| -
Histoire de quatre ans, Edition Kimé, Collection
"Détours littéraires", Préface de Frédéric
Rouvillois, 1997. - |
|
(Par
L. Moutot)
Daniel
Halévy est né en 1872 et mort en 1962. Fils de Ludovic Halévy,
le librettiste d’Offenbach, il est de ceux dont Martin du Gard pouvait
dire : "Il a tout vu, tout lu, tout dit". En 1903, celui qui
sera l’un des meilleurs biographes de Nietzsche, publie dans les
Cahiers de la Quinzaine un texte de fiction, le seul de sa carrière,
intitulé "Histoire de quatre ans 1997-2001".
Le
livre décrit le déclenchement d’une immense épidémie
bouleversant les structures politiques occidentales et provoquant l’avènement
de l’Europe. Il s’agit d’une critique en règle
du progrès technique, dans laquelle on reconnaît les soubresauts
de l’affaire Dreyfus et l’annonce de la première guerre
mondiale dans une ambiance fin de siècle.
Il serait vain de projeter cette Histoire
de quatre ans sur notre époque de vache folle par temps de
sida. L’ouvrage d’Halévy n’est ni une uchronie,
qui placerait une société idéale ailleurs dans l’espace,
ni une utopie qui la localiserait ailleurs dans le temps. C’est
un schéma directeur des futurs possibles, qui détecte dans
le présent les lignes directrices et les prolonge par l’intelligence
de l’instinct, vers un horizon intelligible.
Derrière
le conservatisme paradoxal d’Halévy se profile la véritable
question de notre fin de siècle : que faire de la liberté
? :
"Il apparut alors que la suppression de la misère, loin de
résoudre les problèmes de l’humanité, les posait
tout au contraire en constituant pour la première fois une réelle
humanité. Ces multitudes autrefois besogneuses, qu’allaient-elles
faire de leurs âmes et de leurs corps oisifs ? L’utilisation
des loisirs devint la plus pressante des questions sociales".
Mais la rupture de civilisation qu’Halévy décrit est
autant politique que culturelle comme en témoigne ce dialogue entre
deux de ses personnages :
"- Tiens, il a oublié son livre, observa Claire.
Elle prit sur la table un volume relié en veau et lut à
haute voie le titre :
- Racine, Tragédie. Je ne le connais pas. Et vous ?
- Moi non plus, dit Touron.
- Ni moi, dit Jean."
Racine et racine ; culture ou civilisation.
Halévy apporte une contribution au débat, sa pierre à
l’édifice.
(Texte
publié dans L'Aleph n°5-6,
Novembre 2000)
|