Vladimir Jankélévitch

- L'ironie, coll. "Champs", Flammarion, 1964 -

(Par Yann Yochum)

    
     L
'ironiste dit autre chose que ce qu'il pense, mais, à la différence du menteur et de l'hypocrite, il fait comprendre autre chose que ce qu'il dit. L'ironie est donc une feinte. Elle reprend la lettre de l'ironisé mais en subvertissant l'esprit. L'ironie abrège et morcelle, elle brise la continuité du discours et instaure le dialogue et la dialectique. Elle s'arrête en route, par ascétisme, afin d'éviter de verser dans les complaisances du pathos. Ainsi, la simulation ironique devient décelable : l'ironie adopte le discours d'autrui mais elle est reconnaissable à ceci qu'elle le contracte et le morcelle. La conscience obscure à elle-même est le sujet de l'ironie. L'ironiste ne se contente pas d'être un bel esprit : il se moque non seulement des idées, ce qui est aisé, mais encore de ses propres instincts, ce qui présente plus de difficultés. Son intention est morale, il s'agit par ce détour de faire apparaître à l'ironisé ses propres erreurs et ses propres scandales afin qu'il en prenne lui-même conscience. L'ironie peut donc être logique et relever les contradictions du discours. Elle peut aussi être éthique et surenchérir sur un scandale de sorte que celui-ci devienne intenable. L'ironie est par conséquent un art, non de vaincre, mais de persuader. En ce sens l'ironie contourne l'obstacle : elle ne combat pas son sujet de front mais le montre à lui-même tel qu'il est afin qu'il s'amende.
    Les multiples sous-espèces de l'ironie et la fluctuation de ses intentions au cours de l'histoire (ironie socratique, ironie romantique) sont analysées par Jankélévitch comme le produit d'une bonne conscience à la fois joueuse et sérieuse. Ce dernier terme distingue l'humour de l'ironie. "Une drôlerie sans arrière pensée sérieuse ne serait pas ironique, mais simplement bouffonne" prévient Jankélévitch. Cette dernière doit toutefois se garder de ne pas verser dans les ornières de ce jeu lucide mais qui n'est pas sans danger (confusion, vertige, ennui). L'ironiste dans son jeu en vient à devenir une énigme pour lui-même. L'ironie peut prendre deux formes : elle est dite sociale si l'accent porte sur le jeu, ou solitaire si au contraire l'accent porte sur l'aspect sérieux de l'activité. Les deux à la fois, selon le moment, car la solitude et la sympathie sont : "au terme de toute conscience lucide et tolérante".
    La remise en question ironique requiert ainsi l'adresse de l'acrobate et la maîtrise de l'art d'effleurer. L'ironie, qui demande à être interprétée, est un guide bienveillant.

(Texte publié dans L'Aleph n°4, Juin 2000)

 


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