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La
limite précède-t-elle ce qu'elle délimite ? Le limité ne limite-t-il
pas tout autant la limite que le circonscrit ? Prenons un trou
comme exemple (le verbe est métaphorique mais le trou peut être réel
ou virtuel).
Contrairement
aux opinions qui courent, c'est une affirmation qui manque totalement
de fondement.
La
question du trou ne peut se contourner si aisément, certains prétendent
même qu'elle est sans limites. Sa profondeur naît du fait que le trou
est lui-même lié au tour comme un anagramme à son anagramme. Agencement
autre par déplacement d'r qu'il met à la périphérie, le tour est-il
un avatar du trou, ou bien le trou s'incorporant l'r est-il un avatar
du tour ? Qui est le premier ? Qui limite l'autre ? Qui l'imite ? L'r
mobile ne comporte-t-il pas lui-même un trou, ne dit-on pas un trou
d'r ?
Certes on ne peut faire le tour du trou que si le trou préexiste (argumentation
de l'école du trou premier) mais le trou ne peut lui-même être que si
une délimitation l'a fait naître (argumentation de l'école du tour premier).
Tour et trou se renvoient vertigineusement à jamais leurs existences
indissociables, tour et trou formant tout sans en avoir l'r ? (argumentation
de l'école interactionniste). Touche-t-on le fond du trou quand on a
fait le tour du fond ? (mouvement pro-fond). Quand le tour est joué,
y trouve-t-on le trou là itou ? (tendance trouvère) ? Il se forma même
un corps de bordeurs de trou pour tenter de résoudre cette interrogation
métaphysique par une praxis. Soit un bordeur de trou face à l'espace.
Son oeil aiguisé y découpe imaginairement un trou de la dimension et
de la forme qu'il juge les plus opportunes selon la qualité du fond
sur lequel il isole cette forme. Cette découpe est-elle déjà bord ou
ressent-il la nécessité d'ourler son tracé imaginaire ?
Le processus se déroule d'ailleurs différemment selon que l'espace choisi
est plein ou vide : s'il est plein, le bordeur de trou doit en déduire
du vide ; s'il est vide c'est alors du plein qu'il lui faut injecter
pour faire trou. Les détracteurs de l'expérience ont argué que l'on
ne faisait que transformer un problème de forme en un problème de fond.
Tout devient alors affaire d'économie : comment transformer des fonds
en y mettant les formes, ou en d'autres termes, les fonds se déforment-ils
quand les formes se défont ? Et comme le dit la sagesse populaire, ou
bien, ou encore, ou enfin.
La question, qui confine au questionnement, du trou et de ses limites
est en effet celle d'une vue plongeante sur la destinée de l'être humain
dont la trajectoire s'inscrit précisément entre deux trous : le trou-mère
et le trou-terre. A peine sorti du trou il faut qu'on y retourne et
on ne l'a quitté que pour des re-trou-vailles. L'itinéraire n'est pas
forcément linéaire et l'homme, ludion ludique, est la proie de bien
des aspirations qu'il tente en vain de combler dans un jeu à toujours
refaire.
On sait qu'entre le jeu et le je, s'étend l'espace d'un u. Si le jeu
met à nu le je, c'est parce que se découpe dans ce nu, l'origine même,
la lettre cachée, le x du pluriel auquel ce jeu singulier renvoie toujours.
Le x c'est l'in-con-nu, ce con-nu dont nous débarquons tous pour, hommes
volants essayant de contrôler un peu le parcours, descendre en chute
plus ou moins libre, et, à la limite, finir par inéluctablement tomber
dans une tombe, dans une vraie fosse.
Basculer dans le trou peut être d'ailleurs l'effet de l'effraction d'un
trou, celui d'un projectile, comme si nous reproduisions alors, en notre
corps, ce que notre corps tout entier va pratiquer dans la terre, comme
si le trou dans la peau nous faisait mieux nous fondre dans la destinée
commune du troupeau. Notre tout se dissout alors dans le trou mais certaines
croyances prétendent qu'une nouvelle sortie du trou s'effectue ultérieurement
pour un nouveau tour. Les limites ne seraient-elles que du mythe et
notre vie une vis sans fin ?
De
trou en trou limitrophe il nous suffit d'ajouter un pour construire
notre, un e qui fait un nœud à nos fils pour un tour aux Parques. Les
Parques, sans faire de trame, décousent tour à tour notre tissu avec
une navette qui pour chacun ferait plusieurs voyages.
Notre route personnelle, notre auto-route serait ainsi un pointillé
à lire entre les traits. Les traits de caractère ? Non : les traits
de caractère ! Pas le caractère mais les caractères de l'écriture du
récit de l'être humain.
En
somme, la question est de savoir si le trou du bout est un trou sans
fond, ou bien y-a-t-il rebond ? Bond après bond hors du trou, vie
après vie ne seraient que sauts d'un trou à l'autre, tronçons, bouts
de rubans de fente à fente, quand j'en sors j'y rentre dans une partie
de trou-trou infini : un à l'endroit, un à l'envers, la broderie qui
me borde, comme ma mère me bordait jadis avant que mon pied, dans la
nuit, ne déborde le drap bien plié sous le sommier. Tu seras un homme
mon fils et ta vie sera comme un pointillé qui mène chaque jour au lendemain.
Ces jours bordés de nuits. Ces nuits comme le jour des dentelles qui
n'existent que par ces vides interstitiels que le tissu habille. C'est
de là que l'on est tissu. Le pointillé comme un point virgule, entre
deux segments d'une seule phrase, fragments d'un ensemble qu'on ne peut
jamais appréhender, blancs entre deux noirs, noirs entre deux blancs.
Chemin de traverse, clous pour traverser d'une rive à l'autre. Ce qui
est dessus succède à ce qui est dessous, et l'homme s'engouffre à nouveau,
dans le verso de la feuille, devinant que, tôt ou tard, il réapparaîtra
au grand jour depuis la nuit de l'autre côté du monde. Discours interrompu
par du discours caché. Comme on voudrait voir, de ses yeux ouverts,
ce qui s'inscrit par en-dessous ! Peut-être est-ce là la destinée de
l'après-mort : se revisiter dans le négatif de ce qui s'est révélé au
grand jour de la photo qui s'est transformée dans la chambre noire (interdit
d'y entrer !) à laquelle on n'a pu avoir accès que sur le seuil : pour
en récupérer les épreuves il suffit d'attendre le retour, en son temps,
dans la camera oscura.
Qu'il
nous soit juste maintenant donné à voir, à savoir, à voir ça, que la
lumière s'accompagne tout au long d'un obscur indis-sociable.
A
l'aboutissement de tous ces tours,
nous voici enfin tous vertigineux, au bord du trou du monde, aspirés
(à moins que nous soyons déjà dedans), aux confins, aux abords, aux
alentours, aux limites mal délimitées de l'ultime trou noir dont on
ne sait les proportions dans son tour de la matière et de l'antimatière
qu'il délimite ni s'il n'est pas lui-même spéculé en un anti trou blanc.
Mais toutes ces spéculations risquent de déboucher sur le vide en un
tourbillon, en une turbulence. La sagesse nous commande de ne pas nous
laisser déborder et de ne pas jeter le bébé avec l'eau de la baignoire
en prenant le problème par la bonde. Rester terre à terre, en tâchant,
sans détour, de faire d'abord notre trou et de réussir au bout du bout
à être parfois, sur cette terre-ci, une peu plantoir.
Le
vide devant moi, le vide dedans moi, le vide qui n'est pas le manque,
le vide qui n'est pas le néant, le vide, lieu de tous les possibles,
le vide organisateur de ma rencontre des autres pleins de vide.
Le
trou du monde nous troue de part en part mais son vide et notre vide
confondus constituent la plénitude dont nous sommes avides.
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