Le
titre de cet article n'est-il qu'une provocation ? N'est-ce
qu'une figure de style ? Toute cause génère
son martyre. Disons plus simplement que l'athlète sera
la figure emblématique, le martyre sacrifié et
loué de tous les enfermés. Face au tombeau, nous
nous recueillons. Nous nous inclinons. Le respect pesant qui
entoure les tombeaux invite à la discrétion, à
la commémoration. Il y a la tombe du soldat inconnu.
Il y a le monument du cycliste trop connu et trop dopé1.
Justement ! Que peut venir faire l'athlète dans la martyrologie
de l'enfermé ?
Tout.
Il est tout ! Tout ce que concentre comme angoisse, comme turpitudes,
comme déchéance l'enfermé. Du moins est-ce
le point de vue de Galien2.
Georges Perec en reparlera. Plus tard, bien plus tard. De Pergame
à W3,
du cur de l'Antiquité à la terre d'effroi
décrite par Perec, les mêmes corps déshumanisés,
disloqués, enfermés. Dérèglement
sans frontière, sans temporalité. Corps enfermé
et corps de l'enfermé ne font plus qu'un. L'enfermé
est corps, espace et limite ; centre et circonférence.
Oubliée l'image classique du corps prison de l'âme.
La corporéité avale tout. Elle enferme, s'enferme,
devient la figure mythique de l'enfermé. De celui qui
crie et ne répond plus à ses cris. De celui qui
asphyxie, trop pesant, écrasé par sa masse.
La
voilà la figure symbole, l'image pieuse de l'enfermé.
Elle méritait bien un tombeau. Galien en est l'architecte.
Peut-être le moins attendu. L'homme de l'art médical,
le maître incontesté avec Hippocrate du bien vivre
son corps, Galien qui a guidé des générations
de médecins, de barbiers chirurgiens voit dans l'exercice
sportif le comble de l'inutilité, du factice, du dérisoire
et de l'inhumain. C'est en cela que pour lui l'athlète
est enfermé, l'enfermé par excellence. Pour s'en
convaincre, écoutons Galien qui, pour l'occasion, rapporte
un texte d'Euripide : "Mille maux affligent la Grèce,
il n'en est pas de plus grand que la race des athlètes
! D'abord, ils n'apprennent, ni ne pourraient apprendre à
mener une vie honnête. Comment, en effet, un homme esclave
de sa bouche et dominé par son ventre pourrait-il amasser
quelque argent pour nourrir son vieux père ?"4.
Nanti
de l'avis du poète, Galien peut se livrer à une
diatribe censée convaincre les jeunes gens de se détourner
de l'activité athlétique. Dans cette exhortation,
l'athlète est cet enfermé ultime, plus près
des bêtes brutes que des dieux.
L'enfermé
de Galien, nous l'avons débusqué dans un texte
qui a pour titre Exhortation à l'étude des
arts5. Il a pour
objet de détourner les jeunes gens des arts "inutiles
ou méprisables". La vertu pédagogique de
ce court traité ne pourra nous échapper. Galien,
de manière générale, les met en garde,
veut leur apprendre à se défier de la "faveur
publique". Cette dernière est porteuse d'illusions,
les trompe sur la réalité de leur existence. Plus
précisément, c'est elle qui, en renvoyant des
images avantageuses d'eux-mêmes, leur fait idolâtrer
les apparences, et au premier chef : leur corps.
Galien
dénonce ici la perversité des avantages corporels
et commence par ce qui est l'apanage naturel de la jeunesse
: la beauté. Nous voyons se dessiner une approche classique
: l'âme prisonnière du corps, vaut mieux que cette
beauté passagère et superficielle. Invoquant un
précepte de Socrate, Galien apostrophe ainsi le jeune
homme : "Qu'il se regarde au miroir, et s'il est doué
d'un beau visage, qu'il s'efforce de mettre son âme en
harmonie avec son corps, persuadé qu'il est absurde qu'une
âme déshonnête habite dans un beau corps
[...]"6.
Nous
avons là une figure habituelle de l'enfermé. Celle
de celui qui se laisse séduire et charmé par son
corps-prison. L'enfermé est enveloppé. Il est
réduit à l'âme du malheureux qui n'a pas
su retenir les conseils de Socrate et encore de Solon, Homère
ou Sappho. L'enveloppe corporelle devient le lieu de l'enfermement.
Tout cela est en parfait accord avec le Phèdre
de Platon où les âmes, victimes des facéties
de l'attelage ailé, se voient livrées au monde
de la matière, en attendant des jours meilleurs et une
libération prochaine.
Cependant,
l'enfermé prend une toute autre dimension lorsque cette
âme disparaît. Il y a en effet réfutation
d'un en-soi, d'un enfermé à qui la liberté
peut être promise. Nous sommes alors face à un
enfermé tellement bien enfermé, qu'il n'est plus
question de rompre son enfermement. Cet enfermé, Galien
le nomme et le décrit : c'est l'athlète.
Le
portrait qu'en dresse Galien nous mène aux confins de
l'humanité, et même plus loin encore ! Il n'est
plus cet enfermé ordinaire que nous pouvons interpeller,
ce trop beau jeune homme étourdi par sa prestance. L'affaire
est plus grave. Nous le pressentons dès ce premier jugement
de Galien : "Les athlètes n'ont jamais joui des
biens de l'âme, pas même en songe ; cela est tout
à fait évident ; car bien loin de savoir si leur
âme est raisonnable, ils ignorent même s'ils en
ont une"7.
Ignorance
n'est pas disparition. Il y a peut-être encore de l'espoir.
En fait, dans ce corps entraîné, modelé
par l'effort physique et les régimes alimentaires, nous
retrouvons une prison, certes moins élégante que
celle de la beauté, mais une enveloppe prison. Galien
semble disposé à l'admettre et à s'en tenir
là, en décrivant la réalité peu
ragoûtante de ce nouvel enfermé moins stylé
: "[...] leur âme est comme noyée dans un
bourbier"8.
Ce
bourbier de chair et de sang répugne à Galien,
comme déjà Platon9.
Cet anathème vis à vis de l'athlète n'est
pas spécifique à Galien. Solon, Euripide, et Platon,
parmi d'autres, sanctionnent sévèrement la profession
d'athlète.
C'est
tout d'abord le signe d'un dérèglement. Autant
la gymnastique est bonne pour l'hygiène et la santé
du corps, autant l'entraînement intensif est mauvais.
Cela fait de cet enfermé une catégorie pathologique.
Nous y reviendrons.
Le
rejet de l'athlète est surtout motivé par l'affirmation
de leur inutilité pour l'Etat. Enfermé qu'ils
sont dans les chimères de leurs efforts mécaniques,
ils ignorent les enjeux politiques et ne répondent pas
aux besoins de la cité. Elle demande de bons combattants
ou des administrateurs zélés et n'a que faire
des adeptes de la voltige ou autre tour de force. Ils ne sont
même pas de bons soldats. Galien, à ce propos,
se souvient encore d'Euripide. Ce dernier a une vision surréaliste
d'un champs de bataille où la logique du plus subtil
ou du plus fantasque des stratèges est battue en brèche
: "Combat-on dans la mêlée le disque en main,
repousse t-on les ennemis de la patrie en courant à travers
des boucliers ; personne ne fait de pareilles sottises quand
il est devant le fer ennemi"10.
Cette
course folle permet à Galien de souligner l'ineptie d'une
vie consacrée à tant de vains efforts. L'image
a le mérite d'être saisissante. Cette course, tout
autant absurde qu'inutile à travers les boucliers, symbolise
l'enfermé coupé du monde. Un enfermé qui
ne voit plus, qui n'entend plus, tout occupé qu'il est
à ses obsessions. Qu'a-t-il à dire aux hommes
? Qu'a-t-il à faire avec eux ? Plus rien. Pire qu'un
moins que rien, que le plus scélérat des vauriens,
il est tout entier abandonné et enfermé dans sa
danse de l'absurde, qu'il tourne, qu'il saute ou qu'il court
droit devant lui.
Mais
Galien n'en reste pas là. Il va plus loin dans la description
de la déchéance. L'enfermé, isolé
du monde des hommes, de son ordre politique, de la cité,
il l'emmène au-delà de toutes frontières,
dans un lieu improbable.
L'âme
des athlètes comparée à la stupidité
des bêtes brutes et noyée dans une sorte de boue,
ne suffit plus à la démonstration de Galien. Il
veut insister sur le caractère misérable de leur
vie. En fait, ils n'ont pas d'âme, le bourbier a tout
anéanti. En ce sens, leur relégation dans une
sous-humanité tout aussi baroque que surréaliste,
ne répond plus aux enjeux du texte. Il s'agit d'être
pédagogique, que l'exhortation porte et soit à
même de convaincre les jeunes gens les plus écervelés.
Enfermés, les athlètes ne voient même pas
que les animaux les dépassent en force et adresse. Pour
ce faire, Galien choisit la fable pour mieux l'illustrer : "[...]
et si le héraut d'Olympie appelait, non-seulement l'homme,
mais aussi les animaux, à entrer en lice dans le même
stade, je pense qu'aucun homme ne serait couronné. Le
cheval l'emporterait de beaucoup sur lui à la longue
course appelée dolique. [...] Je pense aussi qu'un taureau
triompherait au pugilat; et si l'âne, ajoute le poète,
veut combattre à coups de pieds, la couronne lui sera
décernée"11.
Le
manque de clairvoyance des athlètes leur fait oublier
les réalités naturelles. Les hommes sont faits
pour dompter les animaux, ils doivent utiliser leurs propres
avantages et non chercher à les concurrencer.
Est-ce
suffisant pour Galien ? Non. Il faut aller encore plus loin
dans l'affirmation de la déchéance. Doit-il décrire
le régime de vie des athlètes, il déclare
: "Leur vie se passe comme celle des porcs, à cette
exception près, cependant, que ceux-ci ne se fatiguent
pas outre mesure, et ne se forcent pas pour manger"12.
Nous
y sommes. Avouez qu'il y avait de quoi faire de l'athlète
la figure martyre de l'enfermé. Et nous repensons à
l'athlète de W décrit par Georges Perec.
Le rapprochement s'impose de lui-même. Que savons-nous
de lui ? "La vie de l'athlète W n'est qu'un effort
acharné, incessant, la poursuite exténuante et
vaine de cet instant illusoire où le triomphe pourra
apporter le repos."13
Et
quel repos !? Lorsque le temps est venu d'arrêter de courir,
de sauter, que sont-ils devenus ? Galien les voit boiteux, ridés,
le corps affaibli et ruiné. Des corps disloqués,
aux articulations fatiguées, édentés. Véritable
vision d'apocalypse dont nous avons encore une fois l'écho
chez Perec. "[...] il faut les voir, ces athlètes
squelettiques, au visage terreux, à l'échine toujours
courbée, ces crânes chauves et luisants, ces yeux
plein de panique [...]"14.
Les
images se fondent. De l'athlète trop bien en chair de
Galien, mais appelé à devenir misérable,
aux athlètes exsangues de Perec, c'est le corps de l'enfermé,
c'est l'enfermé lui-même, corps et âme réunis
dans un même naufrage. Celui du mirage des stades de l'antiquité
et celui d'un stade symbolique, où, les athlètes
disparus, le visiteur apeuré découvrira : "[...]
des tas de dents d'or, d'alliances, de lunettes, des milliers
et des milliers de vêtements en tas, des fichiers poussiéreux,
des stocks de savon de mauvaise qualité."15
Impuissant devant le fer
ennemi disait Euripide.16
Comment
Galien a-t-il pu, déjà, faire de l'athlète
le représentant d'une humanité dénaturée
? Une partie de la réponse se trouve dans un texte intitulé
: "Que les murs de l'âme sont la conséquence
des tempéraments du corps". Que l'athlète
soit rejeté du fait de son inutilité est une chose,
mais ici nous comprenons mieux le mécanisme qui mène
à la constitution de cet enfermé sublime.
Galien
part d'un principe encore une fois bien admis à son époque
: le bon tempérament du corps profite à l'âme.
La gymnastique, une alimentation sage et équilibrée
participe à cette harmonie. Il retrouve ici les enseignements
de Pythagore, Platon, Aristote, et Hippocrate. Mais où
Galien devient original et agit plus en médecin qu'en
commentateur attentif des philosophes, c'est lorsqu'il se démarque
de la théorie platonicienne de l'âme. Plus précisément,
il ne retient que deux âmes sur les trois que lui a léguées
la tradition platonicienne. Le Timée nous apprend
que le principe immortel, rationnel ou divin de l'âme
est séparé du principe mortel afin de ne pas être
souillé. Galien y voit l'âme immortelle qui habiterait
l'encéphale. Ainsi séparée de la tête
par l'isthme du cou, l'âme mortelle a son siège
dans le tronc. La meilleure partie ne s'éloigne pas trop
de la partie divine et occupe l'espace entre le diaphragme et
le cou. C'est l'âme irascible qui désire liberté,
victoire et honneur ; Galien la place dans le cur. Quant
à l'âme concupiscible, celle des désirs
du boire, du manger et de l'amour, elle trouve son siège,
comme l'indique Platon, dans le foie.
D'un
point de vue platonicien, il est facile de parler de cette âme
divine enveloppée par un corps mortel. Nous y avons vu
la première figure de l'enfermé. Mais si Galien
est allé plus loin, c'est qu'il se refuse à discourir
sur cette âme. Il ne conserve que les deux âmes
mortelles qui, elles, sont directement influencées par
les tempéraments du corps. Voyons comment il défend
sa position et examinons les conséquences.
Galien
se défie de l'âme immortelle dont il dit ne rien
savoir. Poussé par son désir d'en finir avec cette
doctrine, il apostrophe Platon et pense trouver un allié
avec Aristote. Il explique que ce dernier lui a enseigné
que la matière et la forme du corps sont essentiellement
constituées du mélange des qualité élémentaires
: l'humidité et la sécheresse, le froid et la
chaleur. Plus précisément, il explique que pour
Aristote la forme ou l'âme d'un corps naturel sont le
fruit de l'arrangement des qualités élémentaires
dans la matière inerte où il n'y était
qu'en puissance. Cela revient à dire que le tempérament
précède la forme dans laquelle il ne faut voir
qu'un résultat. En fait pour Aristote matière
et forme sont des principes primitifs, l'inverse. En pénétrant
la forme, ce qui est puissance, passe à l'état
d'acte. Le tempérament serait alors le résultat.
Nous
voyons ici les libertés prises par Galien vis à
vis de la doctrine. Ceci dit, Aristote n'a pas séparé
l'âme du corps comme il l'explique dans "La définition
de l'âme"17.
Liée ainsi au corps, nous pouvons douter de son immortalité,
ce que ne manque pas de faire Galien ; comme il retient
les actions réciproques de l'âme. Où Galien
force encore la théorie d'Aristote, c'est quand il oublie
que celui-ci a fait de l'âme une chose distincte du corps
par sa nature18. Il
préfère défendre la matérialité
de l'âme en la définissant mortelle et en faisant
un tempérament. Il peut ainsi déjà conclure
: "Si donc la partie rationnelle (ou pensante) de l'âme
est une espèce d'âme, cette espèce sera
mortelle, car elle est elle-même un certain tempérament
de l'encéphale"19.
Galien
est alors armé pour discuter les lacunes que présentent
à ses yeux la philosophie de Platon. Il s'interroge tout
d'abord sur la manière dont Platon considère la
mort. Ce n'est plus le commentateur aléatoire d'Aristote
qui s'exprime, mais plus le médecin, l'observateur :
"Mais si l'âme est immortelle, comme le veut Platon,
cet auteur aurait bien fait de nous expliquer, comme il a coutume
de le faire pour tout ce qui concerne l'âme, pourquoi
elle émigre quand l'encéphale est ou trop froid
ou trop chaud, ou trop sec ou trop humide (car d'après
Platon, la mort arrive par la séparation de l'âme
d'avec le corps), et pourquoi une évacuation abondante
de sang, ou la ciguë, prise à l'intérieur,
ou une fièvre brûlante, la fait aussi émigrer"20.
Galien
se désole de la mort de Platon, trop heureux qu'il aurait
été d'avoir la réponse de sa bouche même
! Puisque aucun disciple du grand philosophe ne vient l'éclairer,
Galien avoue son incompréhension face à une telle
essence incorporelle. Il le précise à propos des
différences que présentent les âmes. Comment
les expliquer si des différences matérielles n'en
sont pas la cause ?
Nous
retrouvons ici son examen de l'athlète. Un dérèglement
du corps, des influences matérielles comme la nourriture,
l'excès de chair et de sang, peuvent expliquer cet enfouissement
de l'âme et sa déchéance. Comment expliquer
une telle chose si l'essence de l'âme est immatérielle
? Galien note que Platon lui-même savait que l'âme
est dominée par le corps. Il suffit de relire ses textes
sur la sottise des enfants ou les délires des vieillards.
Les exemples ne manquent pas et Galien en fait des arguments
qui doivent convaincre le lecteur de sa juste évaluation.
Il précise sa thèse en rappelant les influences
des remèdes et des drogues. Si la drogue provoque les
délires de cette âme dite incorporelle, n'a-t-elle
pas investie sa nature et donc "[...] affaiblit déjà
considérablement la conjecture que toute l'essence de
l'âme est incorporelle"21.
Malgré
tous les points d'accord que Galien peut se trouver avec Platon,
cette matérialisation l'éloigne d'une conception
trop négative du corps. Dans le Phédon,
le corps est tromperie et il faut se préparer à
l'abandonner, autrement dit : apprendre à mourir. Le
platonisme n'a alors de cesse que d'écarter le corps.
Le médecin du Banquet, Erixymaque dénonce
l'amant vulgaire plus fasciné par le corps que par l'âme.
Dans L'Art de la médecine, Galien recensant les
parties organiques principales en note trois : le foie, le cur
et le cerveau. Mais à ce classique platonicien il apporte
une adjonction, il ajoute les testicules. Ce qui fera dire à
Ambroise Paré, plus tard, que si le cur fait vivre,
les testicules font bien vivre, comme le savent les pauvres
eunuques et autres chatrés22.
Galien
regrette d'autant plus de ne pouvoir s'expliquer avec Platon
que ce dernier a tenté de réconcilier l'homme
avec son corps. Se défaire de son corps n'intervenant
qu'avec la mort, la quête de l'harmonie et l'ordre social
exigent une discipline corporelle. Ce rapprochement de l'âme
et du corps doit consacrer un équilibre nécessaire
à l'acquisition de la sagesse. Il affirme ainsi dans
le Timée : "Il n'y a qu'un moyen de salut
: ne pas exercer l'âme sans le corps, ni le corps sans
l'âme."23.
Mais
Galien est allé plus loin. Il a d'une certaine manière
enraciné l'âme dans le corps. Détruire ce
dernier, l'agresser ne peut mener qu'à des désagréments
pour l'âme. Ce corps exposé, objet de convoitise,
célébré dans sa beauté (pensons
à Apollon), mais encore grandi dans l'exploit sportif
des Olympiades est le lieu de toutes les mystifications. De
l'éloge de la santé à celle du corps athlétique,
Galien dénonce le mensonge. L'athlète enfermé
dans son corps et ses mouvements est tout à la fois enfermé
et lieu d'enfermement. C'est une prison qui n'a pas besoin de
murs. L'athlète est devenu son propre gardien. Il n'est
plus l'image idéale de l'homme, mais son enfer, métaphore
saisissante de bien d'autres enfers. C'est aussi comme cela,
avec les circonstances de son histoire, que Perec l'a vu.
Galien
montre que le plus grand bien que possède l'homme est
son corps. L'âme en est devenue un tempérament.
Sa véhémence à dénoncer les régimes
inhumains se comprend mieux ainsi. Disserter sur une essence
immatérielle ne le met pas toujours à l'aise.
Son expérience lui fait ramener l'homme à sa matérialité.
De cela, il est sûr. Ce n'est pas la moindre des leçons.
L'athlète
s'enferme, devient misérable, car il écoute les
sirènes de la "faveur publique" plutôt
que de prendre soin de son éducation. C'est elle qui
nous fait hommes et, pour Galien, nous rapprocher des dieux
en nous éloignant des bêtes brutes abandonnées
à leur instinct. Corps et âme mêlés
doivent être éduqués de concert. Ne plus
être enfermé, c'est aussi penser l'école.
Il s'agit bien de façonner un individu qui, avant tout,
sait discerner les méfaits d'un crédit accordé
à la multitude, à l'opinion. Galien lui-même
sait que son exhortation se heurte à cette croyance,
il ne le cache pas : "Vous me laissez, en effet, soupçonner
une pareille intention lorsque vous en appelez au témoignage
de la multitude et que vous invoquez les suffrages qu'elle accorde
aux athlètes."24.
Il
revendique sa sagesse face aux suffrages de la foule. Son obsession
à démontrer la pathologie inhérente au
corps de l'athlète s'inscrit dans une volonté
pédagogique. Elle n'en évite pas les traits, les
excès et les caricatures. C'est pourquoi nous avons fait
de cet athlète l'enfermé absolu et l'avons rapproché
de l'athlète de W. Dans son refus de tous les
extrêmes, Galien n'oublie pas les considérations
géographiques. Il voit les corps et les âmes des
hommes "[...] qui vivent sous les ourses (au nord)"
complètement différents. Perec, quant à
lui, a placé W tout au sud, à un extrême,
sur la Terre de Feu. L'analogie est éloquente.
L'enfermé
de Galien est bien cet homme dépossédé
de son corps avant de devenir étranger à sa propre
âme. Celui que l'on atteint dans sa dignité en
le réduisant à des gestes d'automates et en altérant
son corps, après avoir été l'apologiste
le plus zélé de ce corps.
Ce
que l'on apprend également, c'est que la solution n'est
pas dans un refuge abstrait et illusoire. La philosophie a trop
souvent dévalorisé le corps, le traitant parfois
avec mépris. Cependant soyons honnêtes, ce n'est
pas une marque spécifique de la philosophie ou de la
religion. Les médecins de la Faculté de Paris
du XVIè siècle, n'ont que dédain pour les
chirurgiens et plus encore les barbiers-chirurgiens. Ce sont
pour eux des êtres assez frustres pour mettre les mains
dans le corps, et pis, dans le cadavre. Les disciples de la
faculté préfèrent de loin la glose et les
digressions philosophiques (souvent obscures) au contact direct
et si instructif du corps.
Ainsi
va le rapport au corps. Tour à tour méprisé
ou idolâtré, à chaque fois perdu. Comment
ne pas penser alors au dénuement dans lequel Heidegger
et Sartre mettent l'homme ? L'existentialisme est allé
jusqu'à dissoudre le corps en faisant de celui-ci le
"fondement de son propre néant". Ce néant,
si commode au maniement des concepts, peine à répondre
aux angoisses des athlètes de W. Que deviennent
l'existence et la liberté de l'homme dans une telle irréalité
? Cette déréliction dans le néant ne peut
qu'abstraire un homme pourtant bien intégré au
réel. Témoignant de la tragédie des camps
nazis R. Antelme a écrit : "La mise en question
de la qualité d'homme provoque une revendication presque
biologique d'appartenance à l'espèce humaine"25.
C'est le corps qui est en jeu. Tout à la fois lieu de
l'inouï comme le dit Giorgio Agamben26,
et lieu de la reconnaissance ultime de son humanité.
Quel
dernier message peut alors nous adresser l'enfermé de
Galien ?
S'il
tourne en rond sans vertige, c'est que le vertige est ailleurs.
Il est dans le mépris que l'on peut avoir pour l'humain.
Enfermé, cloîtré, il doit toujours aller
plus vite, plus haut, sous les regards amusés et cyniques
de ceux qui mesurent et jugent. A chacun sa chaîne. D'arpenteur
et de pouvoir pour les uns. D'enfermés pour les autres.