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Dans
sa dernière livraison de l’année 2001, la revue Esprit,
au détour d'un billet où elle s’interroge sur l'utilité
de développer ou non son site Internet, écrit "qu'Internet
risque de périr du mythe du libre accès de tous à
une masse documentaire infinie […] débouchant logiquement
sur la mise en relation sans médiation de n’importe qui avec
n’importe quoi […]".
Si naturellement, ici, le propos de
la revue de réflexion n’est pas directement le rapport entre
l’information et sa validité sur le net, il n’en demeure
pas moins qu’est énoncée une formule qui, à
elle seule, peut être posée comme l’un des points centraux
de notre propre questionnement : "la mise en relation sans modération
de n’importe qui avec n’importe quoi".
Pas
plus que la connaissance ou le savoir, l’information n’appartient
à personne et ne saurait être l’apanage de quiconque.
Chacun en a bien conscience et cette vérité est un gage
de démocratie. Aussi, le réseau des réseaux peut-il
être appréhendé comme cet outil ou cet espace fantasmatique
que certains attendaient, une sorte de libre marché de l’information.
Cette dernière, sans maître ni frontière, y serait
propriété de tous et de chacun. Libérée de
toute entrave et, surtout, de toute censure, voilà que l’information
devient universelle. Cette nouvelle agora planétaire qu’est
le web restituerait à chacun le pouvoir originel. Je sais et je
communique comme je veux ; je veux savoir et je peux savoir par la vertu
du clic. Plus de médium imposé puisque - révolution
des révolutions - chaque récepteur peut devenir à
son tour et à tout moment émetteur.
C’est une première victoire
du net : exclure ces individus qui filtrent, voire déforment ou
font de la rétention d’information : les journalistes et
ces organes de presse auto patentés. Ces censeurs aux petits pieds
ont perdu leur pouvoir. Et, de fait, quelques belles victoires de l’information
qui se déplace plus vite que les reporters, viennent régulièrement
accréditer l’idée que le web est le triomphe de l’information
souveraine et libérée : la nature des substances répandues
en mer par l’Erika ne fut révélée ni par un
journal papier, ni par France 3, pas même par LCI mais directement
sur le web, sur un site quasi inconnu et cette info s’est répandue
plus vite que la marée noire, tel un cheval au galop sur la toile.
De tels « courts-circuitages » complets des organes de presse
traditionnels se rencontrent effectivement à intervalles irréguliers.
Mais, pour un "scoop" révélé de la sorte,
hors des circuits classiques de l’information, combien de faux ?
Combien de rumeurs transportées à travers le monde ? Combien
de fausses photos du corps de la princesse Diana ou de vraies fausses
interviews de Ben Laden ?
"Figure, par excellence, de l’agora
démocratique, note Laurent Cohen-Tanugi, […] Internet est
désormais le lieu et le véhicule planétaire de la
rumeur publique, phénomène redoutable contre lequel le droit
avait déjà du mal à réagir à l’ère
des médias traditionnels"1.
S’interrogeant, en homme de droit, l’avocat soulève
un problème juridique réel et angoissant : l’irresponsabilité
poussée à l’extrême. La toile est une passoire,
il court, il court le furet souvent sans visage ni identification : "même
pour le navigateur aguerri, les questions fondamentales de l’origine
du message, de l’identité de l’émetteur, de
l’authenticité du contenu […], de la responsabilité,
du sujet, n’ont souvent pas de réponse certaine sur le web,
où chacun peut émettre, recevoir, copier, manipuler. Qui
parle ? D’où communique-t-on ? L’énoncé
est-il vrai, complet, intègre ?"
Nous y sommes donc bien : "n’importe
qui avec n’importe quoi". Derrière telle ou telle page
anonyme ou aux identifiants totalement abscons, comment savoir s’il
y a un quidam qui abreuve le monde de ses délires, une secte, un
groupuscule terroriste ou néo-nazi, l’amant de sa femme ou
un individu isolé mais rigoureux dans son hobby ?
"La démocratie virtuelle
peut se faire le vecteur de la propagande"2,
constate, dépitée, Clarisse Herrenschmidt. Avec la calomnie,
le risque de manipulation idéologique est sans doute le danger
le plus réel de cette agora où, tout à l’opposé
des cités grecques de l’antiquité, le porteur de parole
la distille, de fait, souvent masqué.
Toutefois le net, s’il fait
courir un danger à des lecteurs crédules ou, plus généralement
dans l’impossibilité matérielle d’apprécier
le degré de validation de l’information qu’ils y trouvent,
peut être également un outil à double tranchant pour
ceux dont la profession est l’information et, partant, invalider
peu ou prou, à son tour, les informations qu’ils y colportent.
Les journalistes professionnels -
qui ont, par ailleurs, tant failli mais c’est là un autre
débat - demeurent dans ce vaste maelström de ce champ sans
limite où, depuis une vingtaine d’années, cohabitent,
et parfois se mélangent, ces deux mamelles pourtant antagonistes
et même contraires, l’information et la communication, les
journalistes demeurent donc la seule référence possible
quant bien même serait-elle a minima. Pour savoir, à
défaut de toujours comprendre, un "média" vaudra
toujours mieux qu’un "communicant", a fortiori
qu’un "fils de pub".
Mais la toile, pour eux également,
modifie bien des choses et, notamment, leur comportement face à
l’événement. Curieusement, elle peut générer
deux attitudes totalement contradictoires : une extrême passivité
et une frénésie incontrôlable. La "masse documentaire
infinie" citée au seuil de notre propos est également
très tentante pour celui dont le métier est de constamment
livrer des données, mettre en corrélation des faits, rappeler
des citations ou des positions. Les dangers d’une recherche documentaire
infinie et si facile, de son bureau, sont démultipliés par
le web : "Le Net […] outil fantastique […] induit un
autre effet pervers, qui est celui de la diminution du terrain au profit
de la compilation des sources d’information : le journaliste […]
peut d’ores et déjà succomber à la tentation
de ne rechercher ses infos que sur le Net, au lieu d’aller les chercher,
comme il se doit, sur le terrain"3.
Ce risque, souligné par un journaliste, est bien réel et
s’il devait s’avérer, il ouvrirait la voie à
une uniformisation plus grande encore, si faire se peut, de l’information.
Ce serait le règne absolu de l’information aseptisée,
presque collective. Le web ne serait plus conçu par les médias
que comme une sorte de gigantesque agence dans laquelle tout le monde
viendrait puiser ce qu’il cherche. Gageons que cette hypothèse
pourrait séduire certains directeurs de journaux, bien peu "hommes
de presse", dont le rêve final est de faire des journaux sans
journaliste ou presque. Mais quel épouvantable spectacle pour le
lecteur qui n’aurait plus droit à ces mosaïques plus
ou moins bien agencées, d’articles mais à de simples
collages d’informations, au demeurant pas forcément inintéressants,
collectées par des documentalistes !
A côté de cette éventualité
qui pourrait, d’ailleurs, ne pas déplaire à tous les
publics, certains lecteurs pouvant préférer l’efficacité
et la rapidité de la lecture, l’autre danger qui menace le
journaliste ne saurait, quant à lui, qu’être dommageable
pour tous, lecteurs d’abord et quel qu’il soit, c’est
ce que nous appellerons l’exigence d’instantanéité.
Le besoin absolu de rapidité de transmission de l’information
n’est pas nouveau, il est même inhérent à l’apparition
des médias. Deux contraintes ont toujours été de
nature à brider cet impératif : l’obligation de "bétonner"
son information et puis les contingences techniques de transmission. A
grands coups d’ailes, rappelons simplement que le télégraphe
puis l’audiovisuel ont considérablement réduit les
délais entre la collecte de l’information et son arrivée
chez le récepteur. Alors que dire du web ? Il a pulvérisé
l’espace et le temps ! Pour peu que l’émetteur et le
récepteur disposent d’installations performantes, c’est
quasiment en temps réel que l’information va circuler. C’est
la réalisation du rêve absolu de tout journaliste : transmettre
au plus vite son information et, ce faisant, "griller" tous
ses confrères. Toute information, et quel que soit son degré
d’intérêt, à partir du moment où elle
est donnée en exclusivité, c’est à dire avant
tous les autres, devient, ipso facto, un scoop. Qui niera que
la presse est rentrée depuis un certain temps déjà,
dans la religion absolue et névrotique du scoop ? Quel journaliste,
quel responsable de site d’information résistera au plaisir
de livrer sur la toile l’information "toute chaude", tout
juste recueillie ? Puisque techniquement, cela est possible.
Or, cette grande évolution,
pour extraordinaire qu’elle soit, n’a cependant pas modifié
en substance la seconde contrainte à laquelle doivent se plier,
depuis la nuit des temps journalistiques, tous ceux qui font profession
d’information : la vérification de la dite information. Malheureusement,
sur ce point, les avancées techniques n’ont une influence
qu’aux marges. Le reporter d’aujourd’hui, comme celui
d’hier, s’il doit voir trois personnes ou se rendre sur deux
lieux géographiques différents pour avoir confirmation de
ce qu’il a appris, ne trouvera pas une grande aide dans le web.
Le seul vrai grand mérite de
la presse écrite par rapport à tous les autres organes d’information,
génériquement compris sous le vocable d’audiovisuel,
est le délai minimum qui est souvent consenti, compte tenu de la
régularité de parution, aux journalistes pour pratiquer
ce travail de vérification. Classiquement, la règle était
que si ce travail n’avait pu être fait, il fallait reporter
au numéro suivant la livraison de l’information. Radio et
télé arrivant ces dernières décennies, la
tension a été si forte que la règle a souffert bien
des exceptions et de plus en plus fréquentes car la rapidité
de la transmission appartenait désormais à ces nouveaux
organes de presse. Or, les voilà totalement enfoncés par
le web et son immédiateté. Donc, la tentation désormais
est grande pour les sites d’information de "balancer"
en ligne les informations au fur et à mesure qu’elles sont
collectées, voire vaguement entendues ou devinées. Alors
au "n’importe qui" vient se substituer, et cela peut être
pire, puisque présenté avec la crédibilité
de sites éditoriaux, un "n’importe quoi". Et c’est
en ce "n’importe quoi" plus encore qu’en ce "n’importe
qui" que pourrait bien être en germe la mort de l’information.
Fantasme
? Délire d’un vieux conservateur aigri devant les avancées
technologiques qui le dépassent ? Pas sûr. Espérons
le pour notre avenir à tous mais n’oublions rien et commençons
par nous remémorer le nombre d’infos approximatives, voire
fausses, qui déjà circulent à la télévision
(exemple : près de 5000 morts annoncés dans les jours qui
suivent les attentats du 11 septembre, deux mois après il n’y
en aurait plus « que » 1800 ou 1900) pour imaginer ce qu’il
pourrait en être sur le web si d’aventure, prochainement,
le public se rue en masse sur des sites d’information. Qui croira
que l’exigence, non de qualité mais de rentabilité,
ne poussera pas ceux-ci à livrer « en flux tendu »
tout ce que leurs reporters pourront glaner ? Si on y ajoute le nombrilisme
maladif de bon nombre d’entre eux…
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1 Pouvoirs,
n°97, avril 2001, p.89.
2 Le Débat,
n°110, mai-août 2000, p. 112.
3 MAZZELLA (Léon),
in La Croix du 15 décembre 1999.
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