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Allez
viens, moi !
Je me suis pris par le bras et emmené sur la route aux invisibles
lacets
J’ai déposé ma main au pied d’une haie
J’ai envoyé mon oreille par-dessus mon épaule
J’ai dévissé mon bras et l’ai placé en équilibre
sur une borne
Non, je l’ai jeté contre le tronc désécorcé
d¹un platane
J’ai laissé mon visage derrière moi
Je ne me suis pas retourné sur mon visage ; je n’ai pas cherché
à voir mes oreilles
Je me suis dit simplement : nous, on continue
Je ne me suis pas réveillé après le petit pont1
Il
y a aujourd’hui un peu plus de trois ans, je découvrais une langue
étonnante, d’un auteur dont je n’avais jamais entendu parler. Rencontre
fortuite qui me laissa pour "morte", de rire. Dès les premières
minutes de cet enregistrement public de l’émission radiophonique
d’André Velter, Les poétiques, j’étais non
seulement à bout de souffle, mais profondément intriguée
par l’un des quatre acteurs ou diseurs, lequel semblait entretenir avec
cette écriture une singulière familiarité. J’appris
à la fin de ce spectacle, étrangement nommé lecture-concert,
que ce "petit monsieur" au regard rieur était l’auteur Jacques
Rebotier.
Poète,
musicien, homme de plateau et de langage, Jacques Rebotier est l’auteur
d’une œuvre inclassable : de l’écriture la plus élaborée
à l’oralité pure, du très érudit à
l’apparemment insignifiant, au trivial même, du jeu de mots, de
sons, au jeu de sens : autant de pôles où la langue circule
dans un brouillage des frontières.
La
présence du corps dans l’ensemble de son œuvre répond à
son désir d’envisager la fragmentation de l'être comme condition
de sa recomposition. Découvrir, intégrer sa personnalité,
c'est aussi la désintégrer pour la retrouver. "On passe
ainsi d’un état "dyonisiaque" à un état "apollinien".
C’est réellement le mouvement de la respiration l’inspiration,
l’expiration Dyonisos et Apollon étant les maîtres dans le
domaine de la genèse, de la création. Et de la forme très
ordonnée naît le désordre et inversement"2.
Ce mouvement d’essence contradictoire, nous le retrouvons dans une série
de textes rassemblés dans le recueil intitulé Sortir
de ce corps.
Ici,
Jacques Rebotier "travaille sur l’idée du corps en mouvement, le
morcellement, la dissémination des différentes parties du
corps, donc des différentes parties du moi. Où est l’identité,
où finit, où commence l’intérieur, l’extérieur
?"3. L’unité
et l’identité des contraires sont la thèse constante des
genèses, des mythes, des prophètes et des mystiques.
Lorsque
vous ferez de deux un,
Et que vous ferez l’intérieur comme l’extérieur,
et l’extérieur comme l’intérieur,
alors vous entrerez dans le royaume4
Les
contraires sont ici les deux côtés d’un tout : le tout se
scinde en ses deux côtés, et, dans et par cette scission,
réalise l’ajustement à soi. Cet ajustement signifie toujours
un mouvement de sens contraire à un autre deux mouvements, dont
l’un agit en sens contraire de l’autre. Dès lors, Sortir de
ce corps associe la division à l’union, l’écartèlement
au rassemblement et le dehors au dedans. Le corps se découvre comme
objet paradoxal où s’opère une réconciliation des
contraires. Ainsi se trouverait achevée la quête de l’Un.
Il serait
temps de rassembler tous ces états du m… m… moi épars
et
d’envisager un suicide collectif.5
Ce
sont les mots qui nous invitent à cette réconciliation.
Ils "se laissent étaler devant nous comme un arbre, comme un viscère.
Ils peuvent aisément s’isoler comme un nerf, comme une cellule
: tous également susceptibles d’observation, d’expérimentation
: de science et chacun portant en lui l’entière condition du langage :
bref, le seul objet au monde, dont il nous soit donné de voir à
la fois le dehors et le dedans"6.
Pure
réciprocité que manifeste le miroir regardant et regardé.
La Litanie des mots du corps7
nous met en présence d’une liste de termes anatomiques (tirés
presque exclusivement du Nomina antomica) qui s’articule à
une vision du monde où l’homme est le microcosme réfléchissant
l’image du macrocosme. Mais comme aime à le dire Jacques Rebotier
à propos de ce texte : "Laissons parler la métaphore" :
(…)
la crête d’un os
les sillons du promontoire de l’oreille
une côte, sur le côté
le mont de Vénus
les pôles et l’équateur de l’œil
l’orbite
le cristallin
le corps vitré (ou vitreux ?)
les fontanelles
les courants flumina et les tourbillons vortices
des poils
le lobe insulaire
la rive, et le lac lacrymal
(…)
Pour
Jacques Rebotier, considérer la totalité de l’être
c’est "arracher cet épiderme et découvrir les couches profondes
de la vie (…) Cette surface, cette zone conventionnelle camouflait, bouchait,
masquait et lustrait la véritable matière brute de la vie8 (…) Le contenu intérieur si puissant et si inquiétant
rend naturelle et indispensable l’exigence décisive"9
de son retournement. La Litanie du retournement du corps10
nous invite à ce singulier voyage à l’intérieur de
notre corps.
T Toi,
depuis le temps que tu dis que ta peau doit être mieux de l’autre
côté, que tes épaules, ta poitrine, ton dos, tes ongles
gagneraient à être vus par en dessous, tes cuisses, tes doigts,
ton pénis, retournés comme des gants, ou de vieilles chaussettes
(…), Ah, depuis le temps que tu te rêves non pas seulement sens
dessus dessous mais sens dedans dehors, depuis le temps, enfin,
ah oui, pouvoir enfin te retourner sur toi-même…
(Texte
publié dans L'Aleph n°2,
Juin 1999)
*Frédérique
Bruyas est l’auteur d’un mémoire de DEA, Jacques Rebotier, la
langue du corps, le corps de la langue.
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1
REBOTIER (Jacques), "Brève", in Sortir de ce corps, Paris,
Créaphis, 1990.
2 REBOTIER (J.), entretien,
revue Séquence, n°2, Théâtre national de
Strasbourg, p. 41.
3 Ibid.
4
"Evangile selon Thomas", 22, in Sortir de ce corps, op.
cit.
5
REBOTIER (J.), "Sentence", in Sortir de ce corps, op. cit.
6
PAULHAN (Jean), Le don des langues, in Œuvres complètes,
coll° "Cercle du livre précieux", Paris, Gallimard, , 1967,
p. 377.
7
REBOTIER (J.), in Sortir de ce corps, op. cit.
8
KANTOR (Tadeusz), Leçons de milan, traduction de Marie-Thérèse
Vido-Rzewuska, Le Méjan, Actes Sud - Papiers, 1990, p. 23.
9
Ibid., p. 44.
10
REBOTIER (J.), op. cit.
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Quelques
indications bibliographiques :
Livres
:
P(l)ages,
Brandes, 1988.
Le chant très obscur de la langue, Ulysse fin de siècle,
1989.
Sept circonvolutions, Brandes, 1993.
Le moment que, CIPM/Spectres familiers.
Le désordre des langages, I et II, Les solitaires intempestifs,
1998.
Litaniques, coll. "L'arbalète", Gallimard, 2000.
Les trois jours de la queue du dragon, coll. "Heyoka jeunesse",
Actes Sud - papiers, 2000.
Le dos de la langue est à paraître chez Gallimard
en mars 2001.
Textes
et mises en scène :
Réponse
à la question précédente, Théâtre
de l’Athénée, 18 novembre-19 décembre 1993.
La vie est courbe, Théâtre de l’Athénée,
6-31 décembre 1994.
Vengeance tardive, Théâtre national de Strasbourg,
9 mai-1er juin 1996.
Tous ces textes sont à paraître.
CD :
P(L)AGES,
ADES/MFA (distribution musidisc), 1994.
REQUIEM, Radio-France/MFA (Harmonia mundi), 1996.
SUR MON CŒUR, SANS LES MAINS, SOUS LES PIEDS, PLUS SI AFFINITES, Radio-France,
Les poétiques, 1997.
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