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Jhy Cheng, comment naît lidée des sujets de
tes tableaux ?
Voici
ma démarche
Je commence par ranger mes affaires,
mes livres, des magazines, des photos, mon matériel de
peinture aussi, je range, je trie, je dérange, ça
me permet de réfléchir, de faire jaillir une idée.
Cest comme labourer une terre, la chauffer. Mes idées
peuvent émerger à partir de nimporte quel
support, là, sous mes yeux, dans mes mains. La question,
cest la « bonne température » du support,
le bon moment pour chaque support
-
Est-ce que pour toi quelque chose dessentiel se passe au
moment du choix ? Est-ce quun tableau se joue à
ce moment-là ?
Ah
bien sûr ! Dans la philosophie chinoise ancienne, on dit
que si tu veux savoir sil fait froid ou sil fait chaud
dehors, alors tu dois sortir, personne ne peut savoir à
ta place, le chaud et le froid, cest une question de tempérament,
ça dépend de chacun. Le choix dun support,
cest pareil pour moi, cest une question de tempérament
et de température. Pour savoir il faut faire, il ne faut
pas seulement penser
-
On pourrait dire que la philosophie, comme toi tu lentends,
est dans la vie, dans lexpérience
Cest
ça. Un jour en France, au début, je me promenais
sur les quais Gillet à Lyon et je suis passé à
côté dun jardin : dans un coin, il y avait
un endroit où le jardinier avait déposé des
feuilles mortes avec de la sciure. Avec le temps, cest devenu
de lengrais. Au même endroit, plus tard, jai
vu que des courges avaient poussé partout. A cet instant,
jai eu envie de peindre ce que je voyais, la composition,
les formes, les couleurs, tout était parfait. En voyant
tout cela, je me suis souvenu de mon enfance quand japprenais
à écrire avec un pinceau : les traits des caractères
chinois restituaient les mouvements du pinceau et sentrecroisaient
comme les tiges des courges de ce jardin. Dans un endroit, il
y avait des courges qui pourrissaient et je les ai observées
longuement. Jai même passé une journée
entière dans ce jardin pour observer les changements de
lumière
A lépoque, je suivais une formation
aux Beaux-Arts, une formation très académique, on
travaillait sur les natures mortes, alors jai commencé
par faire une nature morte à partir de ce jardin et des
courges. Cette notion de « nature morte », ce type
de thème et de technique me questionnait beaucoup : dans
la tradition académique, pour faire une nature morte, tu
poses un fruit ou un légume sur une table et tu le peins.
Mais moi jai fait autrement : jai pris un détail
du tableau du jardin que javais déjà fait,
ce détail cétait la courge, et jen ai
fait un tableau. Cétait une autre manière
de faire une nature morte en rompant avec le pur académisme.
Puis, un jour, je me suis mis à peindre une courge sur
un grand format, comme ça, dun coup, et je me suis
mis à réfléchir, à chercher des idées
sur la vie, sur les transformations de la vie, de la nature, des
humains. Jai cherché aussi des contes chinois qui
expliquaient comment le monde sort de la Nature.
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| Alors
jai laissé pourrir une courge et jai
observé les transformations, les transformations
de la peau. |
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La
courge sest mise à germer et pour moi cétait
comme la vie qui sortait. Jai commencé à
imaginer lintérieur de la courge. Peu après,
au Louvre, jai vu un tableau de Jacopo Tintoreto,
Le Tintoret, un tableau du XVI° siècle intitulé
Le Paradis. Au fond, avec ce travail à partir
de ce jardin et des courges, jai retrouvé trois
phases décrites par la philosophie chinoise. |
Voilà
ce qui est dit : je vois la montagne telle quelle est, puis
je vois la montagne mais ce nest plus elle, et enfin la
montagne nest plus comme je la voyais à lorigine
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Cest cette première rencontre avec ce jardin français
« paradisiaque » qui avait tout déclenché
?
Quand
jai vu ce jardin, je me suis dit : cest ici que je
veux vivre
-
Est-ce quon pourrait dire que pour trouver son propre «
paradis », il faut sortir de sa culture dorigine,
aller dans la culture dun autre ?
Cest
ça. Après avoir vu ce jardin, jai commencé
à prendre de la distance vis-à-vis de moi-même,
à ouvrir les yeux, à me poser de nouvelles questions.
Je me demandais aussi pourquoi mon tableau sur la courge ça
ne marchait pas ici, pourquoi les français ne comprenaient
rien à ce tableau. Aux Beaux-Arts, les professeurs me disaient
: « ça cest ton histoire, pour nous une courge,
cest un aliment, cest pas de lart ». Ça
ma beaucoup découragé mais jai continué
à essayer de comprendre, je me disais aussi « comment
vais-je réussir à dire ce que je veux dire, à
convaincre ». Puis je me suis dit « tant pis »,
je vais le « crier », ça passe ou ça
casse. Jai commencé à réfléchir
sur ma culture : là-bas, à Taiwan, en quoi cest
différent ? Cétait pas facile de venir en
France, de partir de mon pays, même si jen avais vraiment
envie. Du coup, je me suis demandé : en quoi la Chine est
différente de Taiwan ? Pour moi, cest à peu
près identique et en même temps cest différent,
la mentalité est différente. Je voulais aussi sortir
de cette image de Chinois quon me renvoyait tout le temps
ici. Pour vous, un Chinois ou un Taiwanais cest pareil.
La grande différence entre la Chine et Taiwan, cest
la politique. Je me suis mis à comparer le communisme chinois,
à partir de Chang Keï-Chek, avec le régime
taiwanais. Dans le fond, pour moi, cest la même cage,
ce quil faut, cest trouver le moyen den sortir,
de franchir la petite porte de la cage. La culture chinoise est
une culture « sévère », le pouvoir là-bas,
cest la politique, sans le pouvoir politique tu ne peux
rien faire, tu ne peux pas partir. A Taiwan par contre, cest
largent qui te donne du pouvoir, largent ou le succès,
la reconnaissance. Pour revenir à la peinture, cest
à ce moment que jai commencé à faire
un premier portrait de Mao et un de Chang Keï-Chek.
- Cest à
ce moment que tu as commencé à travailler des portraits
?
Non,
cest à partir de ma rencontre avec Pei-Ming aux Beaux-Arts.
Jai fait un stage avec lui. Ming faisait tout un travail
sur des portraits de Mao. Les deux premiers portraits que jai
faits étaient ceux de mon père et de mon frère,
puis jai utilisé des portraits dhommes politiques
et après des portraits dinconnus, des gens quon
peut rencontrer nimporte où, quon peut croiser
dans la rue par exemple. Pour moi, peindre ces portraits, cest
comme batailler avec limage dun autre, il y a une
tentative de destruction de cette image et ça me soulage,
ça me permet de continuer à travailler. Ça
crée un désir de vivre
-
Pourquoi utilises-tu soit du noir et blanc, soit de la couleur
pour peindre ces portraits ?
En
fait, le noir et blanc ou la couleur, cest pareil pour moi,
cest simplement des moments où jai besoin de
lun ou de lautre, selon mon sentiment.
-
En quelle année as-tu fait les tableaux sur la courge ?
1990.
Mais je les ai détruits parce quils étaient
trop encombrants et lourds. Pourtant ils étaient intéressants.
Après avoir peint cette courge, jai commencé
à être soulagé et à pouvoir réfléchir
sur ma vie : pourquoi on vit ? Et pourquoi jai choisi la
France ? On vit pour montrer ses qualités, il faut les
montrer sinon cest pas la peine de vivre. Si tu ne peux
pas montrer ta valeur tes comme une ordure, un déchet
Alors, jai essayé de « crier », de «
crier » pour dire « je suis là, il ne faut
pas moublier ! ». Je me suis dit que si les enfants
crient, cest pour survivre, cest une manière
de montrer leur désir de vivre en disant « je suis
là ».
-
Le fait dêtre là, de le montrer, ça
suppose quil y ait des autres en face pour recevoir le cri,
écouter le cri, et quand tu dis « je fais des tableaux,
cest pour montrer
».
Cest
ma manière de montrer. Pour moi, il y a une chose très
importante quun professeur ma dite : il faut utiliser
les choses que je connais
cest-à-dire
cest pas exactement ce que je veux dire, jai un proverbe
en tête, un proverbe chinois qui dit quun canard,
ça marche mal mais ça nage très bien, alors
cest dans leau quil évolue, son milieu,
cest leau ; eh bien pour moi, le domaine que je connais
cest la création.
-
A ton avis, comment font ceux qui ne sont pas peintres pour montrer
quils existent ?
Ça
cest pas mon problème
avant, jessayais
toujours de comprendre ce qui se passait dans la tête des
autres. Maintenant jai compris comme certains peintres ou
certains écrivains ce besoin de sisoler du monde
pour se trouver. Cest Gao Xingjian qui a dit la même
chose : la liberté, cest trouver son propre chemin.
Ça demande du temps. Cest pareil que lorsque tu as
perdu une clé par exemple, il ne faut pas se dépêcher
de la chercher, on a besoin de temps pour trouver. Tu vois, pendant
la période où je travaillais autour de la courge,
jai traversé une période très difficile,
ça peut être ça ce que jappelle le tragique,
mon oncle est mort (1990) et deux ans après mon père
est décédé subitement, à cette époque
jétais en France et jai reçu un coup
de téléphone de ma sur qui ma annoncé
la mauvaise nouvelle
je suis rentré précipitamment
là-bas. En plus je devais passer un examen blanc, tout
ça ma beaucoup éprouvé. Je crois que
cest ce qui a fait que jai vraiment commencé
à faire un retour sur ma vie pour y voir plus clair.
-
Mais est-ce que tu penses que ce besoin daffirmer son existence
est propre aux artistes ?
Je
pense que chaque personne a sa façon de montrer ce besoin
dexister et cest ce qui rend la vie intéressante
Bon, pour revenir à cette idée du tragique qui ma
finalement servi dans mon travail, il y avait la mort de mon père,
et puis à cette époque quelques uns de mes amis
venaient de se faire quitter par leur copine, ça ma
fait réfléchir à ma condition dartiste,
une condition difficile à cause de lincertitude financière,
parfois même tu ne sais pas si tu auras de quoi te nourrir.
Cette facette de la vie dartiste, la difficulté financière,
intervient vraiment quand tu veux construire un couple, pour une
femme dartiste, il faut accepter cette incertitude et cest
compliqué
A lépoque, je ne pensais quà
mon travail, je me disais « ça passe ou ça
casse », mon travail, ma peinture, ma vie tout simplement.
-
Est-ce que tu crois que ta vie personnelle, ta vie intérieure
et affective, oriente ta peinture dans le fond, lui donne des
directions, notamment avec toutes ces questions, ou cette manière
de peindre naura été quun moment dans
ta vie ?
Pendant
cette période, je peignais ce que je naimais pas
mais ce nétait pas le plus important, ce qui était
important pour moi cétait de peindre, de peindre
absolument, de peindre ce que jétais, comme jétais.
En peignant jétais. Aujourdhui jai compris
que dans la peinture, cest en faisant quon trouve.
Ma mère me disait que cest comme le corps, cest
« sans fond » on pourrait dire, on ne peut jamais
le remplir complètement, la pensée cest pareil,
alors il faut faire et arrêter de penser. Cest pendant
cette époque que jai découvert quau
fond de moi, il y avait une sorte de petite lumière qui
me donnait du courage. Cest à cette époque
aussi que jai commencé à lire sur la pratique
zen et à méditer pour faire apparaître cette
lumière.
-
Et elle venait doù cette lumière ?
Du
tragique. Cette lumière, il faut savoir la saisir et lutiliser.
-
Ça cest propre à toi, à la tradition
chinoise ?
Je
ne peux pas te dire, je le sens, cest comme si au fond de
moi, il y avait une petite lumière, et cette lumière
chauffe par ce que je fais.
-
En fait, tu cherches en faisant, ta recherche est dans lacte.
Cest
pour ça que je me suis mis à travailler sur des
grands formats. Je voulais raccourcir le temps de peinture, concentrer
ce temps dans des gestes rapides, précis. Jai pris
des grands formats et jai fabriqué des brosses larges.
Mon idée était que dans un geste saccomplit
un long travail déjà là, déjà
en moi. On peut rapprocher cette idée, cette manière
de peindre, de la calligraphie chinoise où ce qui est important,
cest le geste juste. Mais il y a aussi un travail sur lespace
et sur le temps. Pour nous, le temps et lespace cest
du mouvement, mon geste aussi cest du mouvement, alors avec
ce geste je peux prolonger le temps, je peux limprimer dans
un espace limité, cest-à-dire la toile. Pour
moi, la peinture cest un cycle : la recherche des idées,
la préparation, lacte de peindre, même le nettoyage
des pinceaux ça fait partie du cycle. Dans le tableau,
toutes les phases de la peinture viennent se concentrer à
un moment donné. On pourrait dire que ce travail déjà
là, mais tout le reste aussi, passe, « explose »
sur la toile. Je parlais tout à lheure de «
chauffer la terre », de fouiller, de farfouiller avant le
bon moment et la bonne température, et puis vient le bon
moment : le geste doit sortir. Il y a le même cycle dans
la Nature. La courge par exemple, elle naît, elle se développe,
elle pourrit en germant, en donnant la vie
pour nous il
ny a pas la vie dun côté et la mort dun
autre côté, il y a un cycle où la vie et la
mort sont liées, la mort cest pour que la vie recommence.
Au moment où je peins, cest pareil, cest pour
que la vie recommence
-
Cette retrouvaille avec « ta propre lumière »,
est-ce que finalement cest la même chose que lorsque
tu dis que quand tu peins, cest comme une bataille ?
Oui,
cest ça. La bataille, cest ce cycle, et quand
la mort intervient, cest le début de la vie
-
peindre, cest une bataille, cest un combat.
Cest-à-dire
un combat avec la tristesse, jai essayé de batailler
avec ma tristesse. Pour moi, cest comme tous les graffitis
quon voit sur les murs : ce sont des moyens de dire quand
même lorsquon narrive pas à parler. On
voit la même chose sur le mur de Berlin. Eh bien moi, je
bataillais avec mes propres idées. Aragon disait que vraiment
lamour est dans lart. Pourquoi cest dans lart
? Parce quil ny a pas de piège, lart
cest pas un piège pour attraper les gens (comme on
attrape des poissons dans un filet), cest un moyen de raconter
ce quil y a vraiment au fond de toi. Jessaye de me
soigner en même temps, de me « soigner » cest-à-dire
de me « soulager ». Au cours dune exposition,
un jour que je racontais ça à quelquun, cette
personne ma dit que jétais un médecin
et que mes tableaux servaient aussi à le soigner.
-
Tu es daccord avec cette personne, tu penses que ce que
tu dis vaut aussi pour le spectateur ?
Cest
entre les deux que ça se passe, entre le peintre et le
spectateur. Pour faire du cinéma, pour être cinéaste,
il faut aussi être spectateur, se mettre à la place
du spectateur en quelque sorte. Dans la tradition chinoise, on
raconte quun médecin na réussi à
trouver un remède contre la peste quen attrapant
la maladie, cest en luttant lui-même contre la peste
quil a trouvé un remède contre elle, de lintérieur
-
Mais est-ce que ça marche dans lautre sens ? Si un
tableau parle au spectateur, il parle à ce qui chez lui
tient du peintre ? Au fond de lui, il aurait quelque chose du
peintre et cest pour ça que ça lui parle
Le
peintre comme le spectateur doit se mettre à la place de
lautre, cest une question de confiance entre lun
et lautre, sinon on ne peut pas peindre ou regarder un tableau.
Il faut adopter le point de vue de lautre. Depuis tout petit,
je pense que lart sert à donner de la joie. Et pour
y parvenir, je pensais avant quil fallait tout calculer,
bien respecter des proportions, etc. Et puis je me suis
détaché de cette idée en essayant de provoquer
le spectateur, en considérant que le spectateur, il est
avec moi et que cest en pensant, en peignant ainsi que je
parviendrai à donner de la joie
-
Un tableau, cest pour donner de la joie au spectateur
au spectateur et à moi aussi, au peintre aussi.
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En fait, en peignant un tableau, tu vas puiser dans la tristesse
et dans le tragique pour donner de la joie.
Oui.
La tristesse cest une présence permanente, mais la
joie ça vient dun coup, ça surgit à
travers la tristesse, et sans tristesse il ny a pas la joie.
Cest-à-dire que la joie, cest contre la tristesse
sauf que la joie, ça ne dure pas longtemps, pas très
longtemps. Cest pour ça quen chinois on dit
:

(prononcer [aj])
ça
veut dire « aimer » et quand tu te fais mal tu dis
quoi ? « aïe aïe aïe » et cest
lamour. Au fond lamour cest quoi ? Cest
le mal, la souffrance. Quand lamour sarrête,
ça fait mal. Cest ce que ça veut dire en chinois
« aimer ».
-
Est-ce que tu penses que pour être touché par ta
peinture, il faut connaître ta culture dorigine, la
culture chinoise ?
Non,
je ne pense pas. A partir du XIX° siècle, puis surtout
à partir de Duchamp et de Malevitch, on a dit que lart
était mort. Si lart est mort, alors tout peut être
art. Ça donnera le Pop Art par exemple. A partir de ce
moment, lart, la peinture sest tournée vers
loriginalité de lartiste, vers sa personnalité,
son « âme », et cela contre les valeurs esthétiques.
Lart devient un moyen pour lartiste de sexplorer,
de chercher son « âme ». Cest la même
chose pour le spectateur : mes tableaux sont comme la surface
de projection de sa propre recherche, de la recherche de son «
âme ». Dans la peinture, cette recherche mène
au plaisir, à la joie aussi. Quand je dis « âme
», je pourrais dire « équilibre » au
sens taoïste. Bien sûr, on peut donner plusieurs sens
au mot « âme ». Quon dise que cest
Dieu ou le diable, ou autre chose, cest pareil, cest
invisible, cest impossible à voir, alors on a inventé
des images pour se repérer. En fait, au fond de nous, il
y a toujours ces deux aspects, le bien et le mal, deux côtés
opposés, toujours opposés
Cest de leur
confrontation que jaillit ma peinture. Cest ce que je dis
quand je dis que peindre, cest une bataille. On peut préciser
encore cette notion de « bataille ». Quand je peins
un portrait, je cherche toujours à produire de lambiguïté
par rapport à la réalité. Cette ambiguïté,
elle jaillit de laction, dans laction. Il faut laisser
parler cette action. Cest un travail sur lambiguïté
de la perception. On trouve ça dans lart contemporain
sous la forme des hologrammes, des images en trois dimensions,
ou de certaines images qui jouent sur les rapports entre la figure
et le fond. Lambiguïté dont je parle au niveau
de limage joue sur la variation de la perception selon le
temps ou la position du regard.
-
Daccord. Est-ce quon pourrait dire que dans ta peinture
le mouvement joue aussi sur une frontière floue entre le
visible et linvisible ?
Ah
oui, ça cest sûr. On peut dire finalement,
à propos des portraits, quil ny a rien, cest
de la matière, cest tout, cest pas des portraits.
Dans la peinture elle-même, on peut remarquer toutes ces
différences, ces oppositions, au niveau de la lumière
ou de la matière. Par exemple, si tu tapproches dun
de mes « portraits », il ny a plus que la matière,
mais si tu te recules la forme apparaît. Cest ça
lambiguïté au niveau de la peinture elle-même.
Alors la forme, le « portrait », il est visible ou
il est invisible ? Cest entre les deux, cest ambigu.
On pourrait dire quil y a quelque chose comme du brouillard
dans cette ambiguïté. Quand tu regardes ces «
portraits » et que tu les fixes, cest au niveau de
la rétine que se joue cette ambiguïté. En fait,
je crois que mes tableaux sont des reflets de la société
actuelle. La société exige quon lui donne
des images découpées de nous-mêmes. Tout est
flou et ambigu. Lart actuel se retrouve dans ce chaos dhumanité.
Mais il y a autre chose, il y a linterprétation du
spectateur. Je veux dire que quand tu vas regarder un de mes tableaux,
cest comme une lumière, mais il faut du temps et
de la sérénité pour en sortir les idées
essentielles. Si tu es calme, tu peux extraire plein de choses.
On ma souvent dit quon ne pourrait jamais accrocher
certains de mes tableaux dans une maison. Mais si tu sais trouver
une autre façon de regarder, ça change complètement.
Dans la vie cest pareil. Une même chose, tu peux la
regarder comme de la merde ou comme un trésor. Cest
la position du regard, la manière de regarder qui compte.
Cest la vraie question chez les humains. Cest lêtre
humain qui crée lui-même les problèmes. Au
fond, sil ny avait pas dêtre humain, il
ny aurait pas de problème. Toutes les discussions
sur lêtre humain, elles portent sur quoi ? Sur la
naissance et sur la mort. Ce qui est grave, la gravité,
cest la mort. Cest la mort qui fait parler.
-
Est-ce quon pourrait évoquer maintenant les peintres
qui tont influencé ?
Le
premier, dont on a déjà parlé, cest
Yan Pei-Ming que jai rencontré à lécole
des Beaux-Arts de Lyon. Cest quelquun qui ma
beaucoup influencé sur le plan de la technique picturale
et des portraits. Ensuite jai essayé de rompre avec
linfluence de Ming et je me suis tourné vers Gerhard
Richter. Ce qui mattiré chez Richter, cest
le thème du flou dans ses photographies, et puis son travail
de peintre sur la matière, il faisait des tableaux de matière
en quelque sorte et ça ma beaucoup aidé à
travailler la lumière et labstraction. Cest
lui aussi qui utilisait des grandes brosses pour obtenir ce quil
voulait au niveau du flou et de la matière, ça fait
penser à De Kooning. Au niveau des idées, notamment
de cette notion de « cri » qui est aussi le titre
dun de mes tableaux, je me suis inspiré de Francis
Bacon et de Munch, dAndy Warhol. Bacon, par exemple, présentait
ses personnages enfermés dans une cage, comme des animaux.
Comme au cinéma ou dans un dessin animé, on dirait
quil y a des parenthèses, que les personnages, les
animaux, le monde sont mis entre parenthèses. Mais pour
moi, tous ses éléments baignent dans un espace ouvert,
infini. Chez Warhol, jai été intéressé
par son travail sur lactualité immédiate,
notamment ses photos de fugitifs dont il a fait des séries
de portraits à partir de la technique de la sérigraphie
-
Jhy-Cheng, pour finir, je peux te poser une question impossible
?
Oui
[rire]
-
Donc tu as le droit de me faire une réponse impossible
Voilà
[rire]
cest impossible
mais tu es venu ici pour
poser des questions impossibles
-
Oui
[rire]
quelle est ta prochaine période
?
Pour
préparer la mort
[silence
rire]