L'ALEPH n°3, Les Enfermés


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L'Autre-Isthme________

(Par Dominique Goubert)


     J
'ai décidé de témoigner d'une rencontre avec des adultes autistes que j'accompagne au sein d'une équipe éducative.
      Mais avant, il m'a semblé intéressant de faire un bref rappel historique de l'autisme, des classifications dont les autistes sont l'objet depuis environ cinquante ans, et de vous présenter rapidement mon parcours professionnel.

      Moniteur-éducateur depuis 1980, j'ai travaillé successivement dans une Maison d'Enfants à Caractère Social, en foyer pour adolescents délinquants, ainsi que dans un institut de rééducation accueillant des jeunes présentant des troubles du caractère et du comportement. Aujourd'hui, j'interviens auprès d'adultes psychotiques et autistes, et suis en formation d'éducateur spécialisé, formation qui me permet de prendre un certain recul vis à vis de ma pratique professionnelle.

     Le terme "autisme" vient de la contraction de l'expression "auto-érotisme". Il fut d'abord utilisé par Bleuler (psychiatre suisse de la fin du XIX° siècle influencé par la psychanalyse), pour désigner un des symptômes fondamentaux des schizophrénies. C'est en 1943 que Léo Kanner, un des fondateurs de la pédopsychiatrie aux USA, utilise le mot autisme pour désigner un syndrome clinique comportemental observé chez le très jeune enfant. Avant il n'y avait eu que peu de descriptions cliniques de l'autisme, sauf en 1806, celle de Victor de l'Aveyron de Jean Itard.
      A partir de 1943-1945, un grand nombre de recherches souvent polémiques ont affirmé avoir découvert la clé de l'énigme que constituaient les phénomènes autistiques. La publication de Kanner mettait l'accent sur "l'incapacité pour ces enfants autistes à établir des relations normales avec les gens et les situations, et ce dès le début de la vie". Kanner remarquait la précocité de ces troubles chez onze enfants autistes observés par lui - "précoce" signifiant ici "dès la naissance". Dans ces observations, Kanner souligne l'absence d'anticipation chez ces enfants âgés de quatre à six mois lorsqu'un adulte s'approche d'eux pour les prendre dans ses bras. Il remarque également l'absence d'ajustement postural de leur corps par rapport à celui de l'adulte.
      Jusqu'à cette époque, la seule notion de troubles chez l'enfant était connue sous le nom de schizophrénie, dont les premiers signes n'apparaissaient qu'après quelques années de développement normal. Au fil du XIX° siècle, la notion d'idiotie (arriération profonde et congénitale) se transforme en notion de démence "précocissisme", en référence à la démence précoce chez le jeune adulte. Vers 1910, Bleuler remplacera le terme de "démence précoce" par celui de "schizophrénie", et celui de "démence précocissisme" par "schizophrénie de l'enfant". L'autisme, en tant que symptôme de la dite "schizophrénie de l'enfant", était défini par Bleuler comme : "évasion de la réalité avec en même temps la prédominance relative ou absolue de la vie intérieure". L'autisme ne concernait pas les enfants atteints d'encéphalopathie, ou même de déficience mentale ; en effet Kanner soulignait "l'air intelligent de ces jeunes patients".
      Ainsi l'autisme infantile a d'abord été considéré comme un syndrome très rare affectant les enfants à l'intelligence intacte, indemnes d'atteintes organiques. Il était considéré comme une forme particulière de psychose précoce, au même titre que la schizophrénie.
      Ici je me dois de faire un détour, et vous expliquer succinctement les tentatives de classifications dont l'autisme fut l'objet.
      En effet, sur près de cinquante ans, les critères utilisés pour établir chacune de ces classifications ont évolué, et en partie changé de nature. Alors que chez Kanner, il s'agit essentiellement d'inaptitude dans la relation à l'autre par rapport à une norme établie, au fil des décennies la notion d'inaptitude va être peu à peu complétée par celle de déficience. L'inaptitude privilégie un abord fonctionnel, alors que la déficience, elle, privilégie un abord lésionnel. L'une est donc du coté de la réussite ou de l'échec d'une opération, la fonction. L'autre du coté de la recherche de la cause du dysfonctionnement, cause appréhendée essentiellement en terme organique (il suffit de noter la prédominance actuelle des recherches génétiques).
      L'autisme fut d'abord classifié de "troubles envahissant du développement" dans le Manuel III des diagnostiques et Statistiques - DSM3 - issu de l'Organisation Mondiale de la Santé. Ensuite dans la Classification Française des Troubles Mentaux de l'Enfant et de l'Adolescent, dont la finalité consiste à identifier les modes d'organisation psychopathologique, on a réservé les termes d'autisme aux formes les plus graves du syndrome d'autisme tel qu'il avait été décrit par Kanner. Enfin, la Classification Internationale des Maladies - CIM -, également issue de l'OMS, introduit la catégorie "d'autisme atypique" en faisant référence aux cas associés à un retard mental profond, et la notion de syndrome d'Asperger qui ne fait aucune référence à une quelconque déficience mentale.
      En somme, les classifications opèrent une distinction entre différents groupes d'autistes. Les uns considérés "non déficients" seront étiquetés du syndrome d'Asperger, les autres considérés "déficients" seront désormais classés dans une forme dite "d'autisme atypique".
      Le débat se situe aujourd'hui plus radicalement encore dans le fait que certains contestent à l'autisme le statut de trouble mental ou psychique et le considère comme un trouble organique ou neurologique.
      La distinction trouble psychique/trouble organique a eu des incidences notables sur la prise en charge éducative des personnes autistes, notamment dans l'apparition en France du programme TEACH - Traitement et Education d'Enfants Atteints d'Autisme et autres handicaps globaux -, programme issu de Caroline du Nord, relayé actuellement par les associations de parents d'autiste. A ce jour, le programme TEACH devient prépondérant en France.
      Si aujourd'hui, des stratégies éducatives comportementalistes destinées aux enfants et adolescents autistes se développent en France avec la création de classes intégrées, concernant les adultes il n'existe que peu de véritables méthodes éducatives. Par contre, la logique publique récente de financement des établissements médico-sociaux a eu pour effet pervers de "créer des autistes", c'est-à-dire d'étiqueter du terme "d'autiste" des personnes jusque-là qualifiées de "polyhandicapée", de "psychotique", ou autre, et ce afin d'obtenir des financements de l'Etat. Ce que l'on constate, c'est que les diverses classifications font peu cas des manifestations d'angoisse qui sont pourtant très présentes chez bon nombre d'autistes, sous forme d'actes d'automutilation.
      A côté de ces classifications issues de la tradition psychiatrique, et qui toutes entretiennent des relations plus ou moins affirmées avec la recherche étiologique organiciste et une conception fixiste de la pathologie, la psychanalyse privilégie un abord différent. En effet, il s'agit moins pour elle de construire un modèle des maladies mentales sur celui des maladies organiques, tel qu'il fut élaboré par le savoir médical, que de déchiffrer la signification particulière pour un sujet de ses modes symptomatiques de relation au monde, aux autres et à lui-même. Pour cette clinique, quelles que soient les déterminations qui ont ordonné la vie d'un sujet, tout sujet, qu'il soit dit névrosé, psychotique ou pervers, est aussi impliqué dans la position qu'il prend par rapport à ses déterminations. Cette implication-là est dite inconsciente. Ainsi, un symptôme désigné par autrui (le médecin, le psychiatre, l'éducateur) n'a pas valeur de diagnostic : le sujet peut ne pas se plaindre de ce symptôme là. Et lorsqu'il s'en plaint, par le biais d'une parole ou dans des manifestations d'angoisse, l'accent est mis sur la satisfaction inconsciente qu'il trouve dans son symptôme. Un tel abord suppose fondamentalement de considérer, à la suite de Freud, que "le psychisme, c'est l'inconscient". Il s'agira alors, dans le cas de l'autisme que la psychanalyse range momentanément dans la catégorie des psychoses, de viser prioritairement un allégement de l'angoisse, sans vouloir éradiquer à tout prix les manifestations symptomatiques, base de travail clinique de la psychanalyse. Pourtant, la psychanalyse, pas plus que les autres savoirs précités, n'est parvenue à ce jour à élaborer un mode de traitement ou de prise en charge réellement satisfaisant des personnes autistes.
      Bref, tout ceci pour vous dire que le débat reste ouvert entre psychogenèse et organogenèse, que chacun "y va" de sa théorie et de ses concepts. Il reste néanmoins que l'on cherche à classifier, à nommer, certainement pour accompagner, soigner, voire guérir ces personnes, mais aussi pour nous rassurer par la maîtrise de ce qui nous échappe.

      Quand j'ai commencé à travailler dans un foyer pour psychotiques adultes, il ne s'agissait pas prioritairement pour moi d'identifier telle ou telle cause, à l'origine des phénomènes autistiques ou psychotiques, mais plutôt de vivre au quotidien avec ces adultes, de chercher dans la relation ce qui pourrait faire sens pour eux, et pour moi.
      L'établissement dans lequel je travaille se situe dans la région bourbonnaise. C'est un internat qui accueille vingt-quatre résidents hommes et femmes, autistes et psychotiques, âgés de 18 à 42 ans.
      Avant leur admission dans ce foyer éducatif, certains se trouvaient en secteur hospitalier spécialisé ou en institut médico-pédagogique. Les autres vivaient dans leur famille, faute de place dans les institutions. Beaucoup de situations étaient difficiles, voire dramatiques pour certains parents, souvent démunis face à la prise en charge délicate de leur enfant.
      Il faut savoir qu'il existe peu de structures éducatives adaptées et qu'il reste beaucoup à faire aux professionnels et aux familles afin d'obtenir des financements pour la création d'établissements.
      Quand je suis arrivé en janvier 96 dans ce foyer éducatif, je n'avais encore jamais travaillé avec des autistes ou des psychotiques. J'ignorais donc totalement ce qui m'attendait. Je ne savais pas comment j'allais pouvoir accompagner ces personnes. Bien sûr, j'avais quelques connaissances théoriques sur les psychoses, et très peu sur l'autisme : il me fallait donc tout apprendre, et c'est des résidents eux-mêmes que j'apprendrai.
      Dès les premiers instants de mon arrivée sur le pavillon où j'avais été affecté, je restai très en retrait, observant combien ces adultes semblaient enfermés "dans une bulle", chacun avec ses stéréotypies particulières : balancements, borborygmes, cris disparates, mouvements saccadés des mains ou des doigts...
      Je me demandai alors à quoi allait bien me servir mon expérience passée, et je dois dire que lors du retour à mon domicile le soir, j'hésitai à y retourner le lendemain.
Pourtant, dès le matin, je repris le chemin de l'établissement. D'une certaine manière, j'étais fasciné par ces personnes et je sentais déjà que mes certitudes, mes représentations, vacillaient face à ces autres qui paraissaient absents et pourtant tellement présents.
      Je dois dire que les premiers jours furent éprouvants, marqués par la peur, une sorte d'impuissance à aider et à accompagner ces adultes. Il n'y avait pas de communication verbale, certains me tirant par la main sans que je sache ce qu'ils voulaient. Je cherchais, j'observais ; nos regards, toujours furtifs, se croisaient sans que je puisse en dire quoi que ce soit. Certains d'entre eux passaient à côté de moi comme si j'étais transparent, leur regard fixe me transperçait. Une forte impression de ne pas exister. Alors, doucement, en m'efforçant de ne pas être intrusif, je leur parlais :
      "Bonjour, comment vas-tu ?". Phrase banale qui voulait introduire une relation, provoquer la rencontre. Seulement cette adresse par la parole dont j'ignorais en fait les effets me revenait aux oreilles avec cette impression étrange de me parler. Ce qui se voulait dialogue échouait en monologue.
      Où était-il, cet autre ? En quel endroit, par quelle porte fallait-il que je passe pour le rencontrer ? Mes premières tentatives paraissaient infructueuses : j'étais parmi eux mais perdu, sans trop savoir que faire. Très vite, je prenais une place active dans leur quotidien afin de trouver un sens, de leur être utile. Faire taire cette impression de vide et qu'elle ne m'angoisse pas.
      C'est par ce support de l'activité au quotidien, qui venait faire tiers entre eux et moi, que j'apprenais à connaître ces adultes dans leurs habitudes, leurs stéréotypies récurrentes.
      Peu à peu je découvrais chacun d'entre eux dans ce qu'ils présentaient respectivement de particulier : par exemple, cette manière de rester figé devant la porte du bureau pour demander une musique ; quelques sons, même pas des mots, signifiant l'attente du repas ; ou la satisfaction exprimée d'une main mordue à pleine bouche et accompagnée de petits cris aigus ; ou encore ces balancements d'avant en arrière dont le rythme croissant et intensifié annonçait l'angoisse débordante toute proche.
      Chacun d'entre eux a ses rituels, possède ses repères. Il m'arrivait souvent de les observer le soir, à la fin des activités, chacun dans leurs déplacements, suivant sans cesse les mêmes parcours qu'ils scandaient de sauts ou d'arrêts, toujours aux même endroits. C'est Rémi qui s'assoit dans un croisement de jambes étonnant et qui, comme à chaque moment de temps libre, souffle sans discontinuer sur le sable. C'est Pierre qui nettoie la plaque d'égout de façon obsessionnelle, telle la mécanique répétitive des horloges. Dans ces instants de calme, où ils semblent s'extraire de la réalité, de notre réalité, se dégage une sorte d'apaisement, probablement chez eux un apaisement intérieur… (?).
      Les journées débutent toujours par le rituel de la toilette, et c'est le bain qui donne le signal de ce jour nouveau, qui marque le temps. Signifiant l'inscription dans la vie, le contact avec l'eau qui ruisselle dans les mains, sous des regards fascinés, où rien ne se dit, et pourtant tout peut se supposer dans une rencontre de silence. Puis une parole précipite dans la réalité du moment.
      Chaque matin avec Roland, je répète les mêmes gestes, presque les mêmes mots, je chantonne tout en le savonnant. Et tout à coup, j'entends un "oh la, oh la, ho la la", rythmant ma chanson dans une fidélité tonale, un chant juste. Etonné, je reprends l'air de la mélodie, et là, de nouveau un écho. Roland sourit, me regarde en hochant la tête, et à cet instant précis, je perçois la rencontre. Enfin il me fait signe, il vient me surprendre.
      Ainsi de Juliette qui entre un jour dans la cuisine et prononce la phrase suivante "du pain". Alors que Juliette ne parle pas, ou presque pas. Nous demeurons surpris, nous demandant si nous avons bien entendu.
      Il se peut que rien n'apparaisse pendant des semaines ou, qu'au contraire, les mots, les gestes, la communication, jaillissent pendant plusieurs jours avant d'être détrônés par l'écholalie ou le silence.
      Les journées au foyer sont ponctuées par diverses activités la cuisine, la piscine, le jardinage, le travail à la ferme, les randonnées. Chacun a ses habitudes, tant dans les déplacements que dans le déroulement de l'activité. Et tous ces petits détails font repère ; c'est le sac vieilli à l'usage qui vient signifier le moment de partir à la piscine, avec les mêmes éducateurs. Aussi le bleu de travail qui vient marquer le départ au chantier horticole. Chaque détail a son importance et accompagne les changements d'activité ou de lieu tout au long de la journée.
      Cette nécessité de la répétition permet aux résidents de se construire des repères de temps, d'espace, de s'adapter au monde extérieur en quelque sorte. Si chaque activité a un lieu précis, c'est que ce monde extérieur doit faire sens, et par-là même aider à suppléer cette absence du symbolique.
      Si, par l'imagination, nous pouvons nous transporter d'un lieu à l'autre, les autistes, eux, ne peuvent le faire, comme englués dans un présent indépassable. Tout changement est source d'angoisse et produit dans son sillage des comportements d'automutilation où la violence surgit dans un débordement échappant à son auteur.
Ainsi ai-je dû fournir, tout au long de ces années, un effort considérable pour interroger la signification même de mes mots, de mes gestes. Il me faut être précis et coller au plus près de ce qui pourrait faire sens pour l'autre, dans cette tentative de rencontre.
      Si dans le quotidien de la prise en charge, l'étonnement et la surprise n'ont jamais manqué, le caractère récurrent des gestes et des attitudes, confinant à l'extrême, s'est souvent présenté comme un obstacle majeur à la socialisation. Comme, même, une aliénation ou un enfermement pour eux et pour moi.
      Pourtant, la ténacité, la créativité du travail éducatif, portent souvent leurs fruits.
Tous ces dispositifs, cette imagination déployée, ne serviraient à rien s'il n'existait pas une rencontre. Sans le désir, point de projet.

      
En fait, si l'observation clinique et la théorie sont indispensables à la pratique, ils deviennent inopérants quand on ne se laisse pas interroger ou déranger par l'autre. Nous ne pouvons rien apprendre de ce qu'il présente de lui, ni de ce que nous ignorons de nous-mêmes, sans cette prise de risque que la dimension de la rencontre suppose. Cette dimension vient nous heurter quand "ça" se met au travail. Sans cela, point de salut, nous n'accompagnons plus, nous sommes à côté...
      C'est dans les moments quotidiens les plus infimes que cette rencontre peut surgir. Il nous faut être attentif à l'autre, ne pas être soi-même enfermé, ne pas enfermer cet alter-ego dans ce que nous voudrions pour lui, c'est-à-dire à sa place.
      Dans "enfermement", j'ai extrait le mot "ferment". Et c'est de ce ferment que naît la rencontre, si tant est que l'on veuille bien se laisser surprendre.


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