Jacques Rebotier

- Sortir de ce corps, Créaphis, 1990 -

(Par Frédérique Bruyas
*)

 

Allez viens, moi !
Je me suis pris par le bras et emmené sur la route aux invisibles lacets

J’ai déposé ma main au pied d’une haie

J’ai envoyé mon oreille par-dessus mon épaule
J’ai dévissé mon bras et l’ai placé en équilibre sur une borne

Non, je l’ai jeté contre le tronc désécorcé d¹un platane
J’ai laissé mon visage derrière moi
Je ne me suis pas retourné sur mon visage ; je n’ai pas cherché à voir mes oreilles
Je me suis dit simplement : nous, on continue
Je ne me suis pas réveillé après le petit pont1
    

      Il y a aujourd’hui un peu plus de trois ans, je découvrais une langue étonnante, d’un auteur dont je n’avais jamais entendu parler. Rencontre fortuite qui me laissa pour "morte", de rire. Dès les premières minutes de cet enregistrement public de l’émission radiophonique d’André Velter, Les poétiques, j’étais non seulement à bout de souffle, mais profondément intriguée par l’un des quatre acteurs ou diseurs, lequel semblait entretenir avec cette écriture une singulière familiarité. J’appris à la fin de ce spectacle, étrangement nommé lecture-concert, que ce "petit monsieur" au regard rieur était l’auteur Jacques Rebotier.
      Poète, musicien, homme de plateau et de langage, Jacques Rebotier est l’auteur d’une œuvre inclassable : de l’écriture la plus élaborée à l’oralité pure, du très érudit à l’apparemment insignifiant, au trivial même, du jeu de mots, de sons, au jeu de sens : autant de pôles où la langue circule dans un brouillage des frontières.
      La présence du corps dans l’ensemble de son œuvre répond à son désir d’envisager la fragmentation de l'être comme condition de sa recomposition. Découvrir, intégrer sa personnalité, c'est aussi la désintégrer pour la retrouver. "On passe ainsi d’un état "dyonisiaque" à un état "apollinien". C’est réellement le mouvement de la respiration l’inspiration, l’expiration Dyonisos et Apollon étant les maîtres dans le domaine de la genèse, de la création. Et de la forme très ordonnée naît le désordre et inversement"2. Ce mouvement d’essence contradictoire, nous le retrouvons dans une série de textes rassemblés dans le recueil intitulé Sortir de ce corps.
      I
ci, Jacques Rebotier "travaille sur l’idée du corps en mouvement, le morcellement, la dissémination des différentes parties du corps, donc des différentes parties du moi. Où est l’identité, où finit, où commence l’intérieur, l’extérieur ?"3. L’unité et l’identité des contraires sont la thèse constante des genèses, des mythes, des prophètes et des mystiques.

Lorsque vous ferez de deux un,
Et que vous ferez l’intérieur comme l’extérieur,

et l’extérieur comme l’intérieur,

alors vous entrerez dans le royaume4

      Les contraires sont ici les deux côtés d’un tout : le tout se scinde en ses deux côtés, et, dans et par cette scission, réalise l’ajustement à soi. Cet ajustement signifie toujours un mouvement de sens contraire à un autre deux mouvements, dont l’un agit en sens contraire de l’autre. Dès lors, Sortir de ce corps associe la division à l’union, l’écartèlement au rassemblement et le dehors au dedans. Le corps se découvre comme objet paradoxal où s’opère une réconciliation des contraires. Ainsi se trouverait achevée la quête de l’Un.

Il serait temps de rassembler tous ces états du m… m… moi épars et
d’envisager un suicide collectif.5

      Ce sont les mots qui nous invitent à cette réconciliation. Ils "se laissent étaler devant nous comme un arbre, comme un viscère. Ils peuvent aisément s’isoler comme un nerf, comme une cellule : tous également susceptibles d’observation, d’expérimentation : de science et chacun portant en lui l’entière condition du langage : bref, le seul objet au monde, dont il nous soit donné de voir à la fois le dehors et le dedans"6.

      Pure réciprocité que manifeste le miroir regardant et regardé. La Litanie des mots du corps7 nous met en présence d’une liste de termes anatomiques (tirés presque exclusivement du Nomina antomica) qui s’articule à une vision du monde où l’homme est le microcosme réfléchissant l’image du macrocosme. Mais comme aime à le dire Jacques Rebotier à propos de ce texte : "Laissons parler la métaphore" :  

(…)
la crête d’un os
les sillons du promontoire de l’oreille
une côte, sur le côté

le mont de Vénus

les pôles et l’équateur de l’œil

l’orbite

le cristallin

le corps vitré (ou vitreux ?)

les fontanelles

les courants flumina et les tourbillons vortices des poils

le lobe insulaire

la rive, et le lac lacrymal

(…)
 

      Pour Jacques Rebotier, considérer la totalité de l’être c’est "arracher cet épiderme et découvrir les couches profondes de la vie (…) Cette surface, cette zone conventionnelle camouflait, bouchait, masquait et lustrait la véritable matière brute de la vie8 (…) Le contenu intérieur si puissant et si inquiétant rend naturelle et indispensable l’exigence décisive"9 de son retournement. La Litanie du retournement du corps10 nous invite à ce singulier voyage à l’intérieur de notre corps.

T     Toi, depuis le temps que tu dis que ta peau doit être mieux de l’autre côté, que tes épaules, ta poitrine, ton dos, tes ongles gagneraient à être vus par en dessous, tes cuisses, tes doigts, ton pénis, retournés comme des gants, ou de vieilles chaussettes (…), Ah, depuis le temps que tu te rêves non pas seulement sens dessus dessous mais sens dedans dehors, depuis le temps, enfin, ah oui, pouvoir enfin te retourner sur toi-même…

(Texte publié dans L'Aleph n°2, Juin 1999)


*Frédérique Bruyas est l’auteur d’un mémoire de DEA, Jacques Rebotier, la langue du corps, le corps de la langue.
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1 REBOTIER (Jacques), "Brève", in Sortir de ce corps, Paris, Créaphis, 1990.
2 REBOTIER (J.), entretien, revue Séquence, n°2, Théâtre national de Strasbourg, p. 41.
3 Ibid.
4 "Evangile selon Thomas", 22, in Sortir de ce corps, op. cit.
5 REBOTIER (J.), "Sentence", in Sortir de ce corps, op. cit.
6 PAULHAN (Jean), Le don des langues, in Œuvres complètes, coll° "Cercle du livre précieux", Paris, Gallimard, , 1967, p. 377.
7 REBOTIER (J.), in Sortir de ce corps, op. cit.
8 KANTOR (Tadeusz), Leçons de milan, traduction de Marie-Thérèse Vido-Rzewuska, Le Méjan, Actes Sud - Papiers, 1990, p. 23.
9 Ibid., p. 44.
10 REBOTIER (J.), op. cit.

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Quelques indications bibliographiques :

Livres :
P(l)ages, Brandes, 1988.
Le chant très obscur de la langue, Ulysse fin de siècle, 1989.
Sept circonvolutions, Brandes, 1993.

Le moment que, CIPM/Spectres familiers.

Le désordre des langages, I et II, Les solitaires intempestifs, 1998.

Litaniques, coll. "L'arbalète", Gallimard, 2000.

Les trois jours de la queue du dragon, coll. "Heyoka jeunesse", Actes Sud - papiers, 2000.
Le dos de la langue est à paraître chez Gallimard en mars 2001.

Textes et mises en scène :
Réponse à la question précédente, Théâtre de l’Athénée, 18 novembre-19 décembre 1993.
La vie est courbe, Théâtre de l’Athénée, 6-31 décembre 1994.

Vengeance tardive, Théâtre national de Strasbourg, 9 mai-1er juin 1996.
Tous ces textes sont à paraître.

CD :
P(L)AGES, ADES/MFA (distribution musidisc), 1994.
REQUIEM, Radio-France/MFA (Harmonia mundi), 1996.

SUR MON CŒUR, SANS LES MAINS, SOUS LES PIEDS, PLUS SI AFFINITES, Radio-France, Les poétiques, 1997.


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