L'ALEPH n°13, La Jouissance

________Edito________
(Par E. Bruyas)


    
L
a jouissance a bien de quoi faire tourner la tête, tant elle est susceptible de tourbillonner sur elle-même pour adopter des poses multiples, des rythmes divers, des accents subtils, menaçants ou prometteurs. Emotion rapide et fugace qui se résout dans le plaisir des sens, émotion profonde, aspiration intense des délices de l’existence. Jouissance heurtée et frustrée, épanouie et conquérante. Jouissance en mouvement ou en repos, qui se précipite ou qui sait attendre son heure...
      Notre prétention n’est alors en aucun cas d’avoir cerné la jouissance, seulement de l’avoir approchée selon notre voeu réitéré d’horizons multiples. Depuis les nuances et les extensions acquises par la notion de jouissance au fil du temps, celle-ci nous a emportés loin : dimension jubilatoire de la langue de Devos et de son usage si fin des syllepses ; jouissance qui jaillit d’une conversion réfléchie du désir capable d’exprimer, selon R. Misrahi, une profonde jubilation de l’être ; éclairage freudien du champ de la jouissance qui creuse les failles et les méandres de notre psychisme ; approche désincarnée de la jouissance à travers l’ébullition mystique.
    A trouver encore des jouissances poétiques, littéraires et musicales, jusqu’aux envolées spirituelles d’Am’Ganesha’n à prendre au premier ou au second degré selon les aspirations.
    Jouissance confiante en elle-même, gonflée par les sens ou portée par une intellection pure. Jouissance authentique, tronquée, douloureuse, hésitante ou conquise par-delà les gouffres. Trajet susceptible, espérons-le, de montrer le visage ambigu de la jouissance : expression tour à tour de la dépossession et de la possession de soi, de notre condition à bien des égards désarmée et de notre capacité d’élans jubilatoires. Une manière sans doute aussi, à l'encontre de l'idéologie contemporaine du devoir d'être heureux se dissolvant dans une jouissance triviale et fallacieuse, d'insister sur la dimension non évidente de la jouissance. La jouissance n’a pas fini de se chercher, oscillant toujours entre des pôles ravissants ou ténébreux, entre nos déchirures et notre capacité créatrice. La "jeune fée maladroite" qui orne notre couverture est à l’image de cette tension. Reste notre tentative de n’avoir pas égaré le lecteur et d’avoir pu stimuler sa curiosité.
    En souhaitant donc qu’à l’issue de ce cheminement la jouissance puisse avoir le dernier mot...


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