L'ALEPH n°9, Mise au Net

_____L'information sur le web : pas de liberté sans danger (s)_____

(Par M. Rivet-Paturel)


    
D
ans sa dernière livraison de l’année 2001, la revue Esprit, au détour d'un billet où elle s’interroge sur l'utilité de développer ou non son site Internet, écrit "qu'Internet risque de périr du mythe du libre accès de tous à une masse documentaire infinie […] débouchant logiquement sur la mise en relation sans médiation de n’importe qui avec n’importe quoi […]".
      Si naturellement, ici, le propos de la revue de réflexion n’est pas directement le rapport entre l’information et sa validité sur le net, il n’en demeure pas moins qu’est énoncée une formule qui, à elle seule, peut être posée comme l’un des points centraux de notre propre questionnement : "la mise en relation sans modération de n’importe qui avec n’importe quoi".


      
Pas plus que la connaissance ou le savoir, l’information n’appartient à personne et ne saurait être l’apanage de quiconque. Chacun en a bien conscience et cette vérité est un gage de démocratie. Aussi, le réseau des réseaux peut-il être appréhendé comme cet outil ou cet espace fantasmatique que certains attendaient, une sorte de libre marché de l’information. Cette dernière, sans maître ni frontière, y serait propriété de tous et de chacun. Libérée de toute entrave et, surtout, de toute censure, voilà que l’information devient universelle. Cette nouvelle agora planétaire qu’est le web restituerait à chacun le pouvoir originel. Je sais et je communique comme je veux ; je veux savoir et je peux savoir par la vertu du clic. Plus de médium imposé puisque - révolution des révolutions - chaque récepteur peut devenir à son tour et à tout moment émetteur.
      C’est une première victoire du net : exclure ces individus qui filtrent, voire déforment ou font de la rétention d’information : les journalistes et ces organes de presse auto patentés. Ces censeurs aux petits pieds ont perdu leur pouvoir. Et, de fait, quelques belles victoires de l’information qui se déplace plus vite que les reporters, viennent régulièrement accréditer l’idée que le web est le triomphe de l’information souveraine et libérée : la nature des substances répandues en mer par l’Erika ne fut révélée ni par un journal papier, ni par France 3, pas même par LCI mais directement sur le web, sur un site quasi inconnu et cette info s’est répandue plus vite que la marée noire, tel un cheval au galop sur la toile. De tels « courts-circuitages » complets des organes de presse traditionnels se rencontrent effectivement à intervalles irréguliers. Mais, pour un "scoop" révélé de la sorte, hors des circuits classiques de l’information, combien de faux ? Combien de rumeurs transportées à travers le monde ? Combien de fausses photos du corps de la princesse Diana ou de vraies fausses interviews de Ben Laden ?
      "Figure, par excellence, de l’agora démocratique, note Laurent Cohen-Tanugi, […] Internet est désormais le lieu et le véhicule planétaire de la rumeur publique, phénomène redoutable contre lequel le droit avait déjà du mal à réagir à l’ère des médias traditionnels"1. S’interrogeant, en homme de droit, l’avocat soulève un problème juridique réel et angoissant : l’irresponsabilité poussée à l’extrême. La toile est une passoire, il court, il court le furet souvent sans visage ni identification : "même pour le navigateur aguerri, les questions fondamentales de l’origine du message, de l’identité de l’émetteur, de l’authenticité du contenu […], de la responsabilité, du sujet, n’ont souvent pas de réponse certaine sur le web, où chacun peut émettre, recevoir, copier, manipuler. Qui parle ? D’où communique-t-on ? L’énoncé est-il vrai, complet, intègre ?"
      Nous y sommes donc bien : "n’importe qui avec n’importe quoi". Derrière telle ou telle page anonyme ou aux identifiants totalement abscons, comment savoir s’il y a un quidam qui abreuve le monde de ses délires, une secte, un groupuscule terroriste ou néo-nazi, l’amant de sa femme ou un individu isolé mais rigoureux dans son hobby ?
      "La démocratie virtuelle peut se faire le vecteur de la propagande"2, constate, dépitée, Clarisse Herrenschmidt. Avec la calomnie, le risque de manipulation idéologique est sans doute le danger le plus réel de cette agora où, tout à l’opposé des cités grecques de l’antiquité, le porteur de parole la distille, de fait, souvent masqué.
      Toutefois le net, s’il fait courir un danger à des lecteurs crédules ou, plus généralement dans l’impossibilité matérielle d’apprécier le degré de validation de l’information qu’ils y trouvent, peut être également un outil à double tranchant pour ceux dont la profession est l’information et, partant, invalider peu ou prou, à son tour, les informations qu’ils y colportent.
      Les journalistes professionnels - qui ont, par ailleurs, tant failli mais c’est là un autre débat - demeurent dans ce vaste maelström de ce champ sans limite où, depuis une vingtaine d’années, cohabitent, et parfois se mélangent, ces deux mamelles pourtant antagonistes et même contraires, l’information et la communication, les journalistes demeurent donc la seule référence possible quant bien même serait-elle a minima. Pour savoir, à défaut de toujours comprendre, un "média" vaudra toujours mieux qu’un "communicant", a fortiori qu’un "fils de pub".
      Mais la toile, pour eux également, modifie bien des choses et, notamment, leur comportement face à l’événement. Curieusement, elle peut générer deux attitudes totalement contradictoires : une extrême passivité et une frénésie incontrôlable. La "masse documentaire infinie" citée au seuil de notre propos est également très tentante pour celui dont le métier est de constamment livrer des données, mettre en corrélation des faits, rappeler des citations ou des positions. Les dangers d’une recherche documentaire infinie et si facile, de son bureau, sont démultipliés par le web : "Le Net […] outil fantastique […] induit un autre effet pervers, qui est celui de la diminution du terrain au profit de la compilation des sources d’information : le journaliste […] peut d’ores et déjà succomber à la tentation de ne rechercher ses infos que sur le Net, au lieu d’aller les chercher, comme il se doit, sur le terrain"3. Ce risque, souligné par un journaliste, est bien réel et s’il devait s’avérer, il ouvrirait la voie à une uniformisation plus grande encore, si faire se peut, de l’information. Ce serait le règne absolu de l’information aseptisée, presque collective. Le web ne serait plus conçu par les médias que comme une sorte de gigantesque agence dans laquelle tout le monde viendrait puiser ce qu’il cherche. Gageons que cette hypothèse pourrait séduire certains directeurs de journaux, bien peu "hommes de presse", dont le rêve final est de faire des journaux sans journaliste ou presque. Mais quel épouvantable spectacle pour le lecteur qui n’aurait plus droit à ces mosaïques plus ou moins bien agencées, d’articles mais à de simples collages d’informations, au demeurant pas forcément inintéressants, collectées par des documentalistes !
      A côté de cette éventualité qui pourrait, d’ailleurs, ne pas déplaire à tous les publics, certains lecteurs pouvant préférer l’efficacité et la rapidité de la lecture, l’autre danger qui menace le journaliste ne saurait, quant à lui, qu’être dommageable pour tous, lecteurs d’abord et quel qu’il soit, c’est ce que nous appellerons l’exigence d’instantanéité. Le besoin absolu de rapidité de transmission de l’information n’est pas nouveau, il est même inhérent à l’apparition des médias. Deux contraintes ont toujours été de nature à brider cet impératif : l’obligation de "bétonner" son information et puis les contingences techniques de transmission. A grands coups d’ailes, rappelons simplement que le télégraphe puis l’audiovisuel ont considérablement réduit les délais entre la collecte de l’information et son arrivée chez le récepteur. Alors que dire du web ? Il a pulvérisé l’espace et le temps ! Pour peu que l’émetteur et le récepteur disposent d’installations performantes, c’est quasiment en temps réel que l’information va circuler. C’est la réalisation du rêve absolu de tout journaliste : transmettre au plus vite son information et, ce faisant, "griller" tous ses confrères. Toute information, et quel que soit son degré d’intérêt, à partir du moment où elle est donnée en exclusivité, c’est à dire avant tous les autres, devient, ipso facto, un scoop. Qui niera que la presse est rentrée depuis un certain temps déjà, dans la religion absolue et névrotique du scoop ? Quel journaliste, quel responsable de site d’information résistera au plaisir de livrer sur la toile l’information "toute chaude", tout juste recueillie ? Puisque techniquement, cela est possible.
      Or, cette grande évolution, pour extraordinaire qu’elle soit, n’a cependant pas modifié en substance la seconde contrainte à laquelle doivent se plier, depuis la nuit des temps journalistiques, tous ceux qui font profession d’information : la vérification de la dite information. Malheureusement, sur ce point, les avancées techniques n’ont une influence qu’aux marges. Le reporter d’aujourd’hui, comme celui d’hier, s’il doit voir trois personnes ou se rendre sur deux lieux géographiques différents pour avoir confirmation de ce qu’il a appris, ne trouvera pas une grande aide dans le web.
      Le seul vrai grand mérite de la presse écrite par rapport à tous les autres organes d’information, génériquement compris sous le vocable d’audiovisuel, est le délai minimum qui est souvent consenti, compte tenu de la régularité de parution, aux journalistes pour pratiquer ce travail de vérification. Classiquement, la règle était que si ce travail n’avait pu être fait, il fallait reporter au numéro suivant la livraison de l’information. Radio et télé arrivant ces dernières décennies, la tension a été si forte que la règle a souffert bien des exceptions et de plus en plus fréquentes car la rapidité de la transmission appartenait désormais à ces nouveaux organes de presse. Or, les voilà totalement enfoncés par le web et son immédiateté. Donc, la tentation désormais est grande pour les sites d’information de "balancer" en ligne les informations au fur et à mesure qu’elles sont collectées, voire vaguement entendues ou devinées. Alors au "n’importe qui" vient se substituer, et cela peut être pire, puisque présenté avec la crédibilité de sites éditoriaux, un "n’importe quoi". Et c’est en ce "n’importe quoi" plus encore qu’en ce "n’importe qui" que pourrait bien être en germe la mort de l’information.

      
Fantasme ? Délire d’un vieux conservateur aigri devant les avancées technologiques qui le dépassent ? Pas sûr. Espérons le pour notre avenir à tous mais n’oublions rien et commençons par nous remémorer le nombre d’infos approximatives, voire fausses, qui déjà circulent à la télévision (exemple : près de 5000 morts annoncés dans les jours qui suivent les attentats du 11 septembre, deux mois après il n’y en aurait plus « que » 1800 ou 1900) pour imaginer ce qu’il pourrait en être sur le web si d’aventure, prochainement, le public se rue en masse sur des sites d’information. Qui croira que l’exigence, non de qualité mais de rentabilité, ne poussera pas ceux-ci à livrer « en flux tendu » tout ce que leurs reporters pourront glaner ? Si on y ajoute le nombrilisme maladif de bon nombre d’entre eux…

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1 Pouvoirs, n°97, avril 2001, p.89.
2 Le Débat, n°110, mai-août 2000, p. 112.
3 MAZZELLA (Léon), in La Croix du 15 décembre 1999.



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