L'ALEPH n°9, Mise au Net

________Entretien________
Salvatore Viola, Philosophe

L’Hypernietzsche :
La deuxième folie de Nietzsche

(Propos recueillis par L. Moutot)

     
     Philosophe et Webdesigner, S. Viola fait partie du groupe de recherche du projet HyperNietzsche (actuellement basé a Munich) où il est chargé du développement de l'interface utilisateur du site www.hypernietzsche.org. Il est entre autre responsable du "Nietzsche News Center" (www.hypernietzsche.org/nnc/), un portail sur les nouveautés du monde des études nietzschéennes.


       -
Vous faites partie d'un groupe de chercheurs européens qui travaille sur l'œuvre de Nietzsche. Qui en a eu l'idée ? Qu'est ce que l’Hypernietzsche ? Comment cela se met-il en place sur Internet ?

      L
’Hypernietzsche est né d’une idée de Paolo d’Iorio, chercheur à "l’Institut des Textes et Manuscrits Modernes" du CNRS. C’est un système qui permet de traiter les manuscrits de Nietzsche selon un ordonnancement chronologique, génétique et thématique, en lien avec des essais ou recherches produits par différents spécialistes.

      L’Hypernietzsche est avant tout quelque chose de concret : c’est un site Internet que chacun peut consulter, ouvert aux spécialistes de Nietzsche comme à ceux qui ont envie d’en savoir plus après une conversation entre amis. Pour y avoir accès, il suffit de se connecter sur www.hypernietzsche.org.
      Nous possédons aussi un site qui est un agenda international sur toutes les activités consacrées à Nietzsche : www.hypernietzsche.org/nnc/.
      L’Hypernietzsche est une sorte de grand livre dans lequel on peut se promener non seulement à travers l’œuvre de Frédéric Nietzsche, ses manuscrits, sa correspondance et les essais critiques, mais aussi en consultant les éditions originales des œuvres. C’est un laboratoire virtuel qui sert à travailler grâce à une coopération délocalisée et donc internationale.

      - Qu’est ce qui fait l’originalité de ce site par rapport à n’importe quel autre moteur de recherche sur Internet ?
      
Il ne s’agit pas d’un simple moteur de recherche mais d’un système fondé sur la "contextualisation dynamique". Sur le site de l’Hypernietzsche, on ne passe pas d’une page à une autre mais d’un contexte scientifique à un autre ; d’une lettre manuscrite à son utilisation dans les essais puis de ces mêmes utilisations à ses différentes versions manuscrites. Cela signifie que, sans se rendre à la bibliothèque de Weimar, un chercheur pourra suivre sur l’écran le chemin pris par un morceau de manuscrit avant de devenir un aphorisme de Humain, trop humain.
      En réalité nous tendons à l’exhaustivité : l’œuvre complète de Nietzsche est présente en accès direct au public, mais cela ne suffit pas. A moyen terme tous les manuscrits originaux seront répertoriés, scannés et numérisés.

      - On pourra donc avoir accès à la Généalogie de la morale dans son édition originale…
      Oui, non seulement cela mais aussi le texte manuscrit tel qu’il existe avec ses ratures, ses annotations, ses blancs, ses mises au point. L’Hypernietzsche devient donc un laboratoire où chacun, en fonction de ses compétences techniques, peut proposer au comité scientifique une traduction, une interprétation qui sera elle-même intégrée à l’appareil critique.

      - Comment fonctionne l’appareil critique ?
      
Imaginez que la question de "l’Eternel Retour" vous passionne. Si vous êtes un étudiant ou un chercheur isolé, il vous faudra des mois, et parfois des années, pour avoir accès aux données compilées sur le sujet, sans parler des autorisations nécessaires qu’il faudra solliciter à la bibliothèque de Weimar et au Goethe-Schiller Archiv. Avec l’Hypernietzsche vous avez à votre disposition l’ensemble des données brutes interprétables sur une base de données complète.

     - D’une certaine manière c’est la fin du mandarinat et des rapports de pouvoir entre professeurs et étudiants ? Pour autant ne remplace-t-on pas ce mandarinat par une autre censure plus insidieuse, celle du comité scientifique ?
      
C’est vrai et faux ; vrai parce que les textes et les interprétations proposées sont l’objet d’un filtre ; faux dans la mesure où le critère de compétence est pris en compte.

      - N’est ce pas non plus l’illusion que tout peut être en accès direct, un savoir disponible sans effort ?
      
Rien ne remplace la lecture des textes et les longues heures de réflexion. L’Hypernietzsche est un outil.

      - La question posée par Paolo d’Orio est "peut-on utiliser Internet pour la recherche en sciences humaines, en particulier pour établir, commenter et analyser les grands textes de la tradition philosophique" ?
      
Oui c’est sur cette idée d’une contextualisation de la base de données que le travail de recherche s’est fait : contextualiser, c’est prendre un segment de texte et analyser en amont quelles ont été les interprétations, les traductions du texte et, en aval, les manières dont les critiques ont utilisé et ordonné ces fragments. On utilise l’hypertexte comme un appareil critique à dimension multiple. Si vous voulez, c’est un mille-feuilles en relief. Un mille-feuilles parce que vous avez toutes les étapes de la constitution du texte, du manuscrit à l’édition originale, en relief parce que s’y ajoutent les interprétations qui en ont été faites au cours des années.

      - Quels sont les problèmes liés au droit d’auteur ?
      
Nous nous sommes attachés à cette question avec un juriste, Philippe Chevet. Les droits sur les manuscrits appartiennent encore au Goethe-Schiller Archiv et à la bibliothèque de Weimar : nous travaillons avec eux pour rendre ces textes disponibles sous une forme digitalisée.

      - Finalement cette œuvre monumentale est la deuxième folie de Nietzsche, une folie plus collective ?
      
C’est vrai… Une œuvre qui correspond à sa conception de la philosophie. Une pensée impersonnelle qui parle en nous et que l’anonymat d’Internet protège en quelque sorte.



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