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"C'est
le regardeur qui fait le tableau"
Marcel Duchamp
Paris,
1882. Jules Lévy, ex-membre du club littéraire des Hydropathes,
décide d’organiser une exposition de « dessins exécutés
par des gens ne sachant pas dessiner ». Simple prétexte pour
réunir le temps d’une soirée souriante ses amis bohèmes.
Le 2 octobre, deux mille personnes envahissent l’exposition d’un
soir. Le mouvement des Arts incohérents est né.
Entre 1882 et 1893, sept expositions
d’Art incohérent surprendront Paris. Avec catalogues et affiches
à l’appui selon les habitudes du monde de l’art, mais
avec une liberté de forme et de ton extraordinaire. Tous les pinceaux
agiles et les imaginations débridées pouvaient prétendre
exposer aux Incohérents à condition de se garder du sérieux
et de l’obscénité, seuls interdits formels. Chaque
exposant pouvait espérer remporter une des médailles en
chocolat attribuées aux lauréats tirés au sort.
Les participants se faisaient appeler
Dada, Zipette, Troulala et se disaient « élève des
lapins » ou « élève de son propre talent »
en réaction contre l’obligation qu’avaient les peintres
du Salon officiel des Champs Elysées de décliner le nom
de leur maître. Derrière les pseudonymes les plus extravagants,
on découvre à l’occasion des signatures célèbres
telles que celles de Toulouse Lautrec, Caran d’Ache ou Alphonse
Allais.
A l’Olympia ou aux Folies Bergères
qui leur prêtèrent leurs murs, les artistes Incohérents
exposaient tout ce qu’ils pouvaient concevoir de plus excentrique
mais aussi ce qui faisait rire le public d’alors : caricatures,
satires politiques et anti-cléricales, parodie tant des peintres
pompiers que des impressionnistes.
Cependant, ce fut le recours au jeu
avec les mots et avec l’inattendu qui fonda leur célébrité
: calembours en images (Porc trait par Van Dyck – Invasion
des uns – Vénus demi-lot), traductions au pied
de la lettre et en trois dimensions (Un général hors
cadre – La moutarde me monte au nez), miroirs pré-duchampiens
(Portrait de tout le monde) et jusqu’à la série
monochroïdale d’Allais dont la pièce écarlate
la plus connue est sous-titrée Récolte de tomates au
bord de la mer Rouge par des cardinaux apoplectiques (1883) et dont
le monochrome blanc Procession de jeunes filles chlorotiques par temps
de neige sera exposé en 1972 à l’exposition Equivoques
du Musée des arts décoratifs de Paris.
Les formats des œuvres incohérentes
« follement hybrides », ainsi que les qualifie Félix
Fénéon en 1883, provoquent la bienséance (12 mètres
de long pour une peinture simili-historique de Caran d’Ache
- 1,50 m de hauteur sur 20 cm de largeur pour une autre au bas de laquelle
un ver de terre se meurt d’amour pour une étoile située
dans la partie supérieure). Les compositions sont peintes sur des
supports qui tournent le Grand Art en dérision : écumoire,
chemise, cervelas à l’ail, toile émeri, balai , voire
sur un cheval vivant peint aux couleurs nationales. Parfois on délaisse
la toile pour ne peindre que sur le cadre (Delpy).
En 1882 déjà, alors
que le pointillisme représente le comble de l’innovation
picturale, les incohérents exposent des aquarelles à l’eau
de Seltz, et des natures cuites, des tableaux en pain, en petits pois,
des sculptures en fromage de gruyère ou marrons d’Inde. Ils
clouent un tulle moucheté de blanc sur une peinture pour suggérer
un temps de neige, ajoutent des perruques, du chocolat, des timbres poste
à leurs compositions et réalisent des pièces d’anthologie
telles que le Tableau démontable pour petits appartement ou
villégiatures d’Emile Cohl dont chacune des neuf parties
constitue un tout en soi et l’ensemble réuni une scène
de genre ; ou encore une allégorie de Poser un lapin mettant
en scène un couple devisant à la terrasse d’un café
: à la bouche du monsieur est fixée une ficelle, passée
à son autre extrémité au cou d’un lapin vivant
grignotant des carottes dans une cage à l’extérieur
de la toile.
Le
public venait aux Incohérents pour se distraire et ne songea jamais
à s’indigner de leurs extravagances. De là à
les considérer comme des œuvres d’art, il y a un gouffre
que personne ne franchira alors. Pas même les Incohérents
qui se disculpent des rares accusations d’anarchisme ou de spéculation
en proclamant en 1886 : « Nous ne faisons pas de l’art
», présageant en toute insouciance de plus tardives revendications.
Au plus fort du succès de leurs
expositions, les Incohérents suscitèrent un véritable
mouvement de mode : cafés et revues fleurirent sur le bitume parisien,
et à la mi-carême toute la ville se rendait à leurs
bals costumés.
Malgré
cette célébrité d’un siècle finissant,
les Incohérents - n’ayant jamais théorisé ni
rien revendiqué d’autre que la bonne humeur - furent relégués
au rang d’amuseurs publics puis oubliés. L’Incohérence
s’est évanouie, comme le chat du Cheshire de Lewis Caroll,
sur un sourire et il n’est presque rien resté de ses talentueuses
incartades, si ce n’est quelques catalogues, affiches et des centaines
d’articles de presse.
En poussant la caricature dans ses
derniers retranchements, l’Incohérence, exempte de toute
contrainte, a atteint avant la lettre les sommets du génie absurde.
Impossible de regarder du même œil Dada et l’art qui
suivit après ces révélations prophétiques.
Nouveau réalisme, Art brut,
Fluxus, Panique…Dans divers territoires l’Incohérence
semble avoir tracé un bout de chemin. La Joconde de Duchamp
fait irrésistiblement penser à une certaine Vénus
de Milo incohérente barbue et nombre des procédés
des avant-gardes successives perdent de leur sel.
L’histoire de l’art ,
qui sacrifie souvent à la manie de trouver des antécédents
à tout, n’a jamais dans sa recherche de filiation mis en
relief l’Incohérence, alors même que nombre de coïncidences,
tant historiques que formelles, nous prouvent que les Surréalistes
et Dada connaissaient les Incohérents. Yves Klein lui-même
aurait eu vent des expériences monochroïdales d’Allais
(la différence entre eux, de son propre aveu, étant qu’Allais
« n’avait pas assumé ». Ben dixit.)
L’incohérence, comble
de l’avant-garde ? Après tout, l’avant-garde par définition
se consume dès lors que le public l’accepte, la classe, la
digère. L’incohérence n’a jamais été
reconnue en tant que mouvement artistique. En cela, peut-être incarne-t-elle
au point extrême et dérisoire la pureté même
de ce que l’on peut entendre par concept d’avant-garde.
En
octobre 1988, Présence Panchounette, collectif iconoclaste sabordé
depuis, recréa quelques œuvres incohérentes à
l’occasion de la Foire internationale d’art contemporain (FIAC)
du Grand Palais. Les visiteurs du stand de la Galerie de Paris posèrent
peu de questions. Il y avait là la Vénus des mille eaux,
le Bas relief, les Dix manches gras, un tableau en pain…
juste sous-titrés d’un cartel indiquant deux dates : celle
de la conception originale et celle de 1988, sans plus de détails.
Faut-il lire dans le peu de curiosité
du public un signe du panurgisme culturel qui fait prendre l’air
entendu à ceux qui ne veulent pas avoir l’air ignorant ?
Ou y lire simplement la modernité de l’Incohérence
? Les rares interrogations concernèrent le prix du Ciel sans
nuage (monochrome bleu) et de la Nocturne à deux voies
(deux toiles noires : les trois points rouges du train partant sur l’une,
les deux points jaunes du train arrivant sur l’autre), qui auraient
été vendus dix fois s’il s’était agi
du Klein et de l’Armleder que les collectionneurs y voyaient. Avant
même d’attendre une explication, beaucoup partirent en maugréant.
Mais combien s’interrogèrent sur le concept d’avant-garde,
sur le précieux du regard, sur l’influence d’un titre
?
Par la suite, il y eut de sages rétrospectives
historiques au Musée d’Orsay et à l’Alliance
française de New-York. Mais c’est à la FIAC en 1988,
dans cette confrontation brutale avec le monde de l’art contemporain,
que l’Incohérence revécut le mieux, goguenarde, et
lourde de questionnements auxquels il n’a pas été
répondu.
L’art
c’est vous. Vous c’est le centre du monde. Face à la
même apparence dissimulant de multiples mobiles, de multiples regards.
L’art est hasard. Ayons du moins la décence de déchirer
les calendriers. Parfois l’anodin devient éternel.
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Indications
bibliographiques :
- Catherine CHARPIN, Les arts incohérents (1882-1893), Paris,
Syros-Alternatives, 1990.
- Luce ABELES, Catherine CHARPIN, Arts incohérents, académie
du dérisoire, Paris, Réunion des musées nationaux,
1992 (les dossiers du Musée d’Orsay).
- L’avant-garde a bientôt cent ans, Galerie de Paris,
1990 (catalogue édité à l’occasion de l’exposition
de Présence Panchounette à la FIAC 1988).
- Denys RIOUT, « Remarques sur les Arts Incohérents et les
avant-gardes », in Actes de la recherche en sciences sociales,
Paris, nov.1981, pp.86-88.
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