Charles de Bovelles |
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Le livre du néant (1509), texte et traduction de P. Magnard,
"L'Etoile Matutine", Vrin, Paris, 1983 - |
| (Par Jean-Claude Beaune) |
| Toujours en situation d'errance philosophique entre la physique des éléments et les fondements de leurs expressions, Bovelles rencontre le néant, la "résolution négative" : même si l'esprit, le monde sont infinis et parce qu'ils le sont, l'homme doit enfin assumer sa finitude pré-monadologique. "Toute singularité, selon le mot de Magnard, est un miroir tant du monde que de Dieu". Le monde a ainsi perdu ses repères en gagnant sa lumière et le Néant exprimé en son "livre" constitue l'expérience d'une déchirure où la naissance comme sa mort comptant davantage que son être, où l'existence se disperse, se divise, s'écartèle dans l'œil de la négativité. Mais ce non-être est aussi une exigence divine, l'argument a contingentia mundi qui reprend les enseignements de Scot Erigène ou de Maître Eckhart déployés jusqu'à la création. C'est la définition par Dieu de la première chose créée qui exige sur le vide, l'impossibilité de fixer, d'arrêter la puissance de l'ex nihilo pour une radicale finitude qui ne peut être vécue que comme absence sous peine d'être repoussée à l'infini. Le néant est donc la face cachée de Dieu, l'expression-même de sa puissance ; par lui la création est réduite à son rien décisif - mais on peut aussi lire le néant de manière positive dit Bovelles lui-même : le réel est fini, le possible infini. Même si le vide ne peut être produit en soi mais dépend de la toute puissance de Dieu, il faut admettre un néant vide, immense, infini, indifférent qui joue le rôle d'une sorte de "transcendantal" pré-rationnel car il est la condition de possibilité de la création elle-même. Il est extensible, sans dimension, à la limite indicible, extérieur, il préserve l'infini liberté de Dieu qui n'a jamais à rendre compte de l'instant, de la forme de sa création. Le livre du néant est pourtant le récit de la création - où la matière elle-même est évoquée car le néant a davantage de réalité profonde qu'elle, où la durée et l'instant de la création renvoient à cette "solitude de Dieu" (chap. 3) qui n'a pas de commencement. Un jour il y mit fin, il produisit quelque chose dont la subsistance fit qu'il y eut de l'être et non plus du néant (chap. 4). C'est tout. Entre Dieu et le néant, ce sont les relations de l'absolu et de l'impossible qui amènent Bovelles à déclarer (chap. 8) : "à partir de toutes choses est prouvé Dieu, à partir du néant l'univers". Double ou triple éclatement donc : de la sphère des fixes, de la nature (qui "inverse les inférences entre Dieu et le néant. De Dieu dépendent toutes choses, du néant aucune : Dieu est cause de tout, le Néant cause de rien" - chap. 9), donc, pour notre finitude, de l'affirmation-même de Dieu : "les négations de Dieu sont pour notre édification préférables aux affirmations, car elles nous portent davantage à Dieu ; il résulte que la plus haute et vraie théologie est l'inconnaissance de Dieu que l'on appelle docte ignorance" (chap. 11). Parcours lumineux, mystique et fantastique que cette errance statufiée d'un esprit qui explore la transcendance à travers des logiques négatives (apophatisme) mais sans renoncer jamais à la revendication d'une forme intuitive ou ultime du savoir capable de nier jusqu'à sa propre parole pour s'exprimer plus fort.
Bovelles
ouvre ainsi un champ de valeurs, d'expériences cruciales. On pense à Spinoza
bien sûr, à sa connaissance du "troisième genre" qui constitue une vraie
philosophie sans sujet et pourtant pleine de cette revendication négative
du savoir lorsqu'on s'adresse à la particularité confrontée à la toute
puissance de la substance, à Leibniz et à ses projets de langue universelle
où perce la solitude de la monade, miroir vivant de l'univers mais "indiscernable"
comme un signe toujours perdu dans son registre divin, à Wittgenstein
enfin qui dans son Tractatus réactualise en un mot l'apophatique
classique : c'est entre le monde et le sens que le vide creuse son lit,
car la proposition "peut représenter la réalité mais n'est pas capable
de représenter ce qu'elle a de commun avec la réalité pour pouvoir représenter
la réalité, c'est-à-dire la forme logique"… "Il lui faudrait pour cela
se situer à l'extérieur du monde", affirmer son néant de langage comme
une fatalité gnostique, une assomption de soi qui se résoudrait à son
propre silence, un rappel effréné du contact originaire avec cet Un parménidien
qui implose dans Le Banquet de Platon sans perdre les voies de
la dialectique. Mais le Néant n'est pas qu'une expérience mystique, ascétique. C'est pour Charles de Bovelles un trajet philosophique qui oriente le regard vers l'abîme où l'infini bientôt martyr (G. Bruno), tragique (Pascal), esthétique (Mozart) cesse de se penser de manière démiurgique mais se condamne à la négativité de son être. Chez Bovelles, la première porte s'ouvre (avec le rappel de N. de Cues) : la théologie négative est devenue itinéraire humain, Le livre du Néant est un (double) discours de l'anti-méthode permettant de remonter du néant à Dieu à travers la matière et tous les êtres intermédiaires (chap. 11). La sphère des fixes n'a pas attendu Galilée ou Newton pour partir en fumée. L'homme doit en tenir compte. Un autre trait de lumière apparaît et qui scande toute humanité : "Le très sage Socrate disait qu'il ne savait rien et faisait profession de ne savoir qu'une chose, qu'il ne savait rien, ce qu'il tenait pour la suprême sagesse". Et notre ignorance de Dieu est "inconnue, cachée, impénétrable". Ce sont les derniers mots du Livre du Néant. Wittgenstein termine son Tractatus par "ce dont on ne peut parler, il faut le taire" et Spinoza a affirmé "toute détermination est une négation". Nietzsche, posant que la mort de Dieu a un sens historial, préfère le "vouloir-le néant" au "non-vouloir", même s'il sait que toute affirmation de soi est illusoire. Il nous reste, à partir de ces quelques ouvertures, à écouter la voie, à jouir de notre néant, à sonder notre abîme. (Texte publié dans L'Aleph n°1, Février 1999)
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