Nick Cave

- Et l'âne vit l'ange, Le Serpent à Plumes, 1995, 1989 pour l’édition originale sous le nom And the Ass Saw the Angel, Black Spring Press Ltd -
(Par O. Gérard)

    Quelque part, au cœur du pays des marécages, Euchrid Euchrow s’enlise, lentement. Tout doucement, comme pour mieux digérer sa proie, la terre reprend son bien. A l’article d’une mort brutale, il paraît que l’on voit parfois sa vie défiler devant soi. Euchrid, lui, meurt à petit feu, et cette interminable agonie lui laisse, des heures durant, le temps de nous conter, en un long monologue intérieur, son existence...

    Né d’une "mère" alcoolique - s’abrutissant continuellement au "jésus blanc" - mixture composée de tout ce qui est susceptible de fermenter - et d’un père atteint par tous les maux que des relations consanguines antérieures peuvent apporter, Euchrid le muet est le garçon le plus seul de la terre. Perché sur la colline, une misérable cabane, plutôt un véritable taudis, leur sert de logis. Plus bas, Ukolore Valley, du nom de l’illuminé qui s’y retrancha ainsi que toute sa clique, fondant ainsi une secte apocalyptique d’obédience Baptiste. Au fond de cette vallée, un village, ses habitants : les élus Ukulites, et la fange, la lie de cette société, les coupeurs de canne à sucre dont le village fait sa richesse, les clochards, les errants… En ce monde damné où la pluie ne cesse de tomber, le pire côtoie le pire, l’ignoble succède au sordide, lui-même précédé du glauque, à moins que tout cela ne forme qu’une seule et même mélasse dont il n’est guère possible de s’extirper. Seul, au cœur du putride et de l’infâme, ressassant les souvenirs de son frère mort-né, de "tête de chien", son royaume, et de sa rencontre avec Beth l’ange salvateur, Euchrid parvient à revêtir forme humaine, nous arrachant parfois quelque élan de compassion…

    Et l’âne vit l’ange est un roman d’une très grande richesse, forçant le lecteur à changer de repères, à poser de nouveaux jalons ; un roman cathartique, imprégné du sud profond des Etats-Unis et de la Bible, aux marges du mystique. Nous connaissions Nick Cave en tant que musicien, le voici, avec ce premier roman, auteur littéraire à part entière. Et, comme un méfait ne vient jamais seul, il nous propose en sus diverses lectures de ses textes mis en musique : And the Ass Saw the Angel (CD Euchrid1, Mute, 1998).

    Cette production se compose de quatre extraits de l’œuvre lus par l’auteur, accompagnés de plages musicales décadentes, obsédantes, jouant de la répétition, hachées menu par un piano déstructurant et destructeur… de bruitages, portes grinçantes et menus objets s’entrechoquant, accentuant encore s’il était besoin le sentiment d’angoisse et de malaise que ces lectures ne manquent de générer. Puis, suivent une douzaine d’instrumentaux issus d’une représentation théâtrale jouée au Napier St Theatre de Melbourne en 1993, un ensemble de pièces courtes retraçant l’épopée d’Euchrid. Ici, le texte s’efface pour laisser place aux acteurs et à la musique. Pourtant, une simple écoute nous replonge au cœur de l’œuvre et n’en finit plus de jouer avec nos nerfs : de quoi pousser plus avant encore l’exploration de l’univers d’Euchrid le muet.

(Texte publié dans L'Aleph n°8, Septembre 2001)


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