UN
BEAU MATIN, GREGOR SAMSA, S'ÉVEILLE DANS SON LIT ...
Un ver : être juif avant
l'Holocauste.
Un ver, un insecte nuisible - voilà
les mots qui couvraient la terre où je suis né, qui
remplissaient les lointains espaces de l'Europe Centrale et de l'Est
où j'ai grandi. Répétés sur le ton de
la plaisanterie - canaille ou tendre - répétés
sérieusement, accompagnés d'arguments pesants - trop
connus pour être rappelés, lancés rageusement,
crachés à mon visage avec une haine frénétique
- ces mots se sont infiltrés dans ma peau, ils ont pénétré
mon cur, ils ont imbibé mes cellules, ils ont envahi
mon âme et l'âme de tous ceux qui partageaient la même
condition.
Une maladie honteuse - une odeur
nauséabonde.
La majorité de mes camarades
de lycée, du lycée catholique de Satmar, ne me serraient
pas la main ; en allemand on disait "Berührungsangst",
Nietzsche parle d'un "instinct de répulsion" dans
les couches allemandes établies - ils me croisaient dans la
rue, où ils me rencontraient, pleins de morgue, le nez au vent,
avec la lenteur élégante d'un voilier, regardant à
travers moi comme à travers le vide. Silence éloquent.
Il m'était impossible de ne pas le percevoir : je ne suis pas
un être digne de leur salut, je n'existe pas, je suis un misérable
ver.
Le mot est devenu une idée
fixe, une obsession, une manie dont il était impossible de
se débarrasser. On a fini par intérioriser le mépris,
par se murmurer sans cesse à soi-même son discours, par
se l'approprier.
Et un beau matin, dans la Métamorphose
de Kafka, Gregor Samsa ouvre les yeux ; et que découvre-t-il
dans son lit ? Un insecte gigantesque. Dégoûtant, horrible.
C'est lui-même.
"
Allemagne, mère blafarde... "
L'immense
territoire européen conquis par le Troisième Reich est
devenu "judenrein". L'espace européen retentissait
des hurlements de ses hordes, de la racaille : l'Allemagne est au
Zénith de l'Histoire !
Elle était à son
Nadir.
Car le massacre des Juifs était
un suicide. Ce qu'on appelait, et ce qu'on admirait à juste
titre pendant plus d'un siècle, "la culture allemande",
s'est volontairement donné la mort.
L'image des villes allemandes
après la guerre constitue encore un sujet fréquent et
populaire dans les médias. Les ruines d'hier sont aussi visibles
aujourd'hui que les images des villes reconstruites. Mais comment
pourrait-on projeter l'image de la ruine spirituelle devant les yeux
des spectateurs ? Même en Allemagne, seule une minorité
infime est consciente des immenses dégâts accomplis dans
l'espace spirituel de l'Allemagne par le Troisième Reich.
Le premier numéro de mai
1995 du grand hebdomadaire libéral politique et culturel, Die
Zeit, a imprimé dans ses pages publicitaires, une annonce
mortuaire d'un quart de page, portant le signe de la croix avec l'inscription
: "Vae victis. 8 Mai 1945 - 8 Mai 1995. À la mémoire
de mes compatriotes qui, suite à leur "Libération"
ont été libérés de leurs biens, de leur
Patrie et souvent de leur vie" - avec une signature quelconque.
Et pourquoi pas "vae victris"
- malheur à la Russie victorieuse ? Comment la Russie a-t-elle
récompensé l'immense sacrifice de dizaines et dizaines
de millions de vies qui lui ont apporté la Grande Victoire
?
Pourtant, si, "vae victis",
malheur à la grande science physique de l'Allemagne, vaincue
par la Deutsche Physik, malheur à la Critique, que "la
science aryenne de la Nature" a délivrée de la
tyrannie de la Raison Pure !
L'esprit est privé du génie
de la photogénie. Ses ruines sont à peine visibles et
il faut du temps, beaucoup de temps, pour les apercevoir. Un demi-siècle
après la débâcle, on peut se poser la question
: où sont les grandes créations dans les domaines de
la médecine, de la physique, des mathématiques, de la
littérature, du théâtre, de la musique, de la
chimie par lesquels, autrefois, l'Allemagne a si généreusement
enrichi l'universitas scientiarum, l'univers du savoir et le
monde universel de l'esprit ? "Judenrein", l'Allemagne s'est
condamnée à la médiocrité et à
la stérilité intellectuelles. Un affreux trou noir,
d'où rayonne l'ennui.
Mon expérience personnelle
de presque trois décennies d'enseignement dans des universités
d'Allemagne Fédérale, m'a convaincu que la nouvelle
génération du pays se sent vraiment vaincue : victime
de ses propres parents. J'ai devant moi, dans les salles où
j'ai donné des cours, les regards d'orphelins, trahis par leur
Patrie.
Les auteurs des crimes ont bonne
conscience, ils n'ont rien à se reprocher. Des yeux de leurs
enfants innocents émane le regard blessé d'une conscience
malheureuse. Leur âme est déchirée. La conscience
de leur innocence est inéluctablement liée à
la conscience d'être, qu'ils le veuillent ou non, les membres
d'une collectivité sur laquelle pèse lourdement le poids
d'un péché imprescriptible.
Le Führer a tatoué
les Juifs du signe visible d'un nombre d'inventaire. Il a marqué
la jeunesse de son propre peuple d'un signe unique et invisible, mais
que les innocents perçoivent dans leur âme comme le signe
de Caïn, retombé sur eux.
L'émancipation
et son prix
Tous
les arguments racistes dirigés contre "la physique et
les mathématiques juives" par une certaine littérature
savante du Troisième Reich, on les trouve en 1916, sous la
plume du célèbre physicien et épistémologue,
Pierre Duhem. Mais cette fois l'argument est appliqué à
la Science allemande, titre de son livre aussi méchant
que stupide. La physique allemande se caractérise dans son
ensemble, selon Duhem, par une "confiance excessive dans le raisonnement
déductif, la méfiance et le dédain à l'égard
des intuitions que fournit le sens commun" - marques distinctives
de la théorie de la relativité, produit typique pour
Duhem de la pensée allemande. "Le principe de relativité
est une impossibilité logique. Mais ses auteurs semblaient
y prendre un plaisir d'autant plus vif que les conclusions en étaient
plus inconcevables, plus saugrenues au jugement du bon vieux sens
commun. Pourtant, une telle dévastation n'a rien qui puisse
déplaire à la pensée germanique. L'Allemand est
démuni du bon sens qui fournit la connaissance intuitive de
la vérité. L'Allemand bouleverse les conditions normales
du savoir humain car c'est un dément. Sa raison est un monstre,
incapable de juger si un principe est vrai ou faux. Une fois cette
théorie admise par le Herr Professor, elle est vraie. La démarche
de leur esprit géométrique évoque l'idée
d'une armée qui défile pour une revue. Chacun s'y sent
maintenu par une discipline de fer. Aucune trace de l'esprit allemand
dans l'uvre de Gauss, de Helmholtz, de Felix Klein, esprit dont
Heinrich Hertz, Einstein, Minkowski sont les prototypes". Est
également typique des Allemands, selon Duhem, la tentation
"de se poser à eux-mêmes les problèmes qu'ils
résoudront sans la moindre intention de les appliquer à
quoi que ce soit", ce qui a trouvé son expression dans
l'exhortation du grand mathématicien allemand, Jacobi, à
ne faire des mathématiques que "pour l'honneur de
l'esprit humain". Et Duhem de commenter : "Rien de plus
dangereux qu'une telle façon d'agir".
"Pour l'honneur de l'esprit
humain", le grand mathématicien Jean Dieudonné
choisit ce mot de Jacobi comme titre pour son livre sur les mathématiques
modernes, publié en 1987, livre qui connut un écho durable.
Substituez, dans le livre de Duhem
le mot "juif" au mot "allemand" et vous obtiendrez
les textes signés par des Prix Nobel, comme Philipp Lenard
et Johannes Stark, par des grands professeurs, comme Ludwig Bieberbach,
Bruno Thüring et Hugo Dingler, et par combien d'autres, où,
en effet, Einstein, Minkowsky et le grand mathématicien que
fut Carl Gustav Jakob Jacobi, sont rituellement cités comme
les prototypes de la physique et des mathématiques juives,
"microbes virulents d'un processus de décomposition de
la science allemande". En relisant ces textes - une montagne
d'ordures si obscènes, que je n'oserais les reproduire - je
me sens envahi d'un sentiment où à la répulsion
se mêle la pitié : comment ont-ils pu tomber si bas,
ces grands hommes de science et de lettres ?
De toute façon, la priorité
d'une interprétation raciste des mathématiques et de
la physique revient sans aucun doute à l'épistémologue
Pierre Duhem.
Six décennies avant la
France et l'Angleterre, dès le début du XIXè
siècle en Allemagne, et en Allemagne seulement, des Juifs purent
occuper des chaires dans les universités du pays. Cela, en
dépit de la permanente opposition d'un fort antisémitisme
social. Il me semble insuffisant d'expliquer le grand nombre de Juifs
dans la vie spirituelle allemande par la seule obligation religieuse
pour ceux-ci d'apprendre à leurs enfants à lire et à
écrire à un âge précoce. Et l'ouverture
aux Juifs des universités n'explique pas, en soi, le niveau
de la contribution juive à la science allemande. Il faut considérer
en revanche que la résistance de l'antisémitisme traditionnel
à l'émancipation et à l'intégration des
Juifs constituait pour ceux-ci un défi permanent, un obstacle
à vaincre, obstacle artificiel et fort, mais aussi un stimulus
permanent dans la production intellectuelle et spirituelle : pour
s'imposer dans une certaine position, un professeur juif devait offrir
des prestations dont la valeur devait être manifeste et dépasser
de beaucoup l'offre des autres.
Les antisémites ont toujours
contesté toute valeur à la contribution spirituelle
des Juifs, ils ont soutenu avec acharnement que les Juifs sont privés
de toute capacité de création originale, mais qu'ils
sont en revanche roués et supérieurs en intelligence
et en astuce aux "aryens, plus lents mais honnêtes",
doués quant à eux "du génie créatif
et de la profondeur de pensée". Même après
la Deuxième Guerre Mondiale, en 1946, Ludwig Wittgenstein acceptait
sans réserve ce stéréotype antisémite
: "les Juifs ne disposent d'aucun génie créateur,
un Juif ne peut jamais être vraiment "grand", tout
au plus disposer d'un talent d'imitateur". Exemples cités
: Felix Mendelssohn-Bartholdy, Einstein, Freud et "moi-même".
Les Juifs ne sont ni plus ni moins
intelligents que les autres. Pendant le processus d'intégration
ils durent cependant franchir et vaincre des obstacles que l'antisémitisme
tenace dressait sur leur chemin. La surproduction intellectuelle en
est une des conséquences - conséquence donc d'une anti-sélection,
imposée par l'antisémitisme.
Nulle part les Juifs n'ont contribué
davantage - hormis peut-être autrefois en Espagne - à
l'augmentation de l'héritage culturel d'un pays qu'en Allemagne.
Dans ses célèbres
Leçons sur l'évolution des mathématiques au
dix-neuvième siècle, données, il y a un siècle,
à l'Université de Göttingen, le grand mathématicien
Felix Klein parlait de "ce nouveau et grand réservoir
de talents" des premiers grands mathématiciens qui, grâce
à l'émancipation des Juifs, en 1812, "se sont placés
au sommet d'une évolution de grande importance pour notre science.
Il me semble que par cet apport de sang nouveau notre science a acquis
une vitalité intense et j'aimerais désigner l'origine
de ce phénomène comme l'effet d'une infiltration nationale".
Et dans le siècle qui suivit leur émancipation, la contribution
des Juifs à l'épanouissement des mathématiques
allemandes connut une augmentation exponentielle.
Après la prise du pouvoir
par le Parti national-socialiste, Hugo Dingler, délateur zélé
et tenant frénétique de la Deutsche Mathematik, professeur
à l'Université de Munich, dénonça Felix
Klein comme "agent juif, suspect d'être lui-même
d'origine juive" et responsable principal de la transformation
de l'Institut mathématique de Göttingen, en "un repaire
de Juifs, hostile à tout ce qui est allemand". Centre
rayonnant des mathématiques planétaires pendant tout
un siècle, comme le fut autrefois Athènes, l'Institut
de Göttingen fut anéanti et tomba du même coup dans
les ténèbres.
Dans l'espace allemand d'aujourd'hui,
l'absence des Juifs est une présence matérielle. L'Allemagne
a voulu se débarrasser - et débarrasser le continent
européen entier - des Juifs : elle s'est liée à
eux irréversiblement pour l'éternité. Aujourd'hui,
il est partout impossible de prononcer le mot "Allemand"
sans que l'écho ne réponde "Juif" ; et il
n'est plus possible de dire "Juif", sans percevoir distinctement
son contrepoint : "Allemand". "Allemand" et "Juif",
deux mots inséparablement liés l'un à l'autre
jusqu'à la fin des temps. L'un suit l'autre comme son ombre,
comme une malédiction.
La présence autrefois des
Juifs en Allemagne, comme leur absence aujourd'hui, n'est pas une
question de nombre mais de substance. "Quel bienfait, un Juif
parmi les Allemands", s'exclamait en son temps, Friedrich Nietzsche.
Même les meilleurs esprits
ne partageaient pas tous le sentiment de Nietzsche. Nombreux étaient
ceux qui ressentaient la présence juive comme insupportable.
Trente pour cent des enseignants universitaires étaient, dans
les années vingt et trente, des Juifs ; rapporté à
une fraction de moins de un pour cent de la population totale, cela
paraissait intolérable.
Le produit de leur pensée
ne fut pas perçu comme un surcroît de valeur, mais dans
le meilleur des cas comme une stérilisante médiocrité
et avant tout comme un facteur de désagrégation et de
pourrissement de l'esprit allemand.
"Le Juif est absolument incapable
d'être créatif, que ce soit en bien ou en mal. Pour pouvoir
développer toute sa force destructrice, il a eu besoin d'un
état qui lui offre cette possibilité sous le masque
du Zivilisationsjude. Cet état fut créé par le
libéralisme, dont le Juif n'est pas le père, mais le
fils et il prendra fin seulement par la faillite de tout libéralisme".
Ces paroles ne représentent qu'un pâle [Über
Nationalismus und Judenfrage ; ion : Die Judenfrage, 192 ? ? ; c/o
Peter Vardy, Enschede, 1990] fragment d'un texte qui regorge d'un
antisémitisme zoologique. Son auteur fut pourtant considéré
comme l'un des esprits les plus fins de l'Allemagne : Ernst Jünger.
Pendant sa vie, longue de plus d'un siècle, il n'a jamais montré
le moindre regret pour ses propos aussi indignes que malhonnêtes.
Il y a une dizaine d'années, dans une interview télévisée,
on l'a vaguement interrogé à ce propos. Il a répondu
avec un élégant sourire, aristocratique et hautain :
"Que voulez-vous ? Nous avons eu la malchance de perdre la guerre
!".
Gottlob Frege, un contemporain
d'Ernst Jünger, un peu plus âgé, n'était
ni écrivain, ni artiste, ni un philosophus teutonicus
mystique et irrationnel, comme Jakob Böhme ou Martin Heidegger,
mais un logicien sévère, à la tête froide.
Depuis Aristote1, le
plus grand, selon les adeptes de la philosophie analytique. À
la différence d'Aristote, Frege méprisait l'art à
cause de sa subjectivité, de son incapacité à
dire la vérité2.
Frege
était un fanatique de la plus exigeante rationalité
scientifique, dans tous les domaines de la vie. Dans son Testament
politique de 29 pages, qu'il a rédigé en 1924, un
an avant sa disparition, on trouve trois tentatives pour formuler
un manifeste adressé à la Jeunesse Allemande, où
il lui demande "de ne pas célébrer de fêtes
jusqu'au jour où la France sera écrasée ; après
la victoire sur la France vous aurez le droit de célébrer
vos fêtes !". Et Frege exprime son souhait, "qu'un
homme vienne, plein de la fraîche vigueur de la jeunesse, capable
de proposer un plan qui nous délivrera de la suprématie
française !". Car c'est la France, la principale responsable
de l'émancipation des Juifs : "Émancipation des
Juifs ! Égalité des droits ! Gleichberechtigung ! Encore
un joli cadeau de la France ! Aujourd'hui je me rends parfaitement
compte à quel point les Juifs ont contribué à
ruiner l'Allemagne." [Testament politique, Bibl Univ. Munster]
"Le Parti social-démocrate, ce cancer dont, par sottise
et convoitise, les travailleurs allemands sont devenus les victimes,
est dirigé par une majorité juive. Allez ! Continuez
à mépriser Science et Raison !".
Quant à Frege, sa Raison
l'a conduit à une conclusion, sans aucun doute partagée
par beaucoup de ses collègues : "La décomposition
spirituelle, qui a mené à la défaite, est en
majeure partie l'uvre des Juifs". Pourtant, Frege prend
conscience que leur présence pose un problème sérieux.
En effet, "ils se sont tellement assimilés, les Juifs,
qu'il est devenu bien difficile de les reconnaître". Il
y a une solution : "Il faudra réintroduire les bonnes
lois du Moyen Âge, les isoler, les marquer d'un signe distinctif
; ils doivent disparaître du corps de la nation !". Et
il conclut son Testament avec son exergue : "Car moi, je désire
la vérité, rien que la vérité !".
Sans aucun doute, un discours
clair. "Clarté ! Clarté ! Clarté !"
Telle était la devise qu'il répétait sans cesse
dans son abondante et très agressive polémique contre
le "morbus mathematicorum recens", cette mode
passagère d'après lui : les mathématiques
modernes créées par ses contemporains, les plus grands
mathématiciens du siècle, Georg Cantor, Karl Weierstrass,
Richard Dedekind et David Hilbert.
Au lieu de réaliser son
but, l'émancipation des Juifs n'a-t-elle pas plutôt contribué
à la montée paroxystique de l'antisémitisme ?
Ne serait-ce pas leur succès qui aurait contribué à
leur propre destruction ?
Le but suprême de l'illuminisme
juif, le grand espoir des Juifs allemands et européens : l'intégration
par la voie de la culture, a échoué. La grande majorité
les a rejetés, comme un corps étranger. "L'histoire
juive est considérée comme une sorte de maladie de l'histoire
européenne, or une tumeur ne peut être considérée
comme un organe du corps. Il est sage d'en prendre conscience, mais
plus honnête encore de l'admettre" - notait, à propos
de l'antisémitisme, Ludwig Wittgenstein en 1948, quatre ans
après la deuxième guerre mondiale.
Cet échec évident
ne constitue-t-il pas une raison majeure et évidente pour mettre
en doute la légitimité morale et politique de la volonté
et du mouvement historique de l'intégration des Juifs ? N'est-ce
pas une raison pour voir dans le projet de l'émancipation une
erreur historique fatale et pour déclarer sa faillite totale
?
En effet, un argument bien connu
nous rappelle que dans le court intervalle qui a suivi leur émancipation,
on a tué un nombre incomparablement plus élevé
de Juifs que pendant les pogroms millénaires.
Argument pesant, lourd, très
lourd même, nul ne saurait échapper à la cruauté
implacable de sa vérité de fait.
Il y a cependant un autre fait,
dont la vérité me semble tout aussi incontestable et
incontournable. Jamais une collectivité sociale aussi réduite
n'a enrichi le domaine de l'esprit - dans les sciences et dans les
arts - d'un nombre aussi imposant d'uvres de qualité
exceptionnelle que ne le firent les Juifs de l'Occident, pendant la
courte période de leur émancipation. Sans leur émancipation
et leur intégration une telle contribution eût été
inconcevable.
Le prix en fut-il trop élevé
? Certes, insupportablement élevé.
Mais les deux faits sont incommensurables.
Ils s'opposent à toute comparaison, ils n'appartiennent pas
à la même catégorie événementielle.
L'Histoire ne donne rien gratuitement.
Les actes, les res gestae nous appartiennent. Le prix qu'elle
réclame en échange est fixé par l'Histoire, uniquement
par elle. Elle ne nous demande pas si nous sommes prêts à
payer ou non. L'Histoire est impitoyable : tout doit être payé.
L'Histoire ne marchande pas. Surtout, elle ne se laisse pas influencer
par notre décision morale de choisir la vie ordinaire et banale
et de rejeter en échange les performances brillantes qui apportent
le malheur.
Ces deux pôles événementiels
de l'émancipation juive ne représentent pas l'unique
phénomène où la cruauté de l'Histoire
révèle le caractère inexorable et impitoyable
de ses oeuvres. Quoique résultante de nos propres actes, l'Histoire
reste pourtant insensible aux intentions du menu peuple aussi bien
qu'à celles des grands hommes, l'Histoire les mène tous
à d'autres buts que ceux proposés par l'intention de
ses agents.
Qui
s'assimile assimile
Pourtant,
en dépit de sa cruauté, l'Histoire reste, qu'on le veuille
ou non, l'espace humain d'une parousia divine - le milieu où
s'accomplit l'ascension de la Raison vers ses propres hauteurs.
Car l'assimilation (j'utilise
l'expression de "Juif assimilé" dans sa connotation
classique, européenne ; aux États-Unis il désigne
aujourd'hui la disparition par absorption totale) est un processus
naturel à toute communauté sociale - consigné
dans le Petit Robert comme "un acte de l'esprit qui considère"
une personne comme "semblable à une autre". Il me
semblerait absurde de contester sa légitimité. Certes,
elle peut mener à l'absorption totale, à la disparition
d'une minorité dans la masse de la majorité. Mais ce
n'est pas du tout une conséquence nécessaire.
Une minorité plongée
dans une collectivité différente, même hostile,
conserve ses particularités spécifiques si elles représentent
des valeurs propres et véritables, si cette minorité
est déterminée à y rester fermement attachée.
L'histoire bimillénaire des Juifs en est la meilleure preuve.
Un des arguments majeurs de ceux
qui, au sein de la collectivité juive, s'opposent à
toute assimilation est que le maintien rigoureux des rites constitue
l'unique moyen possible contre l'absorption complète, la disparition
totale des Juifs de l'Histoire.
Je conteste et la vérité
matérielle et la légitimité historique et morale
de cet argument.
Je conteste sa vérité
de fait historique et social : l'observation des rites religieux,
aussi rigoureuse soit-elle, la foi en un Dieu unique, aussi profonde
puisse-t-elle être, n'offrent et ne peuvent offrir aucune défense,
aucun abri contre la disparition totale d'une communauté humaine,
quand les moyens et la volonté de destruction existent. Combien
de peuples n'a-t-on pas fait complètement disparaître
au cours de l'Histoire avec des méthodes artisanales ? Et le
peu de Juifs qui ont survécu à la grande industrie génocide
du Troisième Reich n'ont certainement pas dû leur salut
à leur fidélité aux rites ni à leur foi
en un Dieu unique. La fondation de l'État d'Israël est
sans aucun doute l'un des événements les plus singuliers
de l'Histoire, surtout à cause de sa dimension éthique
: il faut y voir l'accomplissement d'un devoir moral fondamental de
l'Occident, un impératif catégorique : la réponse
à la prise de conscience des conséquences de l'antisémitisme
que la substance de ce même Occident sécréta et
accumula depuis ses débuts. Mais la sécurité
et la vie des Juifs à l'intérieur des frontières
d'Israël ne peuvent pas non plus être garanties par le
seul respect des rites ancestraux ni par la foi en Dieu. La foi ne
suffit pas. Il faut impérativement des forces sociales matérielles,
d'une puissance historique efficace.
Et cette puissance a existé,
elle existe, comme je tâcherai de le montrer plus bas.
Je conteste également la
légitimité historique de l'argument. La singularité
de la collectivité juive dans l'Histoire a depuis longtemps
attiré l'attention et étonné les amis comme les
ennemis. Je me contente de rappeler, à ce propos, les profondes
réflexions que Blaise Pascal a consacrées à la
pérennité du peuple juif. Je me permets de caractériser
la présence juive dans l'Histoire par les paroles avec lesquelles
le grand mathématicien suisse, Jacques Bernoulli, a caractérisé
sa spira mirabilis, courbe géométrique extravagante,
dont il était l'inventeur : Eadem mutata resurgo. Les
Étrusques sont devenus des Italiens, les Gaulois des Français.
Et que sont devenus les Vandales et les Avares, les Cimbres et les
Cumanes ? Combien de peuples ayant vécu sur le territoire de
l'Empire Romain ont disparu sans laisser de traces sauf leur nom !
Il n'y a là, certes, rien d'extraordinaire. Au contraire, c'est
la marche naturelle et cruelle de l'Histoire. Seuls les Juifs furent
des Juifs dans la Rome impériale d'autrefois et le sont restés
sur le territoire actuel de l'ancien Empire. Seuls les Juifs ont traversé
le temps de l'Histoire, passant de la société d'esclaves
au féodalisme, du féodalisme au capitalisme, et même
au socialisme (réel mais surtout irréel), traversant
l'espace de l'Islam et celui de la Chrétienté, gardant
leur identité, dans chaque environnement nouveau.
Pour s'attarder encore un instant
dans les zones froides des métaphores mathématiques,
j'oserai dire que les Juifs représentent l'Invariant
fondamental de l'Histoire de l'Occident par rapport aux transformations
sociales, politiques et ethniques qui se sont produites depuis trois
millénaires.
Mais, quoique bien distincts de
la majorité dominante, ils ne se sont jamais isolés
de leur milieu, et, contre toute apparence, ils n'ont jamais constitué
une île exotique, étrangère au reste du monde.
Au contraire, ils ont toujours participé à la vie, à
la vie de leur voisinage mais surtout à la vie universelle
de tous les milieux, séparés entre eux par des frontières
ethniques, nationales ou religieuses. Pendant des siècles,
dans les pays d'Europe, ils furent contraints de porter une tache
jaune : signe humiliant de distinction. Gabriel Bethlen, prince de
la Transylvanie calviniste, fut certainement une exception, imposant
en 1621 à son pays un article de loi interdisant aux Juifs
de porter des signes dégradants. Les Juifs eux-mêmes
adoptèrent des signes extérieurs pour se distinguer
fièrement du milieu des gentiles. Malgré ces
signes visibles de séparation, ils représentèrent
partout une partie constitutive de leur milieu d'accueil. Et, quoi
de plus naturel, ils adoptèrent de plus en plus des habitudes
propres à leur milieu environnant ; cela est même vrai
pour ceux qui tenaient à rester rigoureusement fidèles
aux rites traditionnels.
Plus important me semble le fait
que l'assimilation, au-delà du phénomène naturel
de toute collectivité humaine, constitue tout particulièrement
une dimension spécifique de la condition juive.
Presqu'un millénaire de
l'histoire juive est hellénistique. Philon le Juif ne connaissait
pas l'hébreu et même certains rois et Grands Prêtres
de Jérusalem portaient des noms grecs. Maïmonide écrit
son grand uvre philosophique en arabe, langue universelle de
la culture de son temps, uvre qui au demeurant exerça
une profonde influence sur la théologie chrétienne,
son impact sur la théologie juive étant pratiquement
nul. L'une des particularités les plus remarquables de la singularité
de l'Histoire juive est que, dans l'espace de cette Histoire, l'assimilation
n'ait jamais mené à la dissolution, à la disparition
totale des Juifs. Je dirais même, au contraire : c'est précisément
le processus d'assimilation singulier qui a assuré la vitalité
de la présence juive, la pérennité des valeurs
spécifiques qui étaient siennes et qu'elle ne cessait
de véhiculer et de transmettre. Que serait devenue la collectivité
juive, sans assimilation, au milieu des gentiles ? Un fossile
exotique de l'histoire, une relique folklorique fermée sur
elle-même, tout à fait digne au demeurant d'admiration,
préservant et cultivant pour elle-même les grandes valeurs
morales détenues du passé comme un objet de folklore.
Et ceci n'est que l'une des raisons
pour lesquelles je tiens l'argument contre l'intégration et
l'assimilation des Juifs comme moralement intenable.
Car celui qui s'assimile, à
son tour, assimile.
Les Juifs ont été
les véhicules de certains principes universels de morale qui,
depuis leurs débuts, ont joué un rôle marquant
dans l'épanouissement spirituel de l'Occident. Je me contente
d'en rappeler seulement quelques-uns : la sacralité suprême
de la vie humaine ; l'existence d'une autorité absolue, unique,
celle de Dieu, qui est unique et le même pour toute l'humanité
; l'idée de la justice sociale ; un jour de repos sacré
hebdomadaire pour le maître et l'esclave. N'est-ce pas un Juif
hellénisé, Saul de Tarse, qui a transmis aux gentiles
ce message d'universalité particulièrement juif ? N'est-ce
pas le même, l'apôtre Saint Paul, qui écrivait
aux Corinthiens : je suis Juif avec les Juifs, Hellène avec
les Hellènes ?
Et je citerai aussi les quelques
principes juifs suivants : la parole de Dieu est inaccessible aux
mortels ; il est donc du devoir de chacun de l'interpréter
et l'interprétation de l'Écriture est obligatoirement
libre. La thèse qui fait de Dieu l'autorité suprême
unique fut interprétée comme suit par Abraham Lincoln
: Rebellion against tyrants, is obedience to God.
De même, à un niveau
différent, quelques prescriptions rituelles sacrées
qui concernent la vie quotidienne : apprendre impérativement
à lire et à écrire sous peine de péché
; se laver les mains avant de toucher le pain ; bain obligatoire chaque
semaine pour accueillir le jour du Sabbath et de nombreuses autres
obligations contraignantes d'hygiène corporelle. De tous ces
rites, personne ne dirait aujourd'hui qu'ils sont spécifiquement
juifs. Pourtant, ce n'était pas toujours le cas dans le passé.
Quand j'étais adolescent, dans mon pays, les Juifs étaient
encore ridiculisés pour de telles habitudes bizarres. Quand
j'étais adolescent, dans tous les pays de l'Europe de l'Est
et même de l'Europe centrale, on risquait d'être spontanément
qualifié de "Judéo-bolchévique", en
défendant les droits des ouvriers à la grève,
le droit des femmes à prétendre à des salaires
égaux. Certes, ce ne sont pas des revendications spécifiquement
juives mais il est non moins vrai que la présence massive des
Juifs dans les mouvements d'émancipation était tellement
frappante que, pour une majorité écrasante, de semblables
amalgames politiques paraissaient l'évidence même.
Non moins importante me semble
être la contribution des Juifs assimilés, et uniquement
de ceux-ci, à l'héritage spirituel de leur milieu non-juif.
Qui dira de l'uvre d'un Philon, d'un Maïmonide, de celle
de Spinoza ou de Husserl qu'ils n'appartiennent pas à l'héritage
universel de la pensée occidentale ? La langue allemande a
assimilé celle de Henri Heine et de Franz Kafka. La poésie
de Paul Celan a profondément pénétré la
littérature allemande contemporaine et son impact extraordinaire
est dû tout particulièrement à son message spécifiquement
juif, désormais partie organique et essentielle de l'héritage
spirituel spécifiquement allemand. Sa bouleversante Fugue
n'est pas seulement "lecture obligatoire" dans les écoles,
mais des milliers et des milliers d'Allemands la connaissent par cur.
L'uvre de tous ces auteurs est une partie aussi inaliénable
de la culture allemande que celle de Hölderlin, de Rilke ou de
Thomas Mann. Mais leur uvre n'aurait pu être assimilée
si eux-mêmes n'avaient été assimilés à
leur milieu. Certes, Pierre Duhem avait raison : Jacobi et Heinrich
Hertz, Minkowsky et Einstein furent en effet les prototypes de
l'esprit allemand. Et Karl Marx est aussi inaliénable de
l'héritage spirituel allemand que Martin Luther.
Préserver son identité
dans la diversité, oui, mais non comme un art pour l'art, non
comme un but en soi, mais dans un but axiologique. Il serait moralement
condamnable, me semble-t-il, de retenir ces valeurs pour soi. Pensez
au Bund, l'Union socialiste des travailleurs juifs, et à
son immense contribution à la transmission de la pensée
politique européenne en Pologne, dans les Pays Baltes, en Russie
!
Je me permettrai de caractériser
ce processus singulier d'assimilation qui est celui de l'Histoire
juive, par le mot diremtion que Hegel a introduit pour désigner
cette étrange dialectique de relation spirituelle, laquelle,
à la fois sépare et unit, oppose et lie, laquelle signifie
divorce et mariage, scission et cohésion, disjonction et conjonction,
aliénation et fraternité. Certes, vivre dans un tel
état d'assimilation n'est pas facile, cela implique l'ambiguïté
permanente. Quoi qu'il en soit, loin de représenter un danger,
l'assimilation a toujours joué un rôle constructif dans
l'Histoire commune et inséparable des Juifs et des non-Juifs.
La diaspora de plus de deux millénaires
n'est pas une panne de l'Histoire, et le Galuth n'est pas l'Exil,
mais une singulière modalité d'être. Être
amphibie : voilà le statut ontique de l'être-juif dans
l'espace de l'Occident. À la fois le Même et l'Autre,
la conscience juive est la conscience malheureuse de l'Occident.
Verba volant...
On
ne trouve, dans toute la littérature occidentale, aucun discours
opposé à celui de l'ininterrompue rhétorique
antisémite qui soit aussi fort et aussi abondant qu'elle.
Pourtant, il est des voix.
Des voix isolées, il est
vrai, des chants d'oiseaux trop courts pour être écoutés,
des oiseaux trop rares pour être vus par tous, des voix trop
faibles pour pénétrer le cur d'une opinion établie
depuis des temps immémoriaux, des propos trop délicats
pour secouer une conviction à qui l'ancienneté millénaire
conférait l'apparence d'une vérité inébranlable.
La voix de Ioannes Reuchlin, la voix de l'Abbé Grégoire,
celle de Lessing, de Pascal et de Racine, ou celle d'Alexander von
Humboldt - la personnalité par excellence qui, pour le Troisième
Reich, est restée le principal responsable de la pénétration
des Juifs dans la vie culturelle allemande et, par conséquent,
de sa dégénérescence : "Il n'y a pas de
races inférieures et supérieures, Monsieur" - écrivait
Humboldt en 1845 au Comte de Gobineau, qui lui avait dédié
un exemplaire de son Essai sur l'inégalité des races
humaines, le premier livre où le racisme a l'ambition d'être
science positive - "Une telle conception ne me paraîtrait
ni juste ni digne du siècle où nous vivons et dont nous
osons vanter les lumières. L'espèce humaine est unique,
l'humanité est une unité dans la diversité. Et
toutes les races sont vouées à être libres".
Dans le même espace, son contemporain, Hegel, répétait
depuis 1818 dans ses cours sur la Philosophie de l'Esprit,
aux Universités de Heidelberg et de Berlin : "La différence
de race, Rassenverschiedenheit, ne peut aucunement fonder une
justification pour accorder ou ne pas accorder aux hommes le droit
à la liberté, ou à la domination".
Mais avant tout faudra-t-il, peut-être,
entendre cette voix lointaine, inconnue et unique, celle de Andreas
Osiander.
Célèbre éditeur
de Copernic, et l'un des fondateurs du protestantisme allemand, il
reste inconnu en tant qu'auteur d'un opuscule publié en 1540,
un petit livre - anonyme - de quarante pages consacrées à
la défense des Juifs, adressé sous forme épistolaire
à l'Évêque d'Eichstädt. Il le prie de ne
pas rendre public son nom, par crainte : sa vie serait en danger.
D'une voix forte, Osiander dénonce
sans compromis, sans hésitation la persécution des Juifs.
Il n'est pas tendre, il ne ménage personne. Il parle à
haute voix de ces "pauvres et misérables innocents, craintifs,
timorés, faibles - torturés, étranglés,
massacrés, brûlés - que personne ne protège,
que tous haïssent, se réjouissant de tirer plaisir de
leur malheur".
"En tant que chrétien,
écrit-il, je considère comme ma plus haute obligation
de dénoncer le scélérat. Il est de mon devoir
suprême de chrétien envers Dieu de m'opposer à
l'injustice et à la violation de la loi divine ". Selon
une expression consacrée, les Juifs étaient " vogelfrei"
- libres comme un oiseau ; une jolie expression qui en réalité
signifiait hors-la-loi. N'importe qui pouvait se sentir libre de tuer
celui qui est "libre comme un oiseau". "C'est horrible,
c'est affreux, c'est terrifiant d'entendre avec quelle cruauté
sauvage on étrangle et on brûle les Juifs innocents.
Et si ceux qui étranglent les Juifs pensent agir selon la justice,
alors tous ceux - Empereur, Rois, Princes et Cités - qui abritent
des Juifs dans leurs domaines sont coupables et méritent tous
d'être punis pour ne pas avoir étranglé tous les
Juifs".
En 1526, face à la cavalerie
légère de l'armée ottomane, l'armée hongroise
de chevaliers cuirassés est écrasée. Le roi de
Hongrie, Louis Yagellon, tombe, le royaume de Hongrie s'effondre,
en peu de temps les Turcs arrivent aux portes de Vienne. Dix ans avant
ce cataclysme, le généralissime de l'armée hongroise,
George Dozsa, soldat redoutable, homme de guerre génial, proposa
une nouvelle stratégie : une immense armée, composée
de paysans sans terre ; leur engagement serait rétribué
par un lot de terre et ils lutteraient pour défendre leur terre
comme des tigres. La propriété latifundiaire menacée,
la noblesse hongroise se révolte. Son armée de chevaliers
encercle les paysans non armés et les massacre. La masse des
paysans empalés, pendus, brûlés, coupés
en quatre dépassait de loin, en nombre, celle des victimes
d'une dizaine de pogroms.
Dans la ruine de la Hongrie, Osiander
voit l'uvre de la justice divine. "Peut-être que
le pauvre pays hongrois a bien mérité la ruine par le
sang innocent, chrétien et juif, qu'il a versé".
Et Osiander fait une allusion au fait que les autres pays coupables
d'avoir versé du sang innocent risquaient de subir le même
destin. La Hongrie, et avant tout l'Allemagne furent plutôt
sensibles à l'insinuation de culpabilité d'Osiander
et préférèrent ne pas se rendre coupables, une
fois de plus, d'avoir renoncé à étrangler
tous les juifs.
"Le silence équivaut
à la complicité", conclut Osiander. "Me taire,
signifierait me rendre coupable envers Dieu. Car Dieu, le Dieu de
l'ancien Testament, pardonne tout péché - excepté
celui de faire couler du sang innocent. Et c'est Dieu Lui-même
qui me donne le courage de rendre public, témérairement,
mon opinion".
Le frontispice de son opuscule
porte en exergue : "Par le sang périra celui qui verse
du sang innocent".
Ces quelques citations peuvent
donner l'impression que l'épître d'Osiander, certes pleine
de nobles sentiments, n'est pourtant qu'un plaidoyer passionné
en faveur des Juifs. Il n'en est rien. L'opuscule est un texte consistant,
un enchaînement d'arguments juridiques, moraux, théologiques
contre la torture en général, mais aussi un manifeste
enflammé des droits de l'homme. Et, depuis le texte, aussi
calme que magnifique, de la Rhétorique d'Aristote, peut-être
la première réduction à l'absurde rigoureuse
de toute juridiction basée sur la torture.
Mais qui l'a entendu ? L'Évêque
d'Eichstädt fut très compréhensif et ordonna la
libération d'un groupe de Juifs de Tittingen soumis à
la torture sur l'accusation d'avoir commis un assassinat rituel. Mais
Luther a mis fin à leur alliance et à leur amitié
et un des plus célèbres théologiens de son époque,
Ioannes Eck, ancien collègue à Ingolstadt d'Osiander,
a publié, en 1541, un pamphlet fulminant contre les "inventions
mensongères du séducteur luthérien, père
protecteur des Juifs, qui a perdu son bon sens en soutenant que les
juifs sont victime d'une injustice, bavard stupide, adorateur du Veau
d'or qui, aveuglé par l'argent des usuriers juifs, a osé
mettre en doute la vérité des preuves incontestables".
Le pamphlet de Ioannes Eck parlait
le langage de la majorité - pas toujours silencieuse.
Osiander chantait en solo contre
le chur des loups.
"Les pages du bonheur sont
des pages vides dans le livre de l'Histoire humaine" - écrivait
Hegel. Et pourtant, le livre d'histoire de l'Allemagne contient des
pages de malheur qui mériteraient, parfois, peut-être
d'être lues.
Ce n'est pas le cas seulement
de celles d'Osiander, c'est le cas également des pages aussi
profondes de Friedrich Nietzsche, non dépourvues d'ailleurs
de remarques parfois déplacées, mais comportant aussi
des réflexions critiques qui méritent toute notre attention.
Ce fut ma première lecture philosophique. J'avais à
peine quinze ans quand j'ai fait la connaissance d'un garçon
de mon âge, Moyshe Klein. Moi, j'habitais au sommet de la pyramide
: une chambre, une cuisine, où vivait ma famille de cinq personnes
- mais au rez-de-chaussée et surtout, même s'il n'y avait
pas l'eau courante, il y avait au moins la lumière du jour
et celle d'une ampoule électrique. Lui habitait avec sa famille
prolifique de juifs orthodoxes dans les bas-fonds, dans un trou au
sous-sol du ghetto, éclairé par une lampe à pétrole.
Maigre, chétif, rongé par la tuberculose, rouquin, sa
face blême recouverte de taches de rousseur, il représentait,
aux yeux de la population hongroise et roumaine le prototype du "Juif
rouquin", ou, dans la nomenclature allemande, celui d'un "Tintenjude".
Il était trop pauvre pour pouvoir fréquenter une école,
il travaillait dans le bâtiment. Apprenti maçon, il transportait
sur ses épaules des briques sur l'échafaudage. Après
ses dix heures de travail, nous nous rencontrions chaque soir dans
le jardin public. Il se présentait au rendez-vous soigneusement
lavé, en chemise blanche, col Danton. Je lui parlais des orbites
des électrons, des merveilles du triangle de Pascal et de la
formule binomiale. Lui, il me lisait Nietzsche, son auteur favori.
Il rejetait le communisme. C'est lui qui a éveillé en
moi la passion de la philosophie. C'était à l'époque
où les nazis illettrés aimaient afficher une faiblesse
pour la culture - ce qui, vraiment, n'a jamais été leur
côté fort - en béatifiant Nietzsche et en faisant
des efforts lamentables pour s'approprier sa pensée mutilée.
Je retrouve aujourd'hui quelques uns des fragments que mon ami m'a
lus autrefois pour me consoler. "Les Juifs sont le peuple élu,
car ils représentent le génie moral parmi les peuples.
L'Europe doit aux Juifs une reconnaissance qui ne saurait être
négligeable, pour le grand style qu'ils ont introduit dans
la morale précisément en raison de leurs habitudes de
pensée rationnelle. Les Allemands, cette race déplorablement
déraisonnable, a encore besoin de se faire "laver le cerveau"
de ses bêtises anti-françaises, anti-juives, de ses bêtises
teutoniques et prussiennes, de l'idée que le sang allemand
ressent et ressentira le besoin de se débarrasser de son "quantum"
de juifs. Mais il me semble qu'il sera beaucoup plus utile de chasser
au delà de nos frontières les râleurs antisémites.
Car je me rends compte que le rejet de l'antisémitisme ne vise
jamais ce sentiment en tant que tel, mais uniquement ses manifestations
de mauvais goût lorsqu'il est outrancier. Et qu'on me pardonne
mon bref et téméraire séjour dans ses domaines
infectés. Partout, où les Juifs ont exercé leur
influence, ils ont enseigné à affiner le jugement, à
raisonner plus subtilement, à écrire mieux et avec plus
de clarté. Leur devoir était depuis toujours d'imposer
aux peuples un "comportement raisonnable"".
Gesta manent
Mais
outre les voix il est aussi un grand silence et ce n'est pas celui
des complices muets. La littérature que les grands mystiques
- Jean Scot Erigène, Maître Eckart, Juan de la Cruz,
Jacob Böhme, Henry More, Antoinette Bourignon et d'autres - nous
ont léguée, est une rivière souterraine qui traverse
en silence le contexte du paysage occidental, sans être polluée
par la haine envers les juifs.
Voix solitaires, faibles, oubliées
? Mais verba volant - et la parole que ces voix firent entendre est
irréversible, leurs vibrations de haute fréquence sont
indestructibles et ces mots, une fois articulés, perdurent
et vibrent dans l'espace comme un cri sourd, comme une prémonition
impossible à ignorer.
Mais au-delà des paroles,
il y eut aussi les gestes. Gestes muets, gestes d'individus isolés,
des actes personnels qui n'ont jamais acquis le statut ontique d'un
événement social ? Peut-être. Mais l'immensité
imprévisible de leurs effets n'était jamais proportionnelle
aux dimensions infimes des causes.
Le dix-neuf mars 1944, la Hongrie
est occupée par l'Allemagne, l'Amiral Horthy est arrêté,
son gouvernement est remplacé par une bande nazie. L'amiral,
ancien aide de camp de l'Empereur François-Joseph, était
un antisémite de la vieille école, il tenait à
respecter un minimum de légalité. En dépit des
massacres horribles organisés par les nazis hongrois - le Music-Box
de Costa Gavras en a préservé quelques images, assez
pâles d'ailleurs par rapport à la réalité
- Horthy a réussi à sauver les citoyens juifs de Budapest
de la déportation. Son régime était un fascisme
de type Franco, avec la différence, qu'en fervent catholique,
Franco rejetait catégoriquement l'idée de "race",
tandis que Horthy fut le premier en Europe à introduire, au
début des années vingt, des lois de discrimination raciale
dans son pays. Le nouveau gouvernement nazi s'est mis avec ferveur
à la disposition de l'Allemagne.
Cinq mai 1944, le jour où
les Juifs de Hongrie sont concentrés dans des ghettos. En deux
semaines la déportation des Juifs du nord de la Transylvanie
est achevée. Adolf Eichmann félicite les autorités
hongroises : par leur efficacité, elles se sont montrées
dignes de leurs ancêtres, les Huns. Avant son départ,
mon père a entassé mes livres au milieu de notre appartement.
Là dessus, sur une feuille de papier, une courte lettre d'adieu.
Ultima verba, elles furent adressées au Vainqueur :
"Je vous adresse une prière ... J'ai 56 ans. C'est tout
ce que j'ai amassé de ma vie. Ces livres. Ne les touchez pas...
Quand les Romains ont occupé Syracuse, et ont pénétré
dans la demeure d'Archimède, ils l'ont trouvé en train
de dessiner des figures géométriques sur le sable. Au
soldat qui se jetait sur lui pour le tuer, il ne dit qu'un mot : "Ne
touchez pas à mes cercles !"". Dans les premiers
jours après la guerre, ma sur a pénétré
dans notre ancien logement, elle y a trouvé le plancher de
bois saccagé, les portes des armoires arrachées, les
lits éventrés, dévastés. Personne n'a
touché à mes livres - on était venu chercher
l'or et les diamants, que les Juifs, c'était notoire, avaient
certainement cachés quelque part ; qui s'intéressait
à ces livres misérables ? Il y avait là quelques
romans, comme Candide, Le neveu de Rameau, des romans
de Stefan Zweig, Joseph et ses frères, de Thomas Mann,
un manuel d'archéologie biblique, La vie de Jésus
d'Ernst Renan, La femme et le socialisme d'August Bebel, les
poèmes de Goethe, de Heine et de Villon, les oeuvres de jeunesse
de Marx, le Tractatus theologico politicus, de Spinoza, le
Platon de Schleiermacher, Le Zarathustra de Nietzsche,
Les Présocratiques de Nestlé, la Critique
de la raison pure - enfin, la petite bibliothèque d'un
adolescent. Mon père espérait que j'allais les retrouver,
il me savait en pleine sécurité : je me trouvais dans
la prison militaire de la ville de Kolozsvar, condamné à
six ans de travaux forcés - donc sous la protection de la loi,
et la Hongrie tenait toujours à offrir, fièrement, au
monde civilisé l'image d'un strict "État de droit".
Un jour, je reçois même du courrier. Une carte postale,
sur le tampon de la Poste du Reich on peut lire le nom de la localité
d'expédition : Waldsee. Je lis le texte très
bref, écrit au crayon d'une calligraphie enfantine, si réconfortant
qu'il me paraît suspect : "Séparée de mes
parents, je suis là avec toutes mes amies. Nous nous portons
bien. Demain, nous commençons à travailler. Adieu, mon
amour, je ne sais pas si je te reverrai un jour". Les mots d'adieu
d'une jeune fille de moins de seize ans, que j'ai rencontrée
à Budapest. Elle était encore une enfant. Son visage
d'ange raphaélique aux boucles blondes restera à jamais
imprimé dans mon cur.
Mais, une des premières
nuits du mois de juin, la porte de notre cellule s'ouvre brusquement,
nous sommes réveillés par la lumière aveuglante
des projecteurs. Dans l'embrasure de la porte le commandant de la
prison, quelques gardiens et, au milieu, un officier SS, de haute
taille, très élégant, avec gants et monocle.
Il recule brusquement, avec un froncement de sourcil à peine
perceptible. Frappé par la chaude puanteur qu'exhalait la masse
immonde des corps crasseux, entassés en grappes informes, il
fit, de la main, un geste léger de dégoût et la
porte se referma. Le vent glacial d'une sombre prémonition
traversa l'espace retombé dans l'obscurité.
Ainsi donc la vigilance méticuleuse
allemande a réussi à empêcher que nous nous faufilions
à travers les mailles de leur filet.
Le lendemain commence la procédure
rituelle de la sélection et de la séparation des Juifs
dans une cellule spéciale, hermétiquement fermée.
Vers quatre heures la nuit du six juin, on nous conduit dans la cour
de la prison. Une compagnie de gendarmes hongrois nous y attend. Ils
nous passent des menottes, chaque rangée de huit personnes
est reliée par une lourde chaîne, fixée aux chevilles.
Durs, expéditifs, froids, sans aucun mot d'injure ou d'insulte,
aucun signe de haine personnelle, ils travaillent avec la rapidité
et la précision de professionnels expérimentés
qui font leur métier. Pour la première fois j'ai la
sensation nette d'être devenu un "objet". Les fusils
en position de tir, baïonnette au canon, les gendarmes encerclent
notre petit groupe. Quelques ordres brefs, donnés d'une voix
forte, de rapides coups de crosses, et notre groupe se met en marche
à travers les rues larges, poussiéreuses et désertes
de la ville endormie. La cadence infernale des chaînes étouffe
le silence mortel de l'angoisse qui nous accole les uns aux autres.
Une fenêtre s'ouvre brusquement, une jeune fille, se frottant
les yeux encore lourds de sommeil, tourne vers nous un regard vitreux
d'hypnotisée, elle a les cheveux emmêlés ; la
blancheur de sa chemise de nuit traverse comme un éclair l'obscurité
crépusculaire. D'un geste lent, très lent, elle lève
la main, elle touche de ses doigts sa lèvre inférieure.
Sa bouche s'ouvre, j'aperçois ses dents blanches. J'ai la sensation
d'entendre son soupir : "Oh, mon Dieu !". On arrive à
une petite gare de marchandises à la périphérie
de la ville. Le jour se lève. Sur les rails, un vieux wagon
à bestiaux, attaché à une vétuste locomotive
à vapeur, chauffée, prête à partir, nous
attend avec les portes ouvertes. "Jetez tout ce que vous avez
et montez, montez ! vite, vite !" - l'ordre est souligné
d'une avalanche de coups de crosses, on nous entasse dans le wagon
crasseux, la porte se referme. Les yeux exorbités, nous nous
regardons les uns les autres, blêmes, muets. Le train se met
en marche et, accompagné des sifflements de la vapeur, avance
avec lenteur. Après une dizaine de minutes ou un quart d'heure,
la locomotive freine, le train s'arrête, fait des manuvres
obscures, renverse la vapeur et s'engage en une très lente
marche arrière. Nous nous regardons avec étonnement
et une peur accrue. Le train s'arrête. À travers les
grilles de l'ouverture de la fenêtre nous apercevons la gare.
La porte s'ouvre. Les gendarmes nous y attendent, "Dehors ! Dehors
!" - ils crient - "Tout le monde dehors !". Ils sont
nerveux, très irrités, ils nous frappent, ils nous ordonnent
de nous aligner rapidement, pas de menottes, pas de chaînes
: "En avant ! Marche ! Direction : la prison !". Soudain,
je ne sais pas d'où ni comment, un chuchotement, transmis de
bouche à oreille : "Ils ont débarqué !".
Six juin 1944 : le jour "J", l'heure "H". Nous
commençons à fredonner en sourdine : It's a long
way to Tipperary, it's a long way to go. Dans ma tête, je
me dis : "Je suis un rescapé". Mais dans mon cur
j'entends une voix ferme qui m'assène : "Tu es un déserteur
!". Je ferme les yeux. Pendant que, dans la cour de la prison,
les gendarmes nous ont enchaînés, la flotte gigantesque
des Alliés se mettait en mouvement vers la Normandie, et à
ce moment-là, pendant que je marche vers ma prison, devenue
du coup un abri, je vois devant mes yeux les milliers de Tommy et
de Willy, des garçons de mon âge qui tombent comme la
pluie dans l'eau grise et froide de l'Océan.
De retour à la prison,
j'apprends ce qui s'est passé. Pendant la nuit, un officier
de l'état major de l'armée hongroise, la plus fidèle
alliée du Reich, le commandant Hugo Hommonnay, a écouté
Radio Londres et il a appris, le premier, la nouvelle du débarquement.
Il a appelé le commandant de la prison, en lui ordonnant le
"retour des Juifs" et il a envoyé un messager à
motocyclette au chauffeur de la locomotive pour imposer l'exécution
de l'ordre.
Mais qui a donné cet ordre
auquel obéissait le commandant Hommonnay ?
Était-ce un miracle ? Plutôt
une loi naturelle de l'esprit de l'Occident : le sentiment de la dignité
humaine est inextirpable.
Je ne l'avais jamais rencontré,
le commandant Hommonnay, mais quelques années plus tard, en
1949, j'ai lu pour la première fois son nom dans un journal.
Il figurait sur la liste de ceux qui furent exécutés
dans le procès-Rajk : "agent de l'Intelligence Service".
Oui, agent, le commandant Hommonnay : agent secret du Dieu caché
!
Je réalise que mon innocence
est perdue, et pour toujours. Que je le veuille ou non, je suis un
maillon d'une immense chaîne causale, et je ne peux pas me soustraire
au sentiment d'une certaine responsabilité, d'être impliqué
dans la mort de ces garçons qui ont donné leur vie pour
que moi, je puisse continuer à vivre. Je ne suis pas le seul
parmi ceux qui ont partagé le même destin, à vivre
avec des cadavres cachés sous nos lits, à cacher les
corps de nos amis trépassés dans les armoires de notre
âme. Nous avons tous le sentiment de vivre dans la zone obscure
de l'illicite, de nous être soustraits furtivement à
une sentence capitale. Et notre corps tombe, happé par une
force gravitationnelle secrète, vers son lieu naturel, le lieu
qui nous était destiné, là où se trouvent
tous les autres - dans l'au-delà.
Quels sont mes mérites
? Que pourrais-je invoquer pour justifier le fait d'avoir bénéficié
d'un privilège de la miséricorde divine ? Et j'entends
toujours la même voix : "Rien ! Tu n'as aucun mérite
! Tu es un usurpateur !"
Mais si je mentionne ces voix
solitaires et ces gestes isolés, je ne le fais pas dans l'intention
de rendre justice à une minorité, par crainte qu'on
me reproche d'être aveugle aux nuances, d'être un "terrible
généralisateur", qui, sans ménagement, vous
jette à la face le cri de son humiliation et de sa douleur.
Après plus de cinquante
ans, le regard noir et noyé de larmes que ma sur braquait
sur moi, est toujours présent à mon esprit. J'étais
communiste, je lui ai déclamé fanatiquement mon discours
enflammé sur la révolution qui substituera la fraternité
universelle à la haine et elle me répondit d'une voix
à peine perceptible : "Ce sont tous des antisémites
! catholiques et calvinistes, communistes et orthodoxes, bourgeois
et prolétaires, paysans et grands seigneurs, tous ! Je ne supporte
pas la vie parmi ces assassins et leurs complices !". Peu après,
elle est partie. Définitivement et de sa propre décision.
Désormais, je la porte en moi comme une blessure toujours ouverte.
Désormais, ce qui nous unit c'est un voile de deuil. Et je
dois lutter corps à corps avec moi-même, avec mon amour
et mon immense douleur et ramasser toutes mes forces pour balbutier,
hésitant, timidement, mon désaccord avec son jugement
terrible.
Mais, je l'avoue, ce n'est pas
non plus l'obéissance aux normes de la morale sévère
et froide de l'objectivité scientifique qui m'interdit de passer
sous silence la vérité computationnelle des relevés
statistiques. Non. La répartition des voix "pour"
et "contre" n'est pas, et à mon avis ne peut pas
être l'objet d'un sondage d'opinion publique. Il n'y a rien
dans ces événements qui puisse nous ramener à
des chiffres. Non numerare sed ponderare.
Et le poids de ces voix, prises
chacune séparément ou ensemble, ne se révèle
que dans un domaine transcendant et opposé à toute arithmétique
sociale. Inaccessible aux yeux du corps, ce domaine hyperuranien est
accessible uniquement à l'il de la Raison, timonier
de l'âme, dont parle Platon dans son Phèdre
; elle seule peut y pénétrer pour y percevoir la présence
de Dieu - je parle en professionnel d'une science exacte et positive,
en athée (je devrais plutôt dire " épicurien
", si je parlais l'hébreu ou le yiddish) - Dieu, dont
ces voix solitaires fournissent la meilleure démonstration
ontologique.
Car la pensée de ces roseaux
solitaires et fragiles constitue la preuve de l'indestructibilité
de la dignité humaine. En dépit de l'immense contrainte
qu'exerce cet océan d'indifférence et de haine, il y
aura toujours des voix qui diront "Non !" à l'infamie.
Des voix solitaires, des voix faibles, peut-être, mais quand
elles seront pesées, on pourra se convaincre de leur poids.
N'est-ce pas la voix de cinq justes,
qui a depuis toujours sauvé l'humanité ?
Dans son livre Sur l'architecture,
Vitruve raconte l'histoire d'Aristippe, philosophe socratique, qui,
après un naufrage, jeté sur un rivage sauvage et inconnu,
découvrit des figures géométriques tracées
sur le sable et, s'adressant à ses compagnons, il s'exclama
: "Bene speremus. Hominum vestigia video". Les signes que,
dans son ascension irréversible, la Raison - potentia intellectus
seu Libertas humana, comme la définit l'Éthique
de Spinoza - trace sur les sables sauvages de l'histoire sont beaucoup
plus complexes et contorsionnés, beaucoup plus difficiles à
décrypter que les lignes des sections coniques. Pourtant, ils
existent. Ce n'est pas une pensée spéculative, résultat
d'un vu pieux. Leur existence est un fait empiriquement perceptible,
même s'il n'y a pas d'archives où l'on pourrait en trouver
les preuves authentifiées.
Un de ces signes, on le retrouve
pourtant dans un texte juridique.
Le premier article de la Loi Fondamentale
de la République Fédérale d'Allemagne détient
certainement une position unique parmi les textes de jurisprudence
par son caractère sensiblement non-juridique : "La dignité
de l'homme est inviolable".
Des paroles simples, presque banales.
Mais quel fut le prix que l'Allemagne - et le monde - a dû payer
pour les élever au statut d'un article de loi ?
"Cette substance indivisible,
la liberté absolue, s'élève de son propre pouvoir
sur le trône du monde, et il n'existe aucune puissance qui soit
capable de lui opposer une résistance" - écrivait
Hegel en 1806, pendant la bataille d'Iéna.
La condition juive et son lieu dans l'histoire : Commercium,
Negotium, Speculatio
"Les
Juifs, le peuple le plus étrange de l'histoire universelle"
- écrivait Nietzsche en 1888 dans son Antéchrist.
Fait aussi unique que permanent, les Juifs constituent un hapaxlegomenon
dans le contexte de l'histoire de l'Occident. L'historiographie classique
ne dispose d'aucune catégorie sociale ou politique qui puisse
permettre de les classifier et de leur assigner un statut dans l'ensemble
de la communauté humaine. Et ils sont, en effet, inclassables
: il n'y a aucune classe humaine, contenant comme membres plusieurs
sous-classes de collectivités humaines, dont l'un serait celui
des Juifs. Toute comparaison de la trajectoire diachronique de la
condition juive à travers l'histoire avec celle d'autres groupes
humains persécutés, exclus, méprisés,
humiliés, massacrés doit échouer pour la simple
raison que le limité n'admet aucune comparaison avec l'illimité.
À mon sens, les Juifs ne
sont ni une nation habitant un territoire, ni une ethnie ou un peuple
parlant une langue unique, ni une classe sociale - moins encore une
race et il me semble que même leur appartenance à la
confession mosaïque ne peut les définir. Pourtant, ils
ont toujours été et ils sont encore une collectivité
humaine aux contours clairs, dont l'unité palpable, loin de
lui être opposée, s'avère être le véhicule
de l'unité dans l'immense multiplicité des espaces humains
où ils ont été et où ils sont hébergés.
En effet, le statut social et
historique qui est le leur, est singulier et unique, il n'est partagé
par aucune autre communauté humaine que l'Histoire a connue.
Pourtant, notre langue dispose d'une expression adéquate pour
désigner leur statut : celle de médiateur.
Trois mots latins, chacun à
double sens, me semblent exprimer d'une manière plus précise
ce qui confère à la médiation juive son caractère
particulier : commercium, negotium, speculatio.
Commercium : commerce,
échange de biens matériels mais aussi de valeurs spirituelles
; commercium donc, également en tant que sociabilité,
commerce spirituel, entretien de rapports de réciprocité
avec des êtres humains, transport et transfert de produits spirituels
d'un milieu à un milieu autre et étranger, de biens
spirituels ignorés mais dont l'offre crée un besoin
auquel on ne saurait plus renoncer.
Negotium : négoce,
négociation pour conclure une affaire et pour régler
un conflit mais aussi la négation de l'otium, de la
quiétude, de la tranquillité d'âme - l'inquiétude
tourmentée, l'angoisse qui émane de l'écriture
de Kafka, la pensée parlée des deux millénaires
d'histoire juive, agitation anxieuse d'une sensibilité excessive
- manifestation de cette tache jaune que les Juifs ont été
contraints de porter : "Tache jaune" - lis-je dans le Petit
Robert - "partie de la rétine où la vision
atteint le maximum de netteté".
Enfin : speculatio - spéculation
financière mais aussi spéculation théologique,
métaphysique ou mathématique.
La médiation a certainement
son génie propre. Son fondement est la capacité de l'intelligere,
la faculté de comprendre simultanément les deux parties
en présence, l'ami et l'ennemi ; la capacité d'identification
du Même et de l'Autre.
Il ne me semble pas exagéré
de dire que dans ce travail, les Juifs ont été guidés
par un génie spécifique de la médiation.
Je me contente de rappeler le
rôle que les Juifs ont joué depuis l'antiquité
en tant que médiateurs entre l'Orient asiatique et l'Occident
gréco-romain, le rôle qu'ils ont joué dans la
transmission à l'Occident de la philosophie platonicienne et
surtout néo-platonicienne et plus tard de la culture de l'espace
islamique, leur rôle dans la transfusion bilatérale de
la culture française en Allemagne et de la culture allemande
en France.
Il y a plus frappant encore :
c'est celui qu'ils ont joué dans le commercium de l'héritage
spirituel allemand avec les populations d'Europe centrale et orientale.
La Russie a accueilli une population
allemande nombreuse. Dans l'Union Soviétique elle habitait
le territoire d'une Région Autonome Allemande sur la Volga.
Mais ce sont les Juifs de Russie qui ont représenté
et propagé la culture allemande. Le même phénomène
s'est produit également en Hongrie, en Roumanie et partiellement
même en Pologne. Une partie importante de la Tchécoslovaquie
fut habitée par une population allemande. Pourtant l'immense
littérature allemande de Prague a été en grande
partie l'uvre de Juifs - ce qui, au demeurant, ne leur valut
pas toujours la sympathie des Tchèques.
En tant que premiers chrétiens
ils ont été des médiateurs entre Rome et les
barbares. Par leur choix d'être le "peuple élu"
ils se sont engagés avant tout à servir d'intermédiaires
entre l'humanité et son Dieu unique, à transmettre la
parole et les lois divines de la morale universelle aux générations
futures.
Est-ce leur double vie d'amphibiens
qui les y avait prédestinés ou est-ce au contraire la
conscience d'être les véhicules d'un commandement divin
qui leur a imposé la vocation de la médiation ? Il m'est
impossible de répondre à cette question. Ce qui me semble
certain, c'est que le statut ontique de médiateur leur a imposé
de renoncer à une patrie. Leur patrie n'était nulle
part, car elle était partout. Internationaux, cosmopolites,
polyglottes, les Juifs me rappellent ce mot de Valéry : "Le
Moi libre habite Cosmopolis et pense en toutes les langues".
Leur patrie éternelle, ils la portèrent partout avec
eux. C'était un livre où il était écrit
: "Tu ne tueras point !"
Les
Juifs furent les premiers à disposer d'une nationalité
étrange, d'une appartenance nationale dont l'existence a toujours
été niée dans le passé et dont la réalité
future n'est affirmée que par l'acte cognitif de son savoir
: la prise de conscience de l'idée d'une Europe Unie.
Je citerai à nouveau un
propos de Nietzsche : "Pour l'instant, les Juifs sont la plus
grande force de conservation dans notre Europe si menacée".
Si être européen devait être un jour un statut
de citoyen juridique et politique - et pas seulement un statut spirituel
- si on parle un jour d'une Nation Européenne, les Juifs, eux,
ont été Européens depuis toujours et ils furent
seuls à l'être. Voici des siècles que les familles
juives ont des membres dans tous les pays. L'oncle paternel de Karl
Marx était Grand-rabin à Trèves, son oncle maternel,
"l'oncle Philips", venu du Nord du Royaume de Hongrie, fonda
aux Pays Bas la première société Philips
d'appareils électriques, encore très modeste à
cette époque. Il accumulait son capital à Eindhoven,
pendant que son neveu, qu'il aimait et qu'il aidait, écrivait
Le Capital à Londres et fondait la première Internationale
Socialiste.
La condition juive est l'état
ontique de la diremtion, et c'est précisément
la scission des hémisphères cérébraux
de l'intellect juif qui relie son esprit en une indissoluble unité
- polarité qui nous fut rappelée par Georges Vajda :
la tension incessante entre particularisme et universalisme.
Quoi qu'il en soit, il me semble
qu'il faut accorder à la médiation une importance de
tout premier plan dans l'Histoire. Car c'est le travail historique
de la médiation qui est pour l'Humanité l'unique espoir
d'obtenir l'absolution du péché originel d'incompréhension
réciproque qu'elle a commis en construisant la Tour de Babel.
Sans ce travail l'humanité restera éternellement condamnée
à n'être qu'un amas informe de collectivités indissolubles
et même opposées les unes aux autres. Accomplir ce travail
a toujours été une nécessité quoique la
prise de conscience et la reconnaissance universelle d'une telle nécessité
soient récentes.
Ce travail contre la scission,
contre la fragmentation et la dissociation représente une des
forces matérielles silencieuses mais majeures de l'Humanité
engagée dans le mouvement historique du long processus d'hominisation.
À ce travail n'ont pas participé que des Juifs. Mais
la participation des autres a toujours été fragmentaire
et limitée dans le temps et dans l'espace. Les Juifs représentèrent
toujours et partout le tissu conjonctif de l'Humanité.
C'est à mon avis la raison
pour laquelle, tout au long de l'histoire, ce sont précisément
les partisans de l'isolationnisme national qui les ont persécutés
ou chassés. Et c'est pour cette même raison que les hommes
d'État qui se proposaient comme but politique l'ouverture et
l'universalisme - comme Alexandre, Jules César, l'Empereur
Frédéric II, Haroun al Rashid, Cromwell, l'Empereur
Joseph II d'Autriche, Napoléon Bonaparte - furent ceux qui
ont protégé et soutenu les Juifs. Ils les ont protégés,
non par miséricorde, ils les ont soutenus non par humanisme,
mais parce qu'ils ont eu besoin des Juifs, ils ont reconnu dans les
Juifs l'un des véhicules efficaces d'une politique inspirée
par l'universalisme.
La permanence des Juifs dans l'Histoire
de l'Occident n'est pas due au miracle de la foi, mais à cette
force matérielle qui - avec lenteur mais aussi avec une inéluctable
ténacité - se trouve à la base de ce mouvement
incessant vers la réalisation de l'Universel, vers l'unité
de l'Humanité.
En opposition
Mais
outre cette force matérielle, il y a aussi une autre force,
force spirituelle mais non moins puissante, qui a protégé
et préservé les Juifs de la disparition. Cette fois,
il s'agit d'une force négative, ou plutôt, de cette force
même de la négativité, cette terrifiante puissance
de la négativité, l'énergie du moi pur -
dont parlait Hegel dans sa Phénoménologie de l'esprit
comme de la manifestation principale de la Liberté. La dimension
dominante, qui confère à l'esprit de l'Occident son
caractère distinctif, la force qui a donné son élan
à l'épanouissement de l'Occident, c'est la prise de
conscience que sans l'existence de l'opposition sa voie serait barrée,
qu'il serait condamné à la stagnation, à la stérilité,
à la sénilité.
Les Juifs ont représenté
l'opposition politique permanente dans l'histoire de l'Occident -
et cela à une époque où ce mot ne disposait encore
d'aucune légitimité. Il n'existe aucune autorité
qui puisse représenter sur terre l'autorité unique et
absolue de Dieu, l'Empereur de Rome ne peut en aucun cas être
reconnu comme un dieu ; aucun être humain ne peut être
Roi de droit divin. La vie humaine est sacrée - voilà
le commandement suprême qui a toujours opposé les Juifs
à la guerre ; dans les années de l'entre deux guerres,
"Juif", fut dans les pays d'Europe, synonyme du péjoratif
"pacifiste". Tous les hommes sont les enfants d'Adam et
d'Ève. La relation entre l'individu humain et Dieu est directe
et aucune autorité terrestre ne dispose du privilège,
et encore moins du monopole de la médiation ; l'interprétation
de l'Écriture, de la parole de Dieu, est libre. Il serait difficile
aujourd'hui de ne pas reconnaître la substance éminemment
politique de ces principes religieux - qui s'opposaient de façon
manifeste aux principes politico-religieux dominants.
En dépit d'un discours
anti-juif récurrent, l'Église n'a jamais voulu l'élimination
des Juifs, elle s'est toujours opposée à une telle idée,
tenant fermement à la nécessité de leur présence
- en tant que "témoins". En effet, les Juifs sont
les témoins de l'Église : non seulement de sa miséricorde,
et de son incontestable sagesse politique mais, avant tout, de sa
conscience d'être le véhicule de l'Occident, inconcevable
sans la présence d'une opposition politique permanente.
Et depuis la sécularisation
de la vie politique, les Juifs persévèrent dans leur
opposition militante, surtout dans les rangs des mouvements d'émancipation
et de justice sociale, de toutes les nuances.
Voilà donc la force qui
préservé les Juifs de la destruction.
On les a préservés
car on a eu besoin d'eux en tant que médiateurs entre nations,
religions, cultures et mondes.
Uniques fossiles vivants de l'ère
préchrétienne, les Juifs furent également des
médiateurs diachroniques entre l'Antiquité gréco-romaine
et les pays et les peuples qui lui succédèrent. Par
leur présence ils ont assuré la continuité historique
de l'Occident. Ils en demeurent les témoins oculaires vivants
uniques.
Maillon reliant l'Occident présent
à son passé antique, le bellum inexorabile, post
hominum memoriam crudelissimum et maximum - pour désigner
d'un mot de Tite-Live un événement qui n'admet aucune
comparaison historique - la guerre totale que le Troisième
Reich a engagée pour annihiler les Juifs de l'Europe, fut -
au delà d'un acte condamné par les lois comme "crime
contre l'humanité" - un crime métaphysique, un
attentat contre l'Occident, en tant que successeur et héritier
spirituel de l'universalisme de Rome, attentat dans le dessein de
détruire précisément l'agent de la liaison entre
l'antiquité romaine et le présent européen. Dans
un brillant travail de Peter Landau, professeur à la Faculté
des sciences juridiques de Munich, j'ai récemment appris la
suppression, sous le Troisième Reich, du droit romain : une
grande partie des juristes experts en droit romain étaient
juifs et ce furent les Juifs qui l'avaient imposé à
l'Allemagne.
Dieu est mort à Auschwitz ? Non ! L'antisémitisme
y est mort !
Le
mot amer "Dieu est mort à Auschwitz" revient souvent
dans le débat autour de l'Holocauste. Je trouve dans la Phénoménologie
de l'esprit de Hegel, le commentaire - à ma connaissance
le plus ancien - de cet adage qui nous vient de l'Antiquité
: "C'est la conscience de la perte de toute essentialité
de la certitude de soi, le savoir de la perte de substance du Soi
- la douleur, qui parle dans la dureté de ce mot : Dieu
est mort". Oui, c'est non seulement un mot inspiré par
la douleur bouleversante mais aussi l'expression de la perte du Soi.
Confronté à la douleur
qui pendant le demi-siècle écoulé depuis, ne
m'a épargné ni le jour ni surtout la nuit, j'ose affirmer
que Dieu n'est pas mort.
C'est l'antisémitisme qui
est mort à Auschwitz.
C'est à Auschwitz que l'antisémitisme
de l'Occident a atteint son point culminant, c'est à Auschwitz
que l'antisémitisme a trouvé sa chute inexorable. À
peine son uvre achevée, il a achevé ses jours.
Avec toute la rigueur de l'inférence logique, il a tiré
de ses prémisses les dernières conséquences et
il les a réduites à l'absurde.
Tout ce qui s'est passé
devant nos yeux, tout ce dont nous avons été témoins
au cours du dernier demi-siècle, surtout dans les pays du "socialisme
réel", ne représente que les dernières convulsions
d'un cadavre dont les griffes continuent à pousser. Des antisémites,
oui, je ne me berce d'aucune illusion, vivent et vivront encore longtemps
à la surface de la Terre. Mais en tant que plate-forme politique
ou idéologique, l'antisémitisme, c'est fini, irréversiblement
fini. Le temps historique de tout antisémitisme, de tout racisme,
est révolu. "Die Weltgeschichte ist das Weltgericht".
Sa sentence est définitive et irrévocable. À
Auschwitz, l'antisémitisme s'est suicidé. Et cela, les
antisémites réels, sombrant dans la nostalgie, le savent
bien, mieux que moi !
Être juif après l'Holocauste : vivre avec la présence
du passé. Car, comme s'exclamait, il y a vingt ans, une jeune
Allemande, alors étudiante de l'Université de Francfort,
en parlant de notre passé commun et de notre avenir désormais
inséparable : "Rien n'est plus présent que le passé
!".
Être juif - après
l'Holocauste : un ver se lève de la poussière, de la
cendre. Devant ses yeux s'ouvre un nouveau spectacle : après
la chute du rideau sur le spectacle d'une tragédie, dont la
réalité aurait été inconcevable pour l'imagination
poétique des auteurs grecs et non grecs, son regard est capté
par l'avènement d'une ère nouvelle succédant
à la tragédie : l'ère de la catharsis
déclenchée dans la pensée de l'Occident par cette
tragédie unique qui fut et qui restera pour l'éternité
cet événement incomparable qu'on appelle la Shoah -
la catharsis, ce long travail de bouleversement et de purgation,
par la pitié et l'horreur, par la compassion et la douleur
de l'âme future de l'Occident.
(Le
texte de cet article peut être trouvé dans sa version
intégrale,
" Être juif - Après l'Holocauste ", in Sho'ah
tra interpretazione e memoria.
a cura di P.Amodio, R. De Maio, G. Lissa, Napoli, 1999, pp. 136-183.)
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