Graham Swift

- L'affaire Shuttlecock, Robert Laffont, 1992 -


(Par D. Jamet)


    Shuttlecock n'est certes pas le dernier roman de Graham Swift, puisqu'il date de 1981, mais sa lecture reste passionnante, car déroutante. Le titre - tout du moins dans la version originale - est le premier élément à dérouter le lecteur ; "shuttlecock" est le mot anglais qui désigne le volant de badminton, dont il n'est pas fait mention explicitement dans le roman. Pourtant, le lecteur va chercher un lien entre ce titre et les événements du roman. Ce volant de badminton qui n'a aucun lien avec la diégèse1, doit donc se lire de manière métafictionnelle, comme la métaphore des bribes d'information que le lecteur doit attraper au vol, s'il désire poursuivre la lecture du roman, et relier entre elles les différents pièces du puzzle. En effet, Shuttlecock suit la droite ligne du postmodernisme, avec toutes les techniques narratives dont use ce "genre"2 littéraire : analepses, prolepses, reconstructions par le lecteur, fausses pistes, etc. Si le roman peut être qualifié de roman postmoderniste, il est difficile de le classer en type ; il est à la fois roman policier, d'espionnage, de guerre, autobiographie, mémoires, interrogation métaphysique, Bildungsroman, mais également Künstlerroman3, ce que les dernières lignes du roman apprennent au lecteur, lorsque le narrateur écrit : "Combien d'un livre se trouve être dans les lignes et combien se trouve derrière ou entre les lignes ? Peut-être est-il préférable de ne pas trop gratter profondément ces invisibles régions, mais d'accepter sans réserve ce qui est écrit sur la page comme représentant la meilleure prestation de l'auteur. Et il en va de même avec ce livre (car ces notes sont devenues un livre) dont je viens de reprendre l'écriture après six mois d'arrêt, afin de le terminer le plus rapidement possible"4. Il y a donc de constantes mises en abyme, dans lesquelles la narration renvoie à l'acte d'écriture lui-même ; le lecteur est donc toujours plus ou moins conscient qu'il est face à un "produit" fictionnel qui se revendique comme tel.

    La fiction, au premier abord, semble assez simple ; le narrateur autodiégétique5, Prentis, modeste ouvrier dans le département des archives policières à Londres, mène une vie sans intérêt, dans une famille où ni sa femme, ni ses enfants ne le comprennent. Il s'éloigne alors inexorablement d'eux, passant le plus clair de son temps libre à lire les mémoires de guerre écrites par son père, aujourd'hui dans une maison de repos, ce dernier ayant perdu l'usage de la parole. Prentis va devoir faire face à l'hostilité familiale, mais aussi aux investigations que Quinn, son patron, dirige contre lui. Les seuls moments de sérénité pour Prentis demeurent la lecture des mémoires de son père, de telle sorte que celles-ci - qui se nomment d'ailleurs Shuttlecock, comme le roman - s'incrustent de plus en plus souvent dans la diégèse, et arrivent à prendre la place du roman. Mais ce n'est que dans ces mémoires que Prentis pourra trouver les réponses aux nombreuses questions qu'il ne cesse de se poser : "toute vérité est-elle bonne à savoir ?", c'est à cette question cruciale que Prentis va avoir à répondre à un moment clé de son existence. Quelle réponse choisira-t-il ? Le lecteur désireux de le savoir, et de se laisser dérouter par l'écriture de Graham Swift est invité à se plonger dans la lecture de ce roman.

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1 Le terme de "diégèse" renvoie à la narratologie de Genette et désigne l'histoire ; en cela il s'oppose à la narration, c'est-à-dire la façon dont est relatée l'histoire.
2 J'utilise des guillemets pour le terme "genre", car un des principes du postmodernisme est justement de tenter de ne pas créer, et donc de ne pas s'enfermer dans une école particulière, d'où les nombreux emprunts aux autres genres littéraires (et artistiques plus généralement), souvent dans un but ironique.
3 Le "Bildungsroman" est le terme allemand utilisé pour désigner les romans d'apprentissage (cf. Les années d'apprentissage du jeune Wilhelm Meister de Goethe), et "Künstlerroman" les romans dans lesquels le protagoniste devient à son tour écrivain.
4 Ma traduction.
5 Autre terme de Genette qui désigne le narrateur qui est également protagoniste de l'histoire.

(Texte publié dans L'Aleph n°5-6, Novembre 2000)


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