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Mais
qui nous rendra nos paroles ?
Je
me suis souvent demandé : s’il est vrai que, tuyau que
je suis, les aliments entrent par l’ouverture de ma bouche et
sortent par, comment dire, cet anneau qu’est l’anus, alors
les mots que nous prononçons, les phrases que nous parlons, et
qui nous sortent par en haut, ne voit-on pas l’endroit par où
ils entrent en nous ?
A-t-on bien mesuré ces mètres
et ces mètres d’obscur et lent cheminement qu’ils
suivent à rebours dans les corps avant de passer enfin nos lèvres
et de se libérer de nos dents ?
Et si l’on considère
que parfois ce que nous mangeons nous le restituons par la bouche, mais
alors, mais par où rendrons-nous nos paroles ?
A
vrai dire, ces mots que nous refusons d’ingérer, nous en
réexpédions le langage parce que sans doute beaucoup trop
lourd de sens.
Et il est très certain, véridique,
infiniment véritable que, bouche du haut contre bouche du bas,
ce que nous pétons : c’est ce que nous ne comprenons pas.
Le
français d’autrefois éprouvait le besoin de distinguer
deux sortes de vent. Le "classique", franc et sec, clair et
net. Et l’autre, quasi silencieux, mais insidieux, car olfactivement
beaucoup plus dangereux, on pourrait dire : le pire nuisant olfactif.
Comme disait mon grand-père,
qui fut artilleur derrière les tranchées de Moselle :
"Mieux vaut un pet sonore, qui sort avec fracas,
Qu’un doux souffle puant qui vous trahit tout bas."
Jusqu’au
XVIIIème siècle, ce deuxième-là s’appelait
une vesse. "Vvvesssse..." Nul besoin ici d’analyse phonologique
poussée : "vvvesssse..." On entend l’odeur. On
disposait aussi du verbe vesser, ou vessir, qui reprenait le latin vissire,
opposé, de même façon que dans vesser-péter,
à pedere.
Le haut germanique wisila,
qui disait "vesse", a lui aussi disparu, ce que nous déplorons.
Faut-il y voir une montée en puissance du sonore au détriment
de l’olfactif ? Une nouvelle étape de la régression,
ou plutôt de la répression, de notre sens le plus ancien,
tapi dans notre cerveau le plus ancien, le rhinencéphale ? Un
signe de plus du fanatisme triomphant des puritains, épilateurs
d’aisselles et autres ayatollahs déodorisateurs, tous négateurs
du corps et de ses manifestations ? Je ne sais. Toujours est-il qu’"objectivement"
– comme nous autres post-marxistes disons –, la vesse, qui
en ces temps de domination audio-visuelle cumule le handicap déjà
lourd de ne pas être vu (sinon parfois en ces effets), à
celui, rédhibitoire, de n’être pas (ou peu) entendu,
n’accède tout simplement à l’existence.
La
vesse/le pet, le sexisme une nouvelle fois à l’œuvre
: sournoiserie féminine, saine et virile franchise du pet ;
signe de santé contre signe de mauvaise digestion, etc. Le pet,
signe fort et claironné du bon vivant ! Regardez : une femme
qui pète en société perd bien vite son odeur de
sainteté, alors qu’un homme...
Certains m’objecteront que
cette remarque n’est valable qu’en français. Eh bien
les autres langues ont tort !
Et
les morts, direz-vous ? Où classer ces flatuosités et
autres pestilences dont tout indique qu’ils regorgent ?
Si l’on veut bien observer
posément la réalité, on constate que les cadavres
ne pètent pas : ils ne font que vessir. Ce qui, au regard de
la corrélation communément établie entre vesse
et méforme, indique d’ailleurs assez qu’ils ne sont
pas en leur meilleure santé.
Ce que vient encore corroborer,
non, pas du tout douteuses, mais regrettables, ces traces dans leurs
derniers effets, provenues sans doute de matières entraînées
par les plus vessants de leurs gaz. Tout coule, tout s’écroule.
Voilà
qui peut être l’occasion d’une profonde réflexion,
et même d’une méditation, sur la visibilité
des effets et l’invisibilité des causes (et parfois l’impunité
qu’elle confère).
Sont invisibles les concepts et
les gaz, et aussi ce qui est hors de notre portée, trop grand
- ou trop petit - pour nous.
Ce que nos amis anglo-saxons appellent
si élégamment des "traces de frein", skidmarks,
(qui me semble au contraire témoigner d’une certaine incapacité
à freiner), nous invite à considérer la vesse -
ou d’ailleurs le pet - comme on considère le positron :
personne ne l’a jamais vu et ne le verra jamais, mais, grâces
en soient rendues aux chambres à bulles, on en voit les effets.
C’est au fond la position
de Dieu, dont le monde, paraît-il, est un des plus beaux effets.
(Mais pas du plus bel effet.) Du dieu monothéiste du moins, pur
esprit, visible seulement par ses manifestations. Les dieux des polythéistes,
animistes, et autres religions naturelles, eux, ne se privent pas de
péter ; non plus que d’uriner, éjaculer, éternuer,
déféquer. Excrétions et secrétions leurs
sont comme à nous familières. On se souvient de Jupiter,
dieu tonnant, tonitruant, trouant, fulminant, foutroyant, dieu de tous
les orages et de toutes les passions, avec leur cortège d’ouvertes
ou secrètes sécrétions...
Si je cite le cas de J., c’est
parce qu’au nombre des pouvoirs de ce dieu si charnel, et charnu,
figurait celui de prendre toute forme - y compris celle de l’invisibilité
! - pour accomplir ses méfaits, cumulant ainsi le caractère
de matérialité des dieux les plus humains et l’invisibilité
abstraite de Dieu l’Un. (Invisibilité au point que le Dieu
des chrétiens fut lui-même contraint de générer
un second lui-même pour prendre apparence de chair et de sang
!)
Aussi bien Jupiter, très
vert et bien vivant, mais invisible, furtif, impunissable, est-il le
dieu-pet par excellence.
Aristophane ne s’y est pas
trompé, qui, dans les premières pages de La paix
- travestissante homonymie ? -, enjoint aux Grecs de fermer un peu leur
cul afin de cesser pour un temps de péter, et évoque le
Zeus non pas, comme traditionnellement, "foudroyant" (kataibatou)
mais, à une lettre de distance : skataibatou, "merdoyant".
(Littéralement "qui conduit la merde". Copro-ducteur,
en somme. )
Ô Zeus, trois fois grand,
l’expulseur suprême et de tous les instants, le très
excellent, l’extrêmement excrétant, l’ondoyant
pétoyant, toi qui passes et nous fais passer à ta guise
du solide au liquide et du liquide au gazeux, sois béni pour
cette toute-puissante centrifuge omnipétence !
Qui donc a créé le
monde ? Et comment ?
Est-ce une bouche, proférant
ce cri de lumière qu’est le Verbe, comme l’affirme
notre dominante tradition judéo-islamo-chrétienne ? Sont-ce
les crachats d’un soleil expectorant, ou bien les spasmes successifs
du même, éjaculant, comme le débattait l’Ecole
d’Héliopolis ? Le chant jaculatoire de Prajâpati
? Le rire à sept éclats, jubilatoires, du dieu Thot ?
Des clappements de lèvres, ou des claquements de doigts, comme
on l’assure un peu partout en Afrique, et notamment chez les Yukun,
les cliquements d’une langue sur le plat d’un palais, des
sifflements, une toux ?
Non, le monde a été
créé en pétant.
Ce que seuls ont su percevoir les
Uwe, grâces leur en soient éternellement rendues.
Et
de même, vous qui naissez, n’entendez-vous pas quelle musique
préside à votre venue au monde ? Que celui qui n’a
jamais assisté à un accouchement me jette la première
parole contre !
Les nourrissons pètent, les parturientes pètent, les morts
pètent, Dieu pète le monde, qui lui-même sans doute
s’écroulera dans le plus grand fracas, oui, Big Crash viendra
faire écho implosif, et peut-être vessant, au pétant
Big Bang initial.
Ainsi,
de la vie à la mort, de la mort à la vie, dans l’univers
comme en nos petites personnes, le pet toujours est témoin du
passage.
Mais
d’où viennent les vesses ?
Une petite expérience nous
le fera découvrir. Dites à haute voix le mot vesse, vesse...
vesse... vesse... vesse... chuchotez maintenant, vesse... vesse... fesse...
fesse..., et voilà. Les vesses viennent des fesses (ce que l’on
subodorait.)
Et d’où viennent les
fesses ? Du latin fissa. Qui est fente, voire fissure. Fiction : tout
comme la mission des vessies est la miction (des liquides), la mission
des fesses est la fission (des matières). C’est ainsi.
De
quelles matières parlez-vous donc ?
Des fèces.
Les matières fécales,
les "fèces", sont faeces, les "tamisées",
les "filtrées", les "criblées", ce
dont, par la défécation, nous nous défaussons.
Par où l’organisme rejette-t-il ces résidus ?
Par la fesse, une fissure.
Et
un peu plus haut, ce sont d’autres résidus que, sans discontinuer,
évacue une autre fissure, la fissura longitudinis cerebri,
ce sillon médullaire séparant nos deux hémisphères.
Les Encyclopédistes avaient
bien vu cette homologie profonde des fesses et du cerveau, de l’antérieur
et du postérieur. Il suffit, pour s’en convaincre, de consulter
le Dictionnaire des sciences de l’Encyclopédie aux
articles "fèces", "digestion", "cerveau"
: "La substance du cerveau forme une infinité de plis profonds,
dont les circonvolutions imitent à peu près celles des
intestins." Bien vu, d’Alembert ! Qui suit même les
dénominations des anatomistes anciens, lesquels, disséquant
notre cerveau, et plus particulièrement le troisième ventricule,
là où "les couches des nerfs optiques se touchent,
laissant un trou antérieurement et postérieurement, ont
appelé l’antérieur vulve et le postérieur
anus".
Qui ne voit bien ceci ? Notre pensée,
ou nos pensées, - dont nous sommes si fiers -, ces matières
mentales qui ont été filtrées, tamisées
au crible de notre incessée et protéiforme activité
psychique, passées et repassées en d’interminables
et torves cheminements à travers les circonvolutions intestines
du cerveau, puis vidées par une fente, parfois ensuite conduites
vers le sphincter buccal pour y prendre, in extremis, la forme de paroles,
ne sont nullement ce but ultime vers quoi tend notre vie cérébrale,
mais au contraire les matières résiduelles dont notre
esprit n’a pas voulu : de simples déjections.
D’ailleurs, en cas de crise
aiguë, la sagesse populaire ne parle-t-elle pas, dans son infini
bon sens, de diarrhée verbale ? Par où, en quelque sorte,
notre pensée fait fissa.
Et, notons-le bien, sans le moindre
contrôle : pas de sphincter à la pensée, pas de
vessie, aucun bassin de rétention : la pensée fuit, elle
suinte, sécrétion secrète, s’écoule
de nous continûment, à nos corps et cerveau défendants.
Ce qui fonde notre gloire, réduit
ainsi à un transit, involontaire de surcroît !
Exit ainsi notre pensée,
ce dont par défaut, nous nous défaisons.
Sic transit gloria mundi.
Et
qu’on ne me dise pas, avec Victor Hugo, que "les calembours
sont la fiente de l’esprit" ! "La fiente de l’esprit",
c’est bien la pensée elle-même, et à travers
elle toutes nos idées. Il se pourrait peut-être même
que les jeux de mots, qui ne sont pas autre chose que jeux de çons,
soient au contraire une de nos seules chances d’entrer un jour
dans le langage, par son versant sonore, qui est sa matière,
gratuité, fulgurance, et mensonge.
Oui, les calembours sont sans doute
cette fente de l’esprit, ce coin entré dans la substance,
notre mensonge salvateur !
A bas la propriété
! A bas le vol ! A bas la propreté, qui est le viol ! A bas la
langue des notaires, qui établissent leur possession sur le sens
! A bas le langage des courants, qui nous arrêtent ! A bas l’écriture
cursive des propres, des notoires, des précis, des significants,
des décidés, des juristes qui disent ce qu’ils disent
! Vive les discourants, les injurieux, les oiseaux ! A bas les purs
et les décédés ! A bas nous !
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