de Beckett, Murphy (1938), le protagoniste refuse son corps pour se réfugier "dans son esprit". Il s'éprouve "schizoïde", c'est-à-dire pourvu d'un "moi fendu en deux" : le corps d'un côté, le mental de l'autre "suffisant en soi et imperméable aux vicissitudes du corps".
    
Dans la trilogie romanesque, Molloy, Malone meurt, L'Innommable (12 ans environ après Murphy), le moi se désagrège, se décompose aussi bien mentalement que physiquement. Les personnages sont alors à l'écoute de leur corps et de son processus de dégradation. Détérioration dont la marche se retrouvera ensuite dans les pièces. Ainsi, dans En attendant Godot, Estragon souffre symboliquement des pieds (de quoi sans doute évoquer la figure d'Œdipe - "pied enflé"). Il essaie d'autre part en vain de couper le cordon ombilical et se fait materner par Vladimir, son comparse qui lui chante même parfois une berceuse pour le réconforter. Vladimir à son tour n'est pas épargné puisqu'il souffre de la prostate. Pozzo, lui, est frappé de cécité et Lucky, son souffre-douleur, devient muet.
      Fin de partie n'abandonne pas ce processus de détérioration : Hamm est assis dans un fauteuil à roulettes, paralysé et aveugle. Clov ne peut pas s'asseoir ni se tenir droit en raison de sa démarche "raide et vacillante". Nell et Nagg ayant perdu leurs "guibolles" dans un accident de tandem ne sont que des vieillards culs-de-jatte.

    Notre misère créaturelle est évoquée on ne peut plus crûment à travers ces éclopés-clochards-intellectuels. De quoi frapper de plein fouet la conscience du spectateur ou du lecteur. Notre contingence, notre manque à être sont exposés sans détours. L'on pense à ces mots de L'Innommable : "Mais quelle est cette histoire de ne pouvoir mourir, vivre, naître ?"1. Cette histoire, tel un "accouchement interminable à l'existence", c'est celle d'un manque à être, "l'histoire impossible par absence d'être, l'histoire d'une absence d'être"2. Beckett procède donc à une incarcération de l'individu non seulement sur la scène, dans le temps, mais aussi dans le corps. Même lorsque le corps n'est pas marqué directement, il se trouve enfermé malgré tout, ainsi Winnie enfoncée dans son mamelon de terre, d'abord jusqu'à la taille, puis jusqu'au cou (sans oublier son compagnon Willie qui ne peut que ramper pour se déplacer). Leur existence est ainsi presque celle de végétaux (expression de Mauriac qui parlait d'"existence végétative").
    
Précis de décomposition savamment orchestré. Nous sommes ainsi plongés dans un univers implacablement régi par la dimension mortifère du temps.
    
Beckett ne nous présente pas des personnages intacts physiquement pour recourir à des artifices scéniques qui feraient ressortir leur déconfiture. Non, il marque les corps profondément, directement, même si souvent les infirmités initiales s'accentuent au fil des mots. Ce qui dans l'espace-temps de la pièce met d'autant plus en évidence le travail de sape du temps, inlassable mangeur de chair humaine.

    Beckett procède ainsi à une véritable radiographie de la misère humaine, à l'issue de laquelle l'idée d'une vie bien vivante ne peut plus tenir.
    
Ce n'est plus une vie, c'est la vie qui meurt.
    
Morsure de la vie - Mort sûre de la vie.

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1 BECKETT (S.), L'innommable, Paris, Minuit, 1953, p. 139.
2 DOMENACH (J.M.), Le retour du tragique, Paris, Seuil, 1967, p. 264.


(Texte publié dans L'Aleph n°2, Juin 1999)





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