L'ALEPH n°4, Rires

________Glossaire________

(Par E. Bruyas & D. Jamet)


"L'homme sans humour vit de la vie des larves, sous leur enveloppe de soie, sûr d'un avenir sans durée, mi-conscient, inchangeable. L'humour fait éclater le cocon vers la vie, le progrès, le risque d'exister. Le plus souvent, il n'en sort qu'une mite inintéressante et vulgaire, mais parfois jaillit le papillon multicolore d'un rire pareil à celui des dieux, ou bien on devine dans l'ombre le déploiement mystérieux des ailes de quelque phalène couleur de nuit."1

(Robert ESCARPIT, L'humour)

       

      Ce glossaire des notions susceptibles de provoquer le rire ne se veut pas exhaustif, peut-il seulement l'être ? Les notions sont classées selon un ordre alphabétique et ne sont nullement exclusives les unes des autres, un certain nombre d'entre elles étant corrélatives. Nous proposons donc un trajet parmi les diverses tactiques du rire, marqué par un certain nombre de termes majeurs.

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    L'absurde : il introduit dans un univers qui, faisant sien le chaos et l'absence de justification de la destinée humaine, s'élève au-dessus du sens commun. Le non-sens est l'expression même de la réinvention de notre rapport aux choses et au monde. De quoi sans doute redonner un prix, à défaut d'un sens, à notre existence.
Cf. L. Carroll, A. Jarry, S. Beckett, E. Ionesco, etc.

    La blague - l'histoire drôle : elle s'épanche dans le récit d'histoires brèves, racontées avec rapidité, et dont tout l'effet repose sur une chute, qui se veut le plus souvent aussi surprenante que savoureuse. Ainsi toute la dimension comique est-elle concentrée à la fin.

    La caricature (du latin caricare = "charger") : elle participe à la fois de la satire, du genre burlesque et de la comédie (cf. ces notions).

    Le comique (du grec : kômos = banquet et ódé = ode) : pour que quelque chose soit comique, il faut à la fois qu'il y ait une certaine ressemblance avec nous, mais que cette ressemblance ne soit pas parfaite. Il faut donc des différences qui permettent une assimilation partielle (car il faut à un moment s'assimiler pour pouvoir rire) mais pas totale, sinon le rire vire au "jaune" (car on s'est trop bien reconnu dans la parodie, la caricature). Le comique met en scène des types d'individus, alors que le tragique s'intéresse à un ou des individus (ex : Œdipe, Hamlet). Cf. Bergson. E. Souriau a établi une distinction essentielle entre le risible et le comique : le rire est au premier chef une réaction psycho-physiologique qui peut très bien n'avoir aucun lien avec l'esthétique (rire grossier ou idiot), alors que le comique est défini comme un risible sublimé, réinvesti par l'art. D'où des classifications possibles des différentes formes comiques, en fonction du degré de présence de l'un et de l'autre. Ainsi, la farce tend à atténuer, voire à supprimer, toute différence entre risible et comique. Tous les moyens sont permis car le seul critère du succès réside dans l'intensité du rire. Le rire est immédiat, physique, grossier. A l'inverse, la comédie s'instaure sur la distance entre le risible et le comique, au point que le comique n'est pas forcément accompagné du phénomène du rire. Aussi au fil du temps, le terme "comique" a désigné non pas le comique grossier et physique de la farce, mais plutôt le "comique d'idées" (cf. Flaubert, Bouvard et Pécuchet). Si bien que dans l'humour, forme de comique où le sujet tourne moins autrui en dérision que lui-même, le comique est presque totalement dissocié du risible. C'est dire, au fond, que le comique est une catégorie toute en nuances et ouverte sur tous les aspects de notre condition, jusqu'à sa rencontre avec le tragique.

    Le cynisme (à l'origine nom de l'Ecole philosophique créée par Antisthène (env. 440-336 av. J.-C.) sur la place dite du cynosarges "chien agile") : le terme émane directement des Cyniques et de leur philosophie qui - prônant un lien direct entre la pensée et les actes - se traduisait essentiellement à travers des attitudes provocatrices, subversives (rejet de la civilisation et de ses mœurs, transgression des tabous). Les Cyniques - revendiquant l'appellation de "chiens" - aboyaient contre les préjugés et l'artifice des conventions. Ainsi, afin de réveiller les esprits enténébrés par l'opaque fumée des opinions, leurs outils pédagogiques étaient-ils les morsures de la provocation. C'est pourquoi, déambulant au travers des railleries, des sarcasmes, des "jappements", le cynisme ne respecte rien sur son passage ; l'humour se fait sombre, provocateur et acquiert une dimension profonde, jusqu'à stopper l'élan même du rire.

    La farce : L'action est linéaire et se fonde sur un renversement final de situation, du type trompeur/trompé. En cela elle est liée au piège, au suspense et à ses rebondissements. La farce est maîtresse dans l'art du coup monté contre une victime pas forcément méchante, que le spectateur appréhende du point de vue de l'agresseur, pas nécessairement méchant lui non plus. Les thèmes sont liés à des événements de la vie quotidienne et tournent autour de querelles de préséance de ménage, l'émancipation de la femme, l'adultère, les gredins de tout poil, les imbéciles, etc. Les rôles sont immuables et le personnage incarne une fonction (mari, femme, amoureux, valet…) ou un comportement stéréotypé (marchand, filou, traître, débauché, vilain obtus…). Ceux-ci se répartissent selon les catégories de la ruse et du succès plutôt que selon celles du Bien et du Mal : seule importe la "philosophie" pragmatique où la seule valeur est la réussite, le plaisir (survivre, manger pour ne pas être mangé). Le comique est d'action et de situation (coups, cris, injures, querelles, accessoires), de langage (double-entendre, parodies, métaphores obscènes et expressions toutes faites). La farce désigne cette pièce comique qui met en scène des personnages ridicules dans un paysage de quiproquos, de ruses, d'équivoques, de canulars et de fumisteries. Ceci nous renvoie à l'étymologie du mot "farce" (latin farcire = remplir ; par exemple remplir d'éléments bouffons le texte religieux comme dans Le meunier de qui le diable emporte l'âme qui joue du contraste entre sacré et grossier).

    Le grotesque (burlesque - même étymologie que "farce" : "imitation incongrue" pouvant aller jusqu'à la satire, comique extravagant, ridicule, bouffon, voire loufoque) : c'est l'excès, l'énormité, la démesure. Il se caractérise par sa grande exubérance et son évasion momentanée hors du règne des normes. Il est le domaine par excellence du travestissement. Le grotesque peut aussi faire trembler. Cf. Rabelais. Parmi les thèmes récurrents du grotesque, on trouve l'inanité des paroles (ex : E. Ionesco, La cantatrice chauve : plus qu'une critique du langage, s'exprime le vain affrontement au réel qui, débordant de toutes parts, manifeste son instabilité profonde).

    L'humour : double origine (fluide + esprit). Nous retrouvons cette polysémie dans les termes français "humeur" et "humour" (le français est une des rares langues à opérer cette distinction à la fois intéressante et problématique). "Humour" a d'abord une origine médicale (cf. la théorie des quatre humeurs d'Hippocrate). C'est Ben Jonson - un contemporain de William Shakespeare - qui a donné à "humor" le sens d'humour comique (cela date donc du 15ème siècle : Every Man in His Humour). Le mot apparaît en français vers les années 1725, entre réellement dans la langue vers 1880, mais il faudra attendre 1932 pour que l'Académie française l'admette. Ce mot recouvre différentes réalités selon les langues, c'est-à-dire que selon les cultures, l'humour ou l'idée qu'on s'en fait, va être appréhendé différemment (par exemple l'humour anglais souvent incompris des Français). En ce sens, l'humour est propre à une nationalité, voire une région, une communauté, un cercle familial ou un cercle d'amis, etc. Il ne saurait être compris par ceux extérieurs au groupe. Par ailleurs il ne peut être saisi comme tel hors contexte ; ce qui peut paraître humoristique dans un contexte, ne l'est pas forcément dans un autre. Comme l'a dit un humoriste, si une personne chute devant dix autres personnes à cause d'une peau de banane et qu'il rit, c'est de l'humour. Si dix personnes chutent sur une peau de banane et qu'une seule rit, c'est de l'imprudence… Il y a des paramètres à prendre en considération pour étudier l'humour : l'intention (bienveillante ou malveillante) de l'humoriste, et également la disposition d'esprit dans lequel le récipiendaire de l'humour va se trouver. "Pour qu'il devienne comique", précise Escarpit, "il faut que son anomalie se détache sur un fond de normalité ou sur fond d'une anomalie contradictoire"2. Un autre trait essentiel de l'humour est l'adhésion obligatoire de l'auditoire ; le rire n'est possible que si la personne sait que l'humoriste n'est pas totalement sérieux, mais s'il peut exprimer une certaine gravité. Il apparaît alors comme une sorte de Janus : là où l'on peut voir de l'humour, d'autres verront de l'humour noir, aux accents tragiques. Comme le signale Robert Escarpit, "l'humour, d'ailleurs, reste fidèle à sa nature, et chacun, sous l'aspect plaisant de ses propos, se livre à un exorcisme"3. L'humour semble l'unique façon d'exorciser les démons avec lesquels il serait trop difficile - voire impossible - de vivre. On ne peut le condamner comme une porte de sortie, une sorte d'échappatoire, car il reste un processus conscient, et après tout, il constitue une sorte de recul par rapport à une réalité trop sombre. C'est donc une arme qui permet d'instruire les autres et soi-même, et - à l'instar de la métaphore - permet de faire comprendre peut-être plus facilement une réalité par trop indigeste. L. Cazamian donne la définition suivante de l'humour : "L'humour est un sentiment complexe où un fond comique, produit par la présentation volontairement transposée, et en même temps lucide, de nos idées et de nos sentiments, est très souvent modifiée et parfois effacée par une résonance émotionnelle, morale et philosophique, de nuance très variable, produite par une suggestion générale à laquelle contribuent les faits présentés, et les mille signes auxquels se révèle l'attitude intérieure de l'humoriste"4. Shakespeare voyait l'humour comme un rire masqué par un air triste (cf. Jaques et Touchstone dans Comme il vous plaira). L'humour est donc vu non plus comme quelque chose d'inconscient, mais de conscient, une faculté humaine que l'on peut utiliser à bon - ou mauvais - escient. Cf. "Le paradoxe du comédien" de Diderot qui montre bien que l'humour est une utilisation volontaire d'une faculté, d'un don. Contrairement à ce que Bergson a affirmé, il y a - aussi bien dans le rire que dans l'humour - une phase de tension, dans laquelle on pousse jusqu'aux limites extrêmes, puis une phase d'apaisement, nécessaire pour que le rire et l'humour en soient réellement, sinon c'est plutôt ce que l'on nomme de "l'humour noir" ou "rire jaune" (il est intéressant de noter que pour ces deux déviations du rire et de l'humour on a recours à des adjectifs de couleur, souvent à connotation négative, le noir symbolisant la tristesse, le lugubre, le morbide, la nuit, la fin, la mort, etc. et le jaune le caractère trompeur (cf. "un jaune" étant un briseur de grève).

    L'humour noir : forme d'humour qui glace le sang plutôt qu'il ne le réchauffe. Son terrain est déserté théoriquement du rire : la misère, la douleur… la mort. L'alliance est scellée avec le tragique au point que, parfois, prête-t-il tout au plus à sourire. Il souligne l'inanité de notre condition tout en s'élevant au-dessus d'elle. Degré ultime : le cynisme.

    L'ironie : le terme vient du grec eiron, un personnage considéré comme un "trompeur" et qui parle par sous-entendus, prétendant être moins intelligent qu'il ne l'est pour triompher de l'alazon, un vantard se trompant lui-même. (cf. ironie socratique). L'ironie en est venue à désigner l'action d'interroger en feignant l'ignorance. On rit aux dépens d'autrui, sous le masque du sérieux. C'est une façon de railler l'autre en parlant a contrario, sans en avoir l'air (surtout par antiphrases). Sans traces apparentes de violence, autrui en prend pour son grade. Aussi l'ironie a-t-elle des affinités évidentes avec la moquerie (raillerie, taquinerie, etc.). Elle est mordante (plus ou moins) sous des dehors inoffensifs. Elle blesse, car l'autre est visé ; aussi parler d'"auto-ironie" est une contradiction dans les termes. L'ironie consiste à dire le contraire de ce que l'on pense (P signifie non-P). L'ironie est aussi une bonne manière de se dédouaner dans le sens où l'on peut toujours prétendre ne pas avoir voulu être ironique ; l'ironie, c'est toujours l'ironie par rapport à quelqu'un, une situation, pour quelqu'un et par quelqu'un.
    Nous pouvons dégager différentes formes linguistiques marquant l'ironie :

    - la litote (dire moins pour en dire plus)

    - l'hyperbole (exagération) - la transposition stylistique (dire quelque chose de triste avec un air gai, etc.)

ainsi que différents types d'ironie :

    - l'ironie socratique : moyen de connaissance. Méthode mise en œuvre par Socrate qui, en feignant l'ignorance, obtenait de ses interlocuteurs des réponses qui les acculaient à l'absurde (cf. Platon).

    - l'ironie dramatique / tragique : lorsqu'un personnage / public sait ce que les autres personnages ignorent. Technique souvent utilisée au théâtre, pour créer une sorte de suspens.

    - l'ironie linguistique / verbale : P signifie non-P.

    - l'ironie romantique : mode d'écriture dans lequel l'écrivain / narrateur va délibérément créer un monde illusoire pour mieux le détruire à la fin.

    - l'ironie du sort : lorsque Dieu, ou plus généralement le destin, va manipuler un personnage, souvent pour le frustrer, le rendre à sa petitesse humaine.

    Le lien avec le sarcasme apparaît évident ; cette notion est reliée à l'ironie, dans la mesure où le sarcasme consiste à vanter les mérites de quelqu'un, alors que l'on désire montrer ses défauts.

    Le mot d'esprit : son intention est plutôt de faire sourire que de déclencher le rire. Esprit : (cf. wit : Shakespeare a su tirer parti des nombreux sens de ce mot tels que "esprit", "connaissance", "épée tranchante", "pénis") -> toujours positif (cf. polysémie en français et en anglais) ->trait d'esprit.
Deux aspects peuvent être mis en évidence : l'aspect créatif et l'aspect psychanalytique.

    Exemple de mot d'esprit : Boni de Castellane, célèbre mondain, s'était séparé de sa première femme. Quelque temps plus tard, dînant en compagnie d'un ami, il aperçoit son ex-épouse, elle-même accompagnée d'un galant. L'ami de Boni de Castellane, sans craindre une gaffe, demande à celui-ci s'il connaît "le marquis de X, qui dîne avec cette jeune femme, de l'autre côté de la salle." Impavide, l'ex-époux répond : "Parfaitement. Nous avons servi dans le même corps."

    Pour l'aspect psychanalytique, cf. Freud, Le Mot d'esprit dans ses rapports avec l'inconscient (1905) : Le mot d'esprit répond au principe de plaisir ; c'est un jeu qui cherche à retrouver, en bernant la raison critique et les interdits sociaux de l'âge adulte, l'euphorie de l'enfance, période où l'instinct n'est pas encore brimé et où "nous n'avions que faire de l'humour pour goûter la joie de vivre". Il exprime donc les instincts profonds de l'homme (sexualité, agressivité), mais avec les précautions exigées par la censure sociale. Sous-entendus, mots à double sens, permettent presque de tout dire avec la complicité du public, qui prend part à cette libération. Mais le mot d'esprit est aussi un moyen de défense du moi. Les exigences de l'instinct couplées à celles de la censure sociale mettent face à un choix pénible : soit réprimer nos instincts, soit les satisfaire à nos risques et périls. L'esprit constitue la solution la plus économique, car il permet de les satisfaire en évitant les obstacles.
    Il y a une évidente parenté des procédés de l'esprit et de ceux du rêve. Mais tandis que le rêve est asocial et opaque, l'esprit est social et domine ses propres astuces. Aussi a-t-il une fonction plus élevée : "Le rêve sert surtout à épargner le déplaisir, l'esprit à acquérir le plaisir".

    Le picaresque (de l'espagnol picaro = "vaurien") : série d'aventures, sans liens apparents entre elles, le seul lien étant qu'elles affectent une personne qui va profiter de la naïveté de la société (cf. Don Juan, Moll Flanders, Don Quichotte, etc.). Contrairement à la farce à laquelle elle emprunte la structure épisodique, le genre picaresque a une tonalité beaucoup plus sombre en ce qu'il touche à des questions d'ordre métaphysique. Ainsi est-il souvent proche du point d'extinction du rire.

    La satire (parodie, caricature) : pamphlet, discours, écrit ou dessin qui attaque les vices et les ridicules de son temps. Forme d'humour cinglant, au scalpel, afin de mettre en évidence un défaut ou de dénoncer une injustice.

    Le scabreux (latin scabrosus = raboteux, rude) : forme d'humour qui choque la décence, osé, licencieux, inconvenant. Il fait fi des codes sociaux et des bonnes manières. Il jouit de la profanation des tabous et s'épanche principalement dans deux domaines : la sexualité et la scatologie (genre pipi-caca ou stade analomachintruc…).

 

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1 Robert ESCARPIT, L'humour, "Que sais-je ?", n°877, PUF, Paris, 1967, p. 127.
2 Robert ESCARPIT, op. cit., p. 22.
3 Robert ESCARPIT, op. cit., p. 71.
4 CAZAMIAN (L.), The Development of English Humor, p. 628.

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