Anne Bragance |
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Le lit, Actes Sud, 2001 - |
| (Par
E. Bruyas) |
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Labsence est une valse noire, et personne avec qui danser. » Au
départ, elle est assise sur un banc. Son regard sattarde
sur la voiture stationnée en face delle. Elle observe une
scène de rupture entre un homme et une femme. La femme descend
de la voiture et disparaît. Elle monte dans la voiture et poursuit
le chemin de loubli. Digérer, oublier
Loublier,
elle, cette pilule rose, ce somnifère avalé un jour de juin.
Loublier, lui, le bien-aimé, disparu pendant son sommeil.
Envolé, parti à la dérobée. "Désormais
tu nes plus, ô matière vivante ! Sur
le matelas de la douleur, ont déjà défilé
six hommes, parmi lesquels un touriste anglais, un misanthrope, un porteur
de la bonne parole, et autres passants. Nous voici en présence
du septième amant de la liste du délabrement amoureux. Le
septième, Gabriel. Cest dabord irrité quil
entre dans cette histoire. Il napprécie guère cette
façon aussi directe que sincère quelle a de disposer
de ces hommes, encore moins ce rang de septième. Mais il la laisse
disposer de lui et se prête à la cérémonie
: il joint ses membres aux siens, il écoute son récit. Au
fil des paroles, au détour des gestes, il est de plus en plus intrigué
par cette femme meurtrie. Profondément touché par lécho
de cette brûlure interne, ses certitudes commencent à vaciller.
Les heures sécoulent. Midi a sonné et il nest
plus le même homme. Il le sent, il le sait. Lui qui ne vivait que
dans le présent, si bien armé contre les assauts de la mémoire,
se met à redescendre la courbe du temps, retrouve ses lignes de
faille : le départ de sa mère qui a signé la douleur
et la fragilité de son enfance, le départ de sa femme aussi.
Les départs, les absences et, par-delà, la solitude intrinsèque
de chacun. Elle sest endormie dans ses bras, il la tient serrée
contre lui, il nose pas bouger de peur de perturber lapaisement
du sommeil. Chose inédite pour lui, il pleure. "Lamour
est illumination, il balaie de sa lumière tous les gouffres qui
nous habitent, dont nous ignorions la profondeur, la noirceur, il accroche
ses soleils aux trousses de nos ombres, à tous les ciels de notre
vie" (p. 134). Les paroles de cette femme lont rendu à
lui-même, à sa précarité essentielle. Comme
elle, il se retrouve nu face aux assauts de la mémoire. Comme elle,
il rejoint la déchirure de ses entrailles. Anne Bragance pénètre, creuse la part intime maudite ? - des êtres, rejoint le flux sanguin des blessures humaines. Pour cela, elle est armée dune écriture sans fioritures, aussi directe et nue que le froid constat de léchec. Une écriture crue qui sait rendre la crudité de nos existences et ses vives écorchures. Pourtant, elle laisse pointer une petite lueur, ténue certes, mais présente malgré tout. Une lueur qui évoquerait la journée réussie que raconte son héroïne. Une faible étincelle : Gabriel, poussière dange Mais sil est une chose qui ressort de ce récit, cest bien la douloureuse loi de la gravitation qui nous échoit et nous cloue trop souvent au sol. On pense à ces mots de Bataille : "déplumés vivants ! Nous avions des plumes ! Nous navons pas volé !". Faisons-nous si mauvais usage du temps qui nous est alloué ? Il est permis de le penser |
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Indications biographiques et bibliographiques : Dorigine andalouse, Anne Bragance est née à Casablanca. Elle y a grandi dans un milieu cosmopolite où le français, lespagnol, litalien et bien sûr larabe, se mêlaient pour la plus grande délectation de son oreille... Arrivée en France à seize ans, elle doit oublier ce « joyeux pataquès » qui a bercé son enfance et semployer à maîtriser la langue française car son désir est de devenir écrivain. A 28 ans, elle publie son premier roman, Tous les désespoirs vous sont permis (Flammarion, 1973). Ecrit auquel beaucoup dautres vont suivre : La dent de rupture (1975) ; Les soleils rajeunis (1977) ; Changement de cavalière (1978) ; Clichy sur Pacifique (1979) ; Une valse noire (1983) ; Le damier de la reine (1983) ; Lété provisoire (1983) ; Virginia Woolf ou la dame sur le piédestal (1984) ; Charade (1985) ; Bleu indigo (1986) ; La Chambre andalouse (1989) ; Le Voyageur de noces (1992) ; Anibal (1992) ; Une journée au point dombre (1993) ; Le Chagrin des Resslingen (1994) ; Mata-Hari (1995) ; Les Cévennes (1996) ; Rose de pierre (1996) ; La correspondante anglaise (1998) ; Le fils-récompense (1999). (Texte
publié dans le n°28 de Plumart,
Avril 2001 et dans L'Aleph n°7,
Juin 2001)
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