Régis Ladous

- Un bonheur russe, coll. "Politica Hermetica", L’âge d’homme, Lausanne, 1999 -

(Par L. Moutot)

    Régis Ladous vous ment. Régis Ladous vous trompe. Le biographe de Fernand Portal publié aux Editions L’Âge d’homme dans la collection "Politica Hermetica", un ouvrage intitulé Un bonheur russe.
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ous prétexte de publier n’importe quoi, n’importe où, Régis Ladous nous offre un ouvrage à mille lieux d’une érudition ennuyeuse, dont ses collègues, adeptes de la note de bas de page se sont fait les chantres. Régis Ladous nous offre donc un roman dont le héros principal répond au nom de Nicolas Nicolaïevitch Nepluyev. A priori, le sujet est des plus consternant : en 1894, Nepluyev fonde sur un domaine de 20 mille hectares une confrérie ouvrière, qui regroupe écoles professionnelles et coopératives de production. Un zeste d’utopie réaliste, elle associe la vie communautaire et l’économie de marché. Elle prospérera jusqu’en 1914.
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’ironie est cinglante et le style est enlevé, comme lorsque l’auteur Des Nobel au Vatican raconte l’histoire d’un ancêtre de Nepluyev qui, apprenant que sous Pierre le Grand, des gardes s’apprêtaient à l’arrêter, se fit dresser un bûcher, embrassât ses enfants, les bénit et monta sur le bûcher avec cent de ses familiers en ordonnant qu’on y mette le feu : "Il préféra mourir plutôt que de subir un empire ou on rendait à César ce qui appartenait à Dieu".
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idèle à un principe selon lequel la mémoire ouvre toujours la porte d’un univers invisible mais présent, l’auteur rend intelligible, à la manière d’un Simenon, spécialiste de l’histoire religieuse, l’histoire culturelle de la Russie en ce début du XXème siècle.
Ainsi, la théosophie comme la religion sont décrits non pas pour le simple plaisir de l’érudition mais pour illustrer cette maxime selon laquelle "Dieu, c’est les autres".
La question qui traverse d’ailleurs le livre est par ailleurs très moderne, puisqu’il s’agit de savoir quel fondement rationnel l’humanité a adopté en remplacement du christianisme.
Décrivant la vie étudiante de Népluyev à Munich, R. Ladous dresse ce portrait de son héros dont on imagine assez bien que l’auteur s’y reconnaîtrait lui-même : "Népluyev eut le sentiment d’être un mensonge élégant, doré sur tranche et parfaitement inutile".

    Fustigeant au passage une culture d’idées abstraites coupées de tout engagement personnel, la trame d’Un bonheur russe avance à la manière d’une partie d’échec en brossant des portraits flamboyants au point que l’auteur se meut avec virtuosité de Dieu à Népluyev et de Léon XIII à Jean-Jacques Rousseau. On ne résiste d’ailleurs pas à citer l’ouverture d’Un bonheur russe :

"l’église est toute blanche, les arbres dominent deux petits bulbes dorés. L’un surmonte l’église et l’autre la loggia, qui abrite les cloches, au-dessus de l’entrée. A l’intérieur, des croix multipliées, partout, sur les murs, dans le dessin des fenêtres. Derrière les chênes et les bouleaux, des croix de bois plantées dans le gazon marquent l’emplacement des tombes. L’une de ces croix est en chêne à trois traverses. Selon la tradition orthodoxe, la plus haute signifie la nature divine du Christ. La plus basse symbolise la justice et pointe vers le bon larron, comme la balance du jugement dernier."
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oici donc la pire des littératures. C’est-à-dire la meilleure. On rêverait alors que l’auteur se fasse définitivement romancier et à jamais historien. On imagine aisément de jeunes étudiants, s’approchant du maître pour lui demander quelque autographe, avant que celui-ci ne regagne le quai de Conti.

    Allez, encore un effort mon bon et nous crucifierons la note de bas de page avec des hourras.

(Texte publié dans L'Aleph n°2, Juin 1999)

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