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Quelque
part, au cœur du pays des marécages, Euchrid Euchrow s’enlise,
lentement. Tout doucement, comme pour mieux digérer sa proie, la
terre reprend son bien. A l’article d’une mort brutale, il
paraît que l’on voit parfois sa vie défiler devant
soi. Euchrid, lui, meurt à petit feu, et cette interminable agonie
lui laisse, des heures durant, le temps de nous conter, en un long monologue
intérieur, son existence...
Né
d’une "mère" alcoolique - s’abrutissant continuellement
au "jésus blanc" - mixture composée de tout ce
qui est susceptible de fermenter - et d’un père atteint par
tous les maux que des relations consanguines antérieures peuvent
apporter, Euchrid le muet est le garçon le plus seul de la terre.
Perché sur la colline, une misérable cabane, plutôt
un véritable taudis, leur sert de logis. Plus bas, Ukolore Valley,
du nom de l’illuminé qui s’y retrancha ainsi que toute
sa clique, fondant ainsi une secte apocalyptique d’obédience
Baptiste. Au fond de cette vallée, un village, ses habitants :
les élus Ukulites, et la fange, la lie de cette société,
les coupeurs de canne à sucre dont le village fait sa richesse,
les clochards, les errants… En ce monde damné où la
pluie ne cesse de tomber, le pire côtoie le pire, l’ignoble
succède au sordide, lui-même précédé
du glauque, à moins que tout cela ne forme qu’une seule et
même mélasse dont il n’est guère possible de
s’extirper. Seul, au cœur du putride et de l’infâme,
ressassant les souvenirs de son frère mort-né, de "tête
de chien", son royaume, et de sa rencontre avec Beth l’ange
salvateur, Euchrid parvient à revêtir forme humaine, nous
arrachant parfois quelque élan de compassion…
Et
l’âne vit l’ange est un roman
d’une très grande richesse, forçant le lecteur à
changer de repères, à poser de nouveaux jalons ; un roman
cathartique, imprégné du sud profond des Etats-Unis et de
la Bible, aux marges du mystique. Nous connaissions Nick Cave en tant
que musicien, le voici, avec ce premier roman, auteur littéraire
à part entière. Et, comme un méfait ne vient jamais
seul, il nous propose en sus diverses lectures de ses textes mis en musique
: And the Ass Saw the Angel (CD Euchrid1, Mute, 1998).
Cette
production se compose de quatre extraits de l’œuvre lus par
l’auteur, accompagnés de plages musicales décadentes,
obsédantes, jouant de la répétition, hachées
menu par un piano déstructurant et destructeur… de bruitages,
portes grinçantes et menus objets s’entrechoquant, accentuant
encore s’il était besoin le sentiment d’angoisse et
de malaise que ces lectures ne manquent de générer. Puis,
suivent une douzaine d’instrumentaux issus d’une représentation
théâtrale jouée au Napier St Theatre de Melbourne
en 1993, un ensemble de pièces courtes retraçant l’épopée
d’Euchrid. Ici, le texte s’efface pour laisser place aux acteurs
et à la musique. Pourtant, une simple écoute nous replonge
au cœur de l’œuvre et n’en finit plus de jouer avec
nos nerfs : de quoi pousser plus avant encore l’exploration de l’univers
d’Euchrid le muet.
(Texte
publié dans L'Aleph n°8,
Septembre 2001)
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