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(Par D. Jamet)
Shuttlecock
n'est certes pas le dernier roman de Graham Swift, puisqu'il date de 1981,
mais sa lecture reste passionnante, car déroutante. Le titre -
tout du moins dans la version originale - est le premier élément
à dérouter le lecteur ; "shuttlecock" est le mot
anglais qui désigne le volant de badminton, dont il n'est pas fait
mention explicitement dans le roman. Pourtant, le lecteur va chercher
un lien entre ce titre et les événements du roman. Ce volant
de badminton qui n'a aucun lien avec la diégèse1,
doit donc se lire de manière métafictionnelle, comme la
métaphore des bribes d'information que le lecteur doit attraper
au vol, s'il désire poursuivre la lecture du roman, et relier entre
elles les différents pièces du puzzle. En effet, Shuttlecock
suit la droite ligne du postmodernisme, avec toutes les techniques narratives
dont use ce "genre"2
littéraire : analepses, prolepses, reconstructions par le lecteur,
fausses pistes, etc. Si le roman peut être qualifié de roman
postmoderniste, il est difficile de le classer en type ; il est à
la fois roman policier, d'espionnage, de guerre, autobiographie, mémoires,
interrogation métaphysique, Bildungsroman, mais également
Künstlerroman3,
ce que les dernières lignes du roman apprennent au lecteur, lorsque
le narrateur écrit : "Combien d'un livre se trouve être
dans les lignes et combien se trouve derrière ou entre les lignes
? Peut-être est-il préférable de ne pas trop gratter
profondément ces invisibles régions, mais d'accepter sans
réserve ce qui est écrit sur la page comme représentant
la meilleure prestation de l'auteur. Et il en va de même avec ce
livre (car ces notes sont devenues un livre) dont je viens de reprendre
l'écriture après six mois d'arrêt, afin de le terminer
le plus rapidement possible"4.
Il y a donc de constantes mises en abyme, dans lesquelles la narration
renvoie à l'acte d'écriture lui-même ; le lecteur
est donc toujours plus ou moins conscient qu'il est face à un "produit"
fictionnel qui se revendique comme tel.
La
fiction, au premier abord, semble assez simple ; le narrateur autodiégétique5,
Prentis, modeste ouvrier dans le département des archives policières
à Londres, mène une vie sans intérêt, dans
une famille où ni sa femme, ni ses enfants ne le comprennent. Il
s'éloigne alors inexorablement d'eux, passant le plus clair de
son temps libre à lire les mémoires de guerre écrites
par son père, aujourd'hui dans une maison de repos, ce dernier
ayant perdu l'usage de la parole. Prentis va devoir faire face à
l'hostilité familiale, mais aussi aux investigations que Quinn,
son patron, dirige contre lui. Les seuls moments de sérénité
pour Prentis demeurent la lecture des mémoires de son père,
de telle sorte que celles-ci - qui se nomment d'ailleurs Shuttlecock,
comme le roman - s'incrustent de plus en plus souvent dans la diégèse,
et arrivent à prendre la place du roman. Mais ce n'est que dans
ces mémoires que Prentis pourra trouver les réponses aux
nombreuses questions qu'il ne cesse de se poser : "toute vérité
est-elle bonne à savoir ?", c'est à cette question
cruciale que Prentis va avoir à répondre à un moment
clé de son existence. Quelle réponse choisira-t-il ? Le
lecteur désireux de le savoir, et de se laisser dérouter
par l'écriture de Graham Swift est invité à se plonger
dans la lecture de ce roman.
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1
Le terme de "diégèse" renvoie à la narratologie
de Genette et désigne l'histoire ; en cela il s'oppose à
la narration, c'est-à-dire la façon dont est relatée
l'histoire.
2 J'utilise des
guillemets pour le terme "genre", car un des principes du postmodernisme
est justement de tenter de ne pas créer, et donc de ne pas s'enfermer
dans une école particulière, d'où les nombreux emprunts
aux autres genres littéraires (et artistiques plus généralement),
souvent dans un but ironique.
3 Le "Bildungsroman"
est le terme allemand utilisé pour désigner les romans d'apprentissage
(cf. Les années d'apprentissage du jeune Wilhelm Meister
de Goethe), et "Künstlerroman" les romans dans lesquels
le protagoniste devient à son tour écrivain.
4 Ma traduction.
5 Autre terme
de Genette qui désigne le narrateur qui est également protagoniste
de l'histoire.
(Texte
publié dans L'Aleph n°5-6,
Novembre 2000)
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