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Régis
Ladous vous ment. Régis Ladous vous trompe. Le biographe de Fernand
Portal publié aux Editions L’Âge d’homme dans la collection
"Politica Hermetica", un ouvrage intitulé Un bonheur russe.
Sous
prétexte de publier n’importe quoi, n’importe où, Régis
Ladous nous offre un ouvrage à mille lieux d’une érudition
ennuyeuse, dont ses collègues, adeptes de la note de bas de page
se sont fait les chantres. Régis Ladous nous offre donc un roman
dont le héros principal répond au nom de Nicolas Nicolaïevitch
Nepluyev. A priori, le sujet est des plus consternant : en 1894,
Nepluyev fonde sur un domaine de 20 mille hectares une confrérie
ouvrière, qui regroupe écoles professionnelles et coopératives
de production. Un zeste d’utopie réaliste, elle associe la vie
communautaire et l’économie de marché. Elle prospérera
jusqu’en 1914.
L’ironie
est cinglante et le style est enlevé, comme lorsque l’auteur Des
Nobel au Vatican raconte l’histoire d’un ancêtre de Nepluyev
qui, apprenant que sous Pierre le Grand, des gardes s’apprêtaient
à l’arrêter, se fit dresser un bûcher, embrassât
ses enfants, les bénit et monta sur le bûcher avec cent de
ses familiers en ordonnant qu’on y mette le feu : "Il préféra
mourir plutôt que de subir un empire ou on rendait à César
ce qui appartenait à Dieu".
Fidèle
à un principe selon lequel la mémoire ouvre toujours la
porte d’un univers invisible mais présent, l’auteur rend intelligible,
à la manière d’un Simenon, spécialiste de l’histoire
religieuse, l’histoire culturelle de la Russie en ce début du XXème
siècle.
Ainsi, la théosophie comme la religion sont décrits
non pas pour le simple plaisir de l’érudition mais pour illustrer
cette maxime selon laquelle "Dieu, c’est les autres".
La question qui traverse d’ailleurs le livre est par ailleurs très
moderne, puisqu’il s’agit de savoir quel fondement rationnel l’humanité
a adopté en remplacement du christianisme.
Décrivant la vie étudiante de Népluyev à Munich,
R. Ladous dresse ce portrait de son héros dont on imagine assez
bien que l’auteur s’y reconnaîtrait lui-même : "Népluyev
eut le sentiment d’être un mensonge élégant, doré
sur tranche et parfaitement inutile".
Fustigeant
au passage une culture d’idées abstraites coupées de tout
engagement personnel, la trame d’Un bonheur russe avance à
la manière d’une partie d’échec en brossant des portraits
flamboyants au point que l’auteur se meut avec virtuosité de Dieu
à Népluyev et de Léon XIII à Jean-Jacques
Rousseau. On ne résiste d’ailleurs pas à citer l’ouverture
d’Un bonheur russe :
"l’église
est toute blanche, les arbres dominent deux petits bulbes dorés.
L’un surmonte l’église et l’autre la loggia, qui abrite les cloches,
au-dessus de l’entrée. A l’intérieur, des croix multipliées,
partout, sur les murs, dans le dessin des fenêtres. Derrière
les chênes et les bouleaux, des croix de bois plantées dans
le gazon marquent l’emplacement des tombes. L’une de ces croix est en
chêne à trois traverses. Selon la tradition orthodoxe, la
plus haute signifie la nature divine du Christ. La plus basse symbolise
la justice et pointe vers le bon larron, comme la balance du jugement
dernier."
Voici
donc la pire des littératures. C’est-à-dire la meilleure.
On rêverait alors que l’auteur se fasse définitivement romancier
et à jamais historien. On imagine aisément de jeunes étudiants,
s’approchant du maître pour lui demander quelque autographe, avant
que celui-ci ne regagne le quai de Conti.
Allez,
encore un effort mon bon et nous crucifierons la note de bas de page avec
des hourras.
(Texte
publié dans L'Aleph n°2,
Juin 1999)
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