L'ALEPH n°3, Les Enfermés

 

__Passé et présent de la condition juive__

(Par Imre Toth)

       

    UN BEAU MATIN, GREGOR SAMSA, S'ÉVEILLE DANS SON LIT ...
      Un ver : être juif avant l'Holocauste.
      Un ver, un insecte nuisible - voilà les mots qui couvraient la terre où je suis né, qui remplissaient les lointains espaces de l'Europe Centrale et de l'Est où j'ai grandi. Répétés sur le ton de la plaisanterie - canaille ou tendre - répétés sérieusement, accompagnés d'arguments pesants - trop connus pour être rappelés, lancés rageusement, crachés à mon visage avec une haine frénétique - ces mots se sont infiltrés dans ma peau, ils ont pénétré mon cœur, ils ont imbibé mes cellules, ils ont envahi mon âme et l'âme de tous ceux qui partageaient la même condition.
      Une maladie honteuse - une odeur nauséabonde.
      La majorité de mes camarades de lycée, du lycée catholique de Satmar, ne me serraient pas la main ; en allemand on disait "Berührungsangst", Nietzsche parle d'un "instinct de répulsion" dans les couches allemandes établies - ils me croisaient dans la rue, où ils me rencontraient, pleins de morgue, le nez au vent, avec la lenteur élégante d'un voilier, regardant à travers moi comme à travers le vide. Silence éloquent. Il m'était impossible de ne pas le percevoir : je ne suis pas un être digne de leur salut, je n'existe pas, je suis un misérable ver.
      Le mot est devenu une idée fixe, une obsession, une manie dont il était impossible de se débarrasser. On a fini par intérioriser le mépris, par se murmurer sans cesse à soi-même son discours, par se l'approprier.
      Et un beau matin, dans la Métamorphose de Kafka, Gregor Samsa ouvre les yeux ; et que découvre-t-il dans son lit ? Un insecte gigantesque. Dégoûtant, horrible. C'est lui-même.

" Allemagne, mère blafarde... "

      L'immense territoire européen conquis par le Troisième Reich est devenu "judenrein". L'espace européen retentissait des hurlements de ses hordes, de la racaille : l'Allemagne est au Zénith de l'Histoire !
      Elle était à son Nadir.
      Car le massacre des Juifs était un suicide. Ce qu'on appelait, et ce qu'on admirait à juste titre pendant plus d'un siècle, "la culture allemande", s'est volontairement donné la mort.
      L'image des villes allemandes après la guerre constitue encore un sujet fréquent et populaire dans les médias. Les ruines d'hier sont aussi visibles aujourd'hui que les images des villes reconstruites. Mais comment pourrait-on projeter l'image de la ruine spirituelle devant les yeux des spectateurs ? Même en Allemagne, seule une minorité infime est consciente des immenses dégâts accomplis dans l'espace spirituel de l'Allemagne par le Troisième Reich.
      Le premier numéro de mai 1995 du grand hebdomadaire libéral politique et culturel, Die Zeit, a imprimé dans ses pages publicitaires, une annonce mortuaire d'un quart de page, portant le signe de la croix avec l'inscription : "Vae victis. 8 Mai 1945 - 8 Mai 1995. À la mémoire de mes compatriotes qui, suite à leur "Libération" ont été libérés de leurs biens, de leur Patrie et souvent de leur vie" - avec une signature quelconque.
      Et pourquoi pas "vae victris" - malheur à la Russie victorieuse ? Comment la Russie a-t-elle récompensé l'immense sacrifice de dizaines et dizaines de millions de vies qui lui ont apporté la Grande Victoire ?
      Pourtant, si, "vae victis", malheur à la grande science physique de l'Allemagne, vaincue par la Deutsche Physik, malheur à la Critique, que "la science aryenne de la Nature" a délivrée de la tyrannie de la Raison Pure !
      L'esprit est privé du génie de la photogénie. Ses ruines sont à peine visibles et il faut du temps, beaucoup de temps, pour les apercevoir. Un demi-siècle après la débâcle, on peut se poser la question : où sont les grandes créations dans les domaines de la médecine, de la physique, des mathématiques, de la littérature, du théâtre, de la musique, de la chimie par lesquels, autrefois, l'Allemagne a si généreusement enrichi l'universitas scientiarum, l'univers du savoir et le monde universel de l'esprit ? "Judenrein", l'Allemagne s'est condamnée à la médiocrité et à la stérilité intellectuelles. Un affreux trou noir, d'où rayonne l'ennui.
      Mon expérience personnelle de presque trois décennies d'enseignement dans des universités d'Allemagne Fédérale, m'a convaincu que la nouvelle génération du pays se sent vraiment vaincue : victime de ses propres parents. J'ai devant moi, dans les salles où j'ai donné des cours, les regards d'orphelins, trahis par leur Patrie.
      Les auteurs des crimes ont bonne conscience, ils n'ont rien à se reprocher. Des yeux de leurs enfants innocents émane le regard blessé d'une conscience malheureuse. Leur âme est déchirée. La conscience de leur innocence est inéluctablement liée à la conscience d'être, qu'ils le veuillent ou non, les membres d'une collectivité sur laquelle pèse lourdement le poids d'un péché imprescriptible.
      Le Führer a tatoué les Juifs du signe visible d'un nombre d'inventaire. Il a marqué la jeunesse de son propre peuple d'un signe unique et invisible, mais que les innocents perçoivent dans leur âme comme le signe de Caïn, retombé sur eux.

L'émancipation et son prix

      Tous les arguments racistes dirigés contre "la physique et les mathématiques juives" par une certaine littérature savante du Troisième Reich, on les trouve en 1916, sous la plume du célèbre physicien et épistémologue, Pierre Duhem. Mais cette fois l'argument est appliqué à la Science allemande, titre de son livre aussi méchant que stupide. La physique allemande se caractérise dans son ensemble, selon Duhem, par une "confiance excessive dans le raisonnement déductif, la méfiance et le dédain à l'égard des intuitions que fournit le sens commun" - marques distinctives de la théorie de la relativité, produit typique pour Duhem de la pensée allemande. "Le principe de relativité est une impossibilité logique. Mais ses auteurs semblaient y prendre un plaisir d'autant plus vif que les conclusions en étaient plus inconcevables, plus saugrenues au jugement du bon vieux sens commun. Pourtant, une telle dévastation n'a rien qui puisse déplaire à la pensée germanique. L'Allemand est démuni du bon sens qui fournit la connaissance intuitive de la vérité. L'Allemand bouleverse les conditions normales du savoir humain car c'est un dément. Sa raison est un monstre, incapable de juger si un principe est vrai ou faux. Une fois cette théorie admise par le Herr Professor, elle est vraie. La démarche de leur esprit géométrique évoque l'idée d'une armée qui défile pour une revue. Chacun s'y sent maintenu par une discipline de fer. Aucune trace de l'esprit allemand dans l'œuvre de Gauss, de Helmholtz, de Felix Klein, esprit dont Heinrich Hertz, Einstein, Minkowski sont les prototypes". Est également typique des Allemands, selon Duhem, la tentation "de se poser à eux-mêmes les problèmes qu'ils résoudront sans la moindre intention de les appliquer à quoi que ce soit", ce qui a trouvé son expression dans l'exhortation du grand mathématicien allemand, Jacobi, à ne faire des mathématiques que "pour l'honneur de l'esprit humain". Et Duhem de commenter : "Rien de plus dangereux qu'une telle façon d'agir".
      "Pour l'honneur de l'esprit humain", le grand mathématicien Jean Dieudonné choisit ce mot de Jacobi comme titre pour son livre sur les mathématiques modernes, publié en 1987, livre qui connut un écho durable.
      Substituez, dans le livre de Duhem le mot "juif" au mot "allemand" et vous obtiendrez les textes signés par des Prix Nobel, comme Philipp Lenard et Johannes Stark, par des grands professeurs, comme Ludwig Bieberbach, Bruno Thüring et Hugo Dingler, et par combien d'autres, où, en effet, Einstein, Minkowsky et le grand mathématicien que fut Carl Gustav Jakob Jacobi, sont rituellement cités comme les prototypes de la physique et des mathématiques juives, "microbes virulents d'un processus de décomposition de la science allemande". En relisant ces textes - une montagne d'ordures si obscènes, que je n'oserais les reproduire - je me sens envahi d'un sentiment où à la répulsion se mêle la pitié : comment ont-ils pu tomber si bas, ces grands hommes de science et de lettres ?
      De toute façon, la priorité d'une interprétation raciste des mathématiques et de la physique revient sans aucun doute à l'épistémologue Pierre Duhem.
      Six décennies avant la France et l'Angleterre, dès le début du XIXè siècle en Allemagne, et en Allemagne seulement, des Juifs purent occuper des chaires dans les universités du pays. Cela, en dépit de la permanente opposition d'un fort antisémitisme social. Il me semble insuffisant d'expliquer le grand nombre de Juifs dans la vie spirituelle allemande par la seule obligation religieuse pour ceux-ci d'apprendre à leurs enfants à lire et à écrire à un âge précoce. Et l'ouverture aux Juifs des universités n'explique pas, en soi, le niveau de la contribution juive à la science allemande. Il faut considérer en revanche que la résistance de l'antisémitisme traditionnel à l'émancipation et à l'intégration des Juifs constituait pour ceux-ci un défi permanent, un obstacle à vaincre, obstacle artificiel et fort, mais aussi un stimulus permanent dans la production intellectuelle et spirituelle : pour s'imposer dans une certaine position, un professeur juif devait offrir des prestations dont la valeur devait être manifeste et dépasser de beaucoup l'offre des autres.
      Les antisémites ont toujours contesté toute valeur à la contribution spirituelle des Juifs, ils ont soutenu avec acharnement que les Juifs sont privés de toute capacité de création originale, mais qu'ils sont en revanche roués et supérieurs en intelligence et en astuce aux "aryens, plus lents mais honnêtes", doués quant à eux "du génie créatif et de la profondeur de pensée". Même après la Deuxième Guerre Mondiale, en 1946, Ludwig Wittgenstein acceptait sans réserve ce stéréotype antisémite : "les Juifs ne disposent d'aucun génie créateur, un Juif ne peut jamais être vraiment "grand", tout au plus disposer d'un talent d'imitateur". Exemples cités : Felix Mendelssohn-Bartholdy, Einstein, Freud et "moi-même".
      Les Juifs ne sont ni plus ni moins intelligents que les autres. Pendant le processus d'intégration ils durent cependant franchir et vaincre des obstacles que l'antisémitisme tenace dressait sur leur chemin. La surproduction intellectuelle en est une des conséquences - conséquence donc d'une anti-sélection, imposée par l'antisémitisme.
      Nulle part les Juifs n'ont contribué davantage - hormis peut-être autrefois en Espagne - à l'augmentation de l'héritage culturel d'un pays qu'en Allemagne.
      Dans ses célèbres Leçons sur l'évolution des mathématiques au dix-neuvième siècle, données, il y a un siècle, à l'Université de Göttingen, le grand mathématicien Felix Klein parlait de "ce nouveau et grand réservoir de talents" des premiers grands mathématiciens qui, grâce à l'émancipation des Juifs, en 1812, "se sont placés au sommet d'une évolution de grande importance pour notre science. Il me semble que par cet apport de sang nouveau notre science a acquis une vitalité intense et j'aimerais désigner l'origine de ce phénomène comme l'effet d'une infiltration nationale". Et dans le siècle qui suivit leur émancipation, la contribution des Juifs à l'épanouissement des mathématiques allemandes connut une augmentation exponentielle.
      Après la prise du pouvoir par le Parti national-socialiste, Hugo Dingler, délateur zélé et tenant frénétique de la Deutsche Mathematik, professeur à l'Université de Munich, dénonça Felix Klein comme "agent juif, suspect d'être lui-même d'origine juive" et responsable principal de la transformation de l'Institut mathématique de Göttingen, en "un repaire de Juifs, hostile à tout ce qui est allemand". Centre rayonnant des mathématiques planétaires pendant tout un siècle, comme le fut autrefois Athènes, l'Institut de Göttingen fut anéanti et tomba du même coup dans les ténèbres.
      Dans l'espace allemand d'aujourd'hui, l'absence des Juifs est une présence matérielle. L'Allemagne a voulu se débarrasser - et débarrasser le continent européen entier - des Juifs : elle s'est liée à eux irréversiblement pour l'éternité. Aujourd'hui, il est partout impossible de prononcer le mot "Allemand" sans que l'écho ne réponde "Juif" ; et il n'est plus possible de dire "Juif", sans percevoir distinctement son contrepoint : "Allemand". "Allemand" et "Juif", deux mots inséparablement liés l'un à l'autre jusqu'à la fin des temps. L'un suit l'autre comme son ombre, comme une malédiction.
      La présence autrefois des Juifs en Allemagne, comme leur absence aujourd'hui, n'est pas une question de nombre mais de substance. "Quel bienfait, un Juif parmi les Allemands", s'exclamait en son temps, Friedrich Nietzsche.
      Même les meilleurs esprits ne partageaient pas tous le sentiment de Nietzsche. Nombreux étaient ceux qui ressentaient la présence juive comme insupportable. Trente pour cent des enseignants universitaires étaient, dans les années vingt et trente, des Juifs ; rapporté à une fraction de moins de un pour cent de la population totale, cela paraissait intolérable.
      Le produit de leur pensée ne fut pas perçu comme un surcroît de valeur, mais dans le meilleur des cas comme une stérilisante médiocrité et avant tout comme un facteur de désagrégation et de pourrissement de l'esprit allemand.
      "Le Juif est absolument incapable d'être créatif, que ce soit en bien ou en mal. Pour pouvoir développer toute sa force destructrice, il a eu besoin d'un état qui lui offre cette possibilité sous le masque du Zivilisationsjude. Cet état fut créé par le libéralisme, dont le Juif n'est pas le père, mais le fils et il prendra fin seulement par la faillite de tout libéralisme". Ces paroles ne représentent qu'un pâle [Über Nationalismus und Judenfrage ; ion : Die Judenfrage, 192 ? ? ; c/o Peter Vardy, Enschede, 1990] fragment d'un texte qui regorge d'un antisémitisme zoologique. Son auteur fut pourtant considéré comme l'un des esprits les plus fins de l'Allemagne : Ernst Jünger. Pendant sa vie, longue de plus d'un siècle, il n'a jamais montré le moindre regret pour ses propos aussi indignes que malhonnêtes. Il y a une dizaine d'années, dans une interview télévisée, on l'a vaguement interrogé à ce propos. Il a répondu avec un élégant sourire, aristocratique et hautain : "Que voulez-vous ? Nous avons eu la malchance de perdre la guerre !".
      Gottlob Frege, un contemporain d'Ernst Jünger, un peu plus âgé, n'était ni écrivain, ni artiste, ni un philosophus teutonicus mystique et irrationnel, comme Jakob Böhme ou Martin Heidegger, mais un logicien sévère, à la tête froide. Depuis Aristote1, le plus grand, selon les adeptes de la philosophie analytique. À la différence d'Aristote, Frege méprisait l'art à cause de sa subjectivité, de son incapacité à dire la vérité2.

      Frege était un fanatique de la plus exigeante rationalité scientifique, dans tous les domaines de la vie. Dans son Testament politique de 29 pages, qu'il a rédigé en 1924, un an avant sa disparition, on trouve trois tentatives pour formuler un manifeste adressé à la Jeunesse Allemande, où il lui demande "de ne pas célébrer de fêtes jusqu'au jour où la France sera écrasée ; après la victoire sur la France vous aurez le droit de célébrer vos fêtes !". Et Frege exprime son souhait, "qu'un homme vienne, plein de la fraîche vigueur de la jeunesse, capable de proposer un plan qui nous délivrera de la suprématie française !". Car c'est la France, la principale responsable de l'émancipation des Juifs : "Émancipation des Juifs ! Égalité des droits ! Gleichberechtigung ! Encore un joli cadeau de la France ! Aujourd'hui je me rends parfaitement compte à quel point les Juifs ont contribué à ruiner l'Allemagne." [Testament politique, Bibl Univ. Munster] "Le Parti social-démocrate, ce cancer dont, par sottise et convoitise, les travailleurs allemands sont devenus les victimes, est dirigé par une majorité juive. Allez ! Continuez à mépriser Science et Raison !".
      Quant à Frege, sa Raison l'a conduit à une conclusion, sans aucun doute partagée par beaucoup de ses collègues : "La décomposition spirituelle, qui a mené à la défaite, est en majeure partie l'œuvre des Juifs". Pourtant, Frege prend conscience que leur présence pose un problème sérieux. En effet, "ils se sont tellement assimilés, les Juifs, qu'il est devenu bien difficile de les reconnaître". Il y a une solution : "Il faudra réintroduire les bonnes lois du Moyen Âge, les isoler, les marquer d'un signe distinctif ; ils doivent disparaître du corps de la nation !". Et il conclut son Testament avec son exergue : "Car moi, je désire la vérité, rien que la vérité !".
      Sans aucun doute, un discours clair. "Clarté ! Clarté ! Clarté !" Telle était la devise qu'il répétait sans cesse dans son abondante et très agressive polémique contre le "morbus mathematicorum recens", cette mode passagère d'après lui : les mathématiques modernes créées par ses contemporains, les plus grands mathématiciens du siècle, Georg Cantor, Karl Weierstrass, Richard Dedekind et David Hilbert.
      Au lieu de réaliser son but, l'émancipation des Juifs n'a-t-elle pas plutôt contribué à la montée paroxystique de l'antisémitisme ? Ne serait-ce pas leur succès qui aurait contribué à leur propre destruction ?
      Le but suprême de l'illuminisme juif, le grand espoir des Juifs allemands et européens : l'intégration par la voie de la culture, a échoué. La grande majorité les a rejetés, comme un corps étranger. "L'histoire juive est considérée comme une sorte de maladie de l'histoire européenne, or une tumeur ne peut être considérée comme un organe du corps. Il est sage d'en prendre conscience, mais plus honnête encore de l'admettre" - notait, à propos de l'antisémitisme, Ludwig Wittgenstein en 1948, quatre ans après la deuxième guerre mondiale.
      Cet échec évident ne constitue-t-il pas une raison majeure et évidente pour mettre en doute la légitimité morale et politique de la volonté et du mouvement historique de l'intégration des Juifs ? N'est-ce pas une raison pour voir dans le projet de l'émancipation une erreur historique fatale et pour déclarer sa faillite totale ?
      En effet, un argument bien connu nous rappelle que dans le court intervalle qui a suivi leur émancipation, on a tué un nombre incomparablement plus élevé de Juifs que pendant les pogroms millénaires.
      Argument pesant, lourd, très lourd même, nul ne saurait échapper à la cruauté implacable de sa vérité de fait.
      Il y a cependant un autre fait, dont la vérité me semble tout aussi incontestable et incontournable. Jamais une collectivité sociale aussi réduite n'a enrichi le domaine de l'esprit - dans les sciences et dans les arts - d'un nombre aussi imposant d'œuvres de qualité exceptionnelle que ne le firent les Juifs de l'Occident, pendant la courte période de leur émancipation. Sans leur émancipation et leur intégration une telle contribution eût été inconcevable.
      Le prix en fut-il trop élevé ? Certes, insupportablement élevé.
      Mais les deux faits sont incommensurables. Ils s'opposent à toute comparaison, ils n'appartiennent pas à la même catégorie événementielle.
      L'Histoire ne donne rien gratuitement. Les actes, les res gestae nous appartiennent. Le prix qu'elle réclame en échange est fixé par l'Histoire, uniquement par elle. Elle ne nous demande pas si nous sommes prêts à payer ou non. L'Histoire est impitoyable : tout doit être payé. L'Histoire ne marchande pas. Surtout, elle ne se laisse pas influencer par notre décision morale de choisir la vie ordinaire et banale et de rejeter en échange les performances brillantes qui apportent le malheur.
      Ces deux pôles événementiels de l'émancipation juive ne représentent pas l'unique phénomène où la cruauté de l'Histoire révèle le caractère inexorable et impitoyable de ses oeuvres. Quoique résultante de nos propres actes, l'Histoire reste pourtant insensible aux intentions du menu peuple aussi bien qu'à celles des grands hommes, l'Histoire les mène tous à d'autres buts que ceux proposés par l'intention de ses agents.

Qui s'assimile assimile

      Pourtant, en dépit de sa cruauté, l'Histoire reste, qu'on le veuille ou non, l'espace humain d'une parousia divine - le milieu où s'accomplit l'ascension de la Raison vers ses propres hauteurs.
      Car l'assimilation (j'utilise l'expression de "Juif assimilé" dans sa connotation classique, européenne ; aux États-Unis il désigne aujourd'hui la disparition par absorption totale) est un processus naturel à toute communauté sociale - consigné dans le Petit Robert comme "un acte de l'esprit qui considère" une personne comme "semblable à une autre". Il me semblerait absurde de contester sa légitimité. Certes, elle peut mener à l'absorption totale, à la disparition d'une minorité dans la masse de la majorité. Mais ce n'est pas du tout une conséquence nécessaire.
      Une minorité plongée dans une collectivité différente, même hostile, conserve ses particularités spécifiques si elles représentent des valeurs propres et véritables, si cette minorité est déterminée à y rester fermement attachée. L'histoire bimillénaire des Juifs en est la meilleure preuve.
      Un des arguments majeurs de ceux qui, au sein de la collectivité juive, s'opposent à toute assimilation est que le maintien rigoureux des rites constitue l'unique moyen possible contre l'absorption complète, la disparition totale des Juifs de l'Histoire.
      Je conteste et la vérité matérielle et la légitimité historique et morale de cet argument.
      Je conteste sa vérité de fait historique et social : l'observation des rites religieux, aussi rigoureuse soit-elle, la foi en un Dieu unique, aussi profonde puisse-t-elle être, n'offrent et ne peuvent offrir aucune défense, aucun abri contre la disparition totale d'une communauté humaine, quand les moyens et la volonté de destruction existent. Combien de peuples n'a-t-on pas fait complètement disparaître au cours de l'Histoire avec des méthodes artisanales ? Et le peu de Juifs qui ont survécu à la grande industrie génocide du Troisième Reich n'ont certainement pas dû leur salut à leur fidélité aux rites ni à leur foi en un Dieu unique. La fondation de l'État d'Israël est sans aucun doute l'un des événements les plus singuliers de l'Histoire, surtout à cause de sa dimension éthique : il faut y voir l'accomplissement d'un devoir moral fondamental de l'Occident, un impératif catégorique : la réponse à la prise de conscience des conséquences de l'antisémitisme que la substance de ce même Occident sécréta et accumula depuis ses débuts. Mais la sécurité et la vie des Juifs à l'intérieur des frontières d'Israël ne peuvent pas non plus être garanties par le seul respect des rites ancestraux ni par la foi en Dieu. La foi ne suffit pas. Il faut impérativement des forces sociales matérielles, d'une puissance historique efficace.
      Et cette puissance a existé, elle existe, comme je tâcherai de le montrer plus bas.
      Je conteste également la légitimité historique de l'argument. La singularité de la collectivité juive dans l'Histoire a depuis longtemps attiré l'attention et étonné les amis comme les ennemis. Je me contente de rappeler, à ce propos, les profondes réflexions que Blaise Pascal a consacrées à la pérennité du peuple juif. Je me permets de caractériser la présence juive dans l'Histoire par les paroles avec lesquelles le grand mathématicien suisse, Jacques Bernoulli, a caractérisé sa spira mirabilis, courbe géométrique extravagante, dont il était l'inventeur : Eadem mutata resurgo. Les Étrusques sont devenus des Italiens, les Gaulois des Français. Et que sont devenus les Vandales et les Avares, les Cimbres et les Cumanes ? Combien de peuples ayant vécu sur le territoire de l'Empire Romain ont disparu sans laisser de traces sauf leur nom ! Il n'y a là, certes, rien d'extraordinaire. Au contraire, c'est la marche naturelle et cruelle de l'Histoire. Seuls les Juifs furent des Juifs dans la Rome impériale d'autrefois et le sont restés sur le territoire actuel de l'ancien Empire. Seuls les Juifs ont traversé le temps de l'Histoire, passant de la société d'esclaves au féodalisme, du féodalisme au capitalisme, et même au socialisme (réel mais surtout irréel), traversant l'espace de l'Islam et celui de la Chrétienté, gardant leur identité, dans chaque environnement nouveau.
      Pour s'attarder encore un instant dans les zones froides des métaphores mathématiques, j'oserai dire que les Juifs représentent l'Invariant fondamental de l'Histoire de l'Occident par rapport aux transformations sociales, politiques et ethniques qui se sont produites depuis trois millénaires.
      Mais, quoique bien distincts de la majorité dominante, ils ne se sont jamais isolés de leur milieu, et, contre toute apparence, ils n'ont jamais constitué une île exotique, étrangère au reste du monde. Au contraire, ils ont toujours participé à la vie, à la vie de leur voisinage mais surtout à la vie universelle de tous les milieux, séparés entre eux par des frontières ethniques, nationales ou religieuses. Pendant des siècles, dans les pays d'Europe, ils furent contraints de porter une tache jaune : signe humiliant de distinction. Gabriel Bethlen, prince de la Transylvanie calviniste, fut certainement une exception, imposant en 1621 à son pays un article de loi interdisant aux Juifs de porter des signes dégradants. Les Juifs eux-mêmes adoptèrent des signes extérieurs pour se distinguer fièrement du milieu des gentiles. Malgré ces signes visibles de séparation, ils représentèrent partout une partie constitutive de leur milieu d'accueil. Et, quoi de plus naturel, ils adoptèrent de plus en plus des habitudes propres à leur milieu environnant ; cela est même vrai pour ceux qui tenaient à rester rigoureusement fidèles aux rites traditionnels.
      Plus important me semble le fait que l'assimilation, au-delà du phénomène naturel de toute collectivité humaine, constitue tout particulièrement une dimension spécifique de la condition juive.
      Presqu'un millénaire de l'histoire juive est hellénistique. Philon le Juif ne connaissait pas l'hébreu et même certains rois et Grands Prêtres de Jérusalem portaient des noms grecs. Maïmonide écrit son grand œuvre philosophique en arabe, langue universelle de la culture de son temps, œuvre qui au demeurant exerça une profonde influence sur la théologie chrétienne, son impact sur la théologie juive étant pratiquement nul. L'une des particularités les plus remarquables de la singularité de l'Histoire juive est que, dans l'espace de cette Histoire, l'assimilation n'ait jamais mené à la dissolution, à la disparition totale des Juifs. Je dirais même, au contraire : c'est précisément le processus d'assimilation singulier qui a assuré la vitalité de la présence juive, la pérennité des valeurs spécifiques qui étaient siennes et qu'elle ne cessait de véhiculer et de transmettre. Que serait devenue la collectivité juive, sans assimilation, au milieu des gentiles ? Un fossile exotique de l'histoire, une relique folklorique fermée sur elle-même, tout à fait digne au demeurant d'admiration, préservant et cultivant pour elle-même les grandes valeurs morales détenues du passé comme un objet de folklore.
      Et ceci n'est que l'une des raisons pour lesquelles je tiens l'argument contre l'intégration et l'assimilation des Juifs comme moralement intenable.
      Car celui qui s'assimile, à son tour, assimile.
      Les Juifs ont été les véhicules de certains principes universels de morale qui, depuis leurs débuts, ont joué un rôle marquant dans l'épanouissement spirituel de l'Occident. Je me contente d'en rappeler seulement quelques-uns : la sacralité suprême de la vie humaine ; l'existence d'une autorité absolue, unique, celle de Dieu, qui est unique et le même pour toute l'humanité ; l'idée de la justice sociale ; un jour de repos sacré hebdomadaire pour le maître et l'esclave. N'est-ce pas un Juif hellénisé, Saul de Tarse, qui a transmis aux gentiles ce message d'universalité particulièrement juif ? N'est-ce pas le même, l'apôtre Saint Paul, qui écrivait aux Corinthiens : je suis Juif avec les Juifs, Hellène avec les Hellènes ?
      Et je citerai aussi les quelques principes juifs suivants : la parole de Dieu est inaccessible aux mortels ; il est donc du devoir de chacun de l'interpréter et l'interprétation de l'Écriture est obligatoirement libre. La thèse qui fait de Dieu l'autorité suprême unique fut interprétée comme suit par Abraham Lincoln : Rebellion against tyrants, is obedience to God.
      De même, à un niveau différent, quelques prescriptions rituelles sacrées qui concernent la vie quotidienne : apprendre impérativement à lire et à écrire sous peine de péché ; se laver les mains avant de toucher le pain ; bain obligatoire chaque semaine pour accueillir le jour du Sabbath et de nombreuses autres obligations contraignantes d'hygiène corporelle. De tous ces rites, personne ne dirait aujourd'hui qu'ils sont spécifiquement juifs. Pourtant, ce n'était pas toujours le cas dans le passé. Quand j'étais adolescent, dans mon pays, les Juifs étaient encore ridiculisés pour de telles habitudes bizarres. Quand j'étais adolescent, dans tous les pays de l'Europe de l'Est et même de l'Europe centrale, on risquait d'être spontanément qualifié de "Judéo-bolchévique", en défendant les droits des ouvriers à la grève, le droit des femmes à prétendre à des salaires égaux. Certes, ce ne sont pas des revendications spécifiquement juives mais il est non moins vrai que la présence massive des Juifs dans les mouvements d'émancipation était tellement frappante que, pour une majorité écrasante, de semblables amalgames politiques paraissaient l'évidence même.
      Non moins importante me semble être la contribution des Juifs assimilés, et uniquement de ceux-ci, à l'héritage spirituel de leur milieu non-juif. Qui dira de l'œuvre d'un Philon, d'un Maïmonide, de celle de Spinoza ou de Husserl qu'ils n'appartiennent pas à l'héritage universel de la pensée occidentale ? La langue allemande a assimilé celle de Henri Heine et de Franz Kafka. La poésie de Paul Celan a profondément pénétré la littérature allemande contemporaine et son impact extraordinaire est dû tout particulièrement à son message spécifiquement juif, désormais partie organique et essentielle de l'héritage spirituel spécifiquement allemand. Sa bouleversante Fugue n'est pas seulement "lecture obligatoire" dans les écoles, mais des milliers et des milliers d'Allemands la connaissent par cœur. L'œuvre de tous ces auteurs est une partie aussi inaliénable de la culture allemande que celle de Hölderlin, de Rilke ou de Thomas Mann. Mais leur œuvre n'aurait pu être assimilée si eux-mêmes n'avaient été assimilés à leur milieu. Certes, Pierre Duhem avait raison : Jacobi et Heinrich Hertz, Minkowsky et Einstein furent en effet les prototypes de l'esprit allemand. Et Karl Marx est aussi inaliénable de l'héritage spirituel allemand que Martin Luther.
      Préserver son identité dans la diversité, oui, mais non comme un art pour l'art, non comme un but en soi, mais dans un but axiologique. Il serait moralement condamnable, me semble-t-il, de retenir ces valeurs pour soi. Pensez au Bund, l'Union socialiste des travailleurs juifs, et à son immense contribution à la transmission de la pensée politique européenne en Pologne, dans les Pays Baltes, en Russie !
      Je me permettrai de caractériser ce processus singulier d'assimilation qui est celui de l'Histoire juive, par le mot diremtion que Hegel a introduit pour désigner cette étrange dialectique de relation spirituelle, laquelle, à la fois sépare et unit, oppose et lie, laquelle signifie divorce et mariage, scission et cohésion, disjonction et conjonction, aliénation et fraternité. Certes, vivre dans un tel état d'assimilation n'est pas facile, cela implique l'ambiguïté permanente. Quoi qu'il en soit, loin de représenter un danger, l'assimilation a toujours joué un rôle constructif dans l'Histoire commune et inséparable des Juifs et des non-Juifs.
      La diaspora de plus de deux millénaires n'est pas une panne de l'Histoire, et le Galuth n'est pas l'Exil, mais une singulière modalité d'être. Être amphibie : voilà le statut ontique de l'être-juif dans l'espace de l'Occident. À la fois le Même et l'Autre, la conscience juive est la conscience malheureuse de l'Occident.


Verba volant...

      On ne trouve, dans toute la littérature occidentale, aucun discours opposé à celui de l'ininterrompue rhétorique antisémite qui soit aussi fort et aussi abondant qu'elle.
      Pourtant, il est des voix.
      Des voix isolées, il est vrai, des chants d'oiseaux trop courts pour être écoutés, des oiseaux trop rares pour être vus par tous, des voix trop faibles pour pénétrer le cœur d'une opinion établie depuis des temps immémoriaux, des propos trop délicats pour secouer une conviction à qui l'ancienneté millénaire conférait l'apparence d'une vérité inébranlable. La voix de Ioannes Reuchlin, la voix de l'Abbé Grégoire, celle de Lessing, de Pascal et de Racine, ou celle d'Alexander von Humboldt - la personnalité par excellence qui, pour le Troisième Reich, est restée le principal responsable de la pénétration des Juifs dans la vie culturelle allemande et, par conséquent, de sa dégénérescence : "Il n'y a pas de races inférieures et supérieures, Monsieur" - écrivait Humboldt en 1845 au Comte de Gobineau, qui lui avait dédié un exemplaire de son Essai sur l'inégalité des races humaines, le premier livre où le racisme a l'ambition d'être science positive - "Une telle conception ne me paraîtrait ni juste ni digne du siècle où nous vivons et dont nous osons vanter les lumières. L'espèce humaine est unique, l'humanité est une unité dans la diversité. Et toutes les races sont vouées à être libres". Dans le même espace, son contemporain, Hegel, répétait depuis 1818 dans ses cours sur la Philosophie de l'Esprit, aux Universités de Heidelberg et de Berlin : "La différence de race, Rassenverschiedenheit, ne peut aucunement fonder une justification pour accorder ou ne pas accorder aux hommes le droit à la liberté, ou à la domination".
      Mais avant tout faudra-t-il, peut-être, entendre cette voix lointaine, inconnue et unique, celle de Andreas Osiander.
      Célèbre éditeur de Copernic, et l'un des fondateurs du protestantisme allemand, il reste inconnu en tant qu'auteur d'un opuscule publié en 1540, un petit livre - anonyme - de quarante pages consacrées à la défense des Juifs, adressé sous forme épistolaire à l'Évêque d'Eichstädt. Il le prie de ne pas rendre public son nom, par crainte : sa vie serait en danger.
      D'une voix forte, Osiander dénonce sans compromis, sans hésitation la persécution des Juifs. Il n'est pas tendre, il ne ménage personne. Il parle à haute voix de ces "pauvres et misérables innocents, craintifs, timorés, faibles - torturés, étranglés, massacrés, brûlés - que personne ne protège, que tous haïssent, se réjouissant de tirer plaisir de leur malheur".
      "En tant que chrétien, écrit-il, je considère comme ma plus haute obligation de dénoncer le scélérat. Il est de mon devoir suprême de chrétien envers Dieu de m'opposer à l'injustice et à la violation de la loi divine ". Selon une expression consacrée, les Juifs étaient " vogelfrei" - libres comme un oiseau ; une jolie expression qui en réalité signifiait hors-la-loi. N'importe qui pouvait se sentir libre de tuer celui qui est "libre comme un oiseau". "C'est horrible, c'est affreux, c'est terrifiant d'entendre avec quelle cruauté sauvage on étrangle et on brûle les Juifs innocents. Et si ceux qui étranglent les Juifs pensent agir selon la justice, alors tous ceux - Empereur, Rois, Princes et Cités - qui abritent des Juifs dans leurs domaines sont coupables et méritent tous d'être punis pour ne pas avoir étranglé tous les Juifs".
      En 1526, face à la cavalerie légère de l'armée ottomane, l'armée hongroise de chevaliers cuirassés est écrasée. Le roi de Hongrie, Louis Yagellon, tombe, le royaume de Hongrie s'effondre, en peu de temps les Turcs arrivent aux portes de Vienne. Dix ans avant ce cataclysme, le généralissime de l'armée hongroise, George Dozsa, soldat redoutable, homme de guerre génial, proposa une nouvelle stratégie : une immense armée, composée de paysans sans terre ; leur engagement serait rétribué par un lot de terre et ils lutteraient pour défendre leur terre comme des tigres. La propriété latifundiaire menacée, la noblesse hongroise se révolte. Son armée de chevaliers encercle les paysans non armés et les massacre. La masse des paysans empalés, pendus, brûlés, coupés en quatre dépassait de loin, en nombre, celle des victimes d'une dizaine de pogroms.
      Dans la ruine de la Hongrie, Osiander voit l'œuvre de la justice divine. "Peut-être que le pauvre pays hongrois a bien mérité la ruine par le sang innocent, chrétien et juif, qu'il a versé". Et Osiander fait une allusion au fait que les autres pays coupables d'avoir versé du sang innocent risquaient de subir le même destin. La Hongrie, et avant tout l'Allemagne furent plutôt sensibles à l'insinuation de culpabilité d'Osiander et préférèrent ne pas se rendre coupables, une fois de plus, d'avoir renoncé à étrangler tous les juifs.
      "Le silence équivaut à la complicité", conclut Osiander. "Me taire, signifierait me rendre coupable envers Dieu. Car Dieu, le Dieu de l'ancien Testament, pardonne tout péché - excepté celui de faire couler du sang innocent. Et c'est Dieu Lui-même qui me donne le courage de rendre public, témérairement, mon opinion".
      Le frontispice de son opuscule porte en exergue : "Par le sang périra celui qui verse du sang innocent".
      Ces quelques citations peuvent donner l'impression que l'épître d'Osiander, certes pleine de nobles sentiments, n'est pourtant qu'un plaidoyer passionné en faveur des Juifs. Il n'en est rien. L'opuscule est un texte consistant, un enchaînement d'arguments juridiques, moraux, théologiques contre la torture en général, mais aussi un manifeste enflammé des droits de l'homme. Et, depuis le texte, aussi calme que magnifique, de la Rhétorique d'Aristote, peut-être la première réduction à l'absurde rigoureuse de toute juridiction basée sur la torture.
      Mais qui l'a entendu ? L'Évêque d'Eichstädt fut très compréhensif et ordonna la libération d'un groupe de Juifs de Tittingen soumis à la torture sur l'accusation d'avoir commis un assassinat rituel. Mais Luther a mis fin à leur alliance et à leur amitié et un des plus célèbres théologiens de son époque, Ioannes Eck, ancien collègue à Ingolstadt d'Osiander, a publié, en 1541, un pamphlet fulminant contre les "inventions mensongères du séducteur luthérien, père protecteur des Juifs, qui a perdu son bon sens en soutenant que les juifs sont victime d'une injustice, bavard stupide, adorateur du Veau d'or qui, aveuglé par l'argent des usuriers juifs, a osé mettre en doute la vérité des preuves incontestables".
      Le pamphlet de Ioannes Eck parlait le langage de la majorité - pas toujours silencieuse.
      Osiander chantait en solo contre le chœur des loups.
      "Les pages du bonheur sont des pages vides dans le livre de l'Histoire humaine" - écrivait Hegel. Et pourtant, le livre d'histoire de l'Allemagne contient des pages de malheur qui mériteraient, parfois, peut-être d'être lues.
      Ce n'est pas le cas seulement de celles d'Osiander, c'est le cas également des pages aussi profondes de Friedrich Nietzsche, non dépourvues d'ailleurs de remarques parfois déplacées, mais comportant aussi des réflexions critiques qui méritent toute notre attention. Ce fut ma première lecture philosophique. J'avais à peine quinze ans quand j'ai fait la connaissance d'un garçon de mon âge, Moyshe Klein. Moi, j'habitais au sommet de la pyramide : une chambre, une cuisine, où vivait ma famille de cinq personnes - mais au rez-de-chaussée et surtout, même s'il n'y avait pas l'eau courante, il y avait au moins la lumière du jour et celle d'une ampoule électrique. Lui habitait avec sa famille prolifique de juifs orthodoxes dans les bas-fonds, dans un trou au sous-sol du ghetto, éclairé par une lampe à pétrole. Maigre, chétif, rongé par la tuberculose, rouquin, sa face blême recouverte de taches de rousseur, il représentait, aux yeux de la population hongroise et roumaine le prototype du "Juif rouquin", ou, dans la nomenclature allemande, celui d'un "Tintenjude". Il était trop pauvre pour pouvoir fréquenter une école, il travaillait dans le bâtiment. Apprenti maçon, il transportait sur ses épaules des briques sur l'échafaudage. Après ses dix heures de travail, nous nous rencontrions chaque soir dans le jardin public. Il se présentait au rendez-vous soigneusement lavé, en chemise blanche, col Danton. Je lui parlais des orbites des électrons, des merveilles du triangle de Pascal et de la formule binomiale. Lui, il me lisait Nietzsche, son auteur favori. Il rejetait le communisme. C'est lui qui a éveillé en moi la passion de la philosophie. C'était à l'époque où les nazis illettrés aimaient afficher une faiblesse pour la culture - ce qui, vraiment, n'a jamais été leur côté fort - en béatifiant Nietzsche et en faisant des efforts lamentables pour s'approprier sa pensée mutilée. Je retrouve aujourd'hui quelques uns des fragments que mon ami m'a lus autrefois pour me consoler. "Les Juifs sont le peuple élu, car ils représentent le génie moral parmi les peuples. L'Europe doit aux Juifs une reconnaissance qui ne saurait être négligeable, pour le grand style qu'ils ont introduit dans la morale précisément en raison de leurs habitudes de pensée rationnelle. Les Allemands, cette race déplorablement déraisonnable, a encore besoin de se faire "laver le cerveau" de ses bêtises anti-françaises, anti-juives, de ses bêtises teutoniques et prussiennes, de l'idée que le sang allemand ressent et ressentira le besoin de se débarrasser de son "quantum" de juifs. Mais il me semble qu'il sera beaucoup plus utile de chasser au delà de nos frontières les râleurs antisémites. Car je me rends compte que le rejet de l'antisémitisme ne vise jamais ce sentiment en tant que tel, mais uniquement ses manifestations de mauvais goût lorsqu'il est outrancier. Et qu'on me pardonne mon bref et téméraire séjour dans ses domaines infectés. Partout, où les Juifs ont exercé leur influence, ils ont enseigné à affiner le jugement, à raisonner plus subtilement, à écrire mieux et avec plus de clarté. Leur devoir était depuis toujours d'imposer aux peuples un "comportement raisonnable"".


…Gesta manent

      Mais outre les voix il est aussi un grand silence et ce n'est pas celui des complices muets. La littérature que les grands mystiques - Jean Scot Erigène, Maître Eckart, Juan de la Cruz, Jacob Böhme, Henry More, Antoinette Bourignon et d'autres - nous ont léguée, est une rivière souterraine qui traverse en silence le contexte du paysage occidental, sans être polluée par la haine envers les juifs.
      Voix solitaires, faibles, oubliées ? Mais verba volant - et la parole que ces voix firent entendre est irréversible, leurs vibrations de haute fréquence sont indestructibles et ces mots, une fois articulés, perdurent et vibrent dans l'espace comme un cri sourd, comme une prémonition impossible à ignorer.
      Mais au-delà des paroles, il y eut aussi les gestes. Gestes muets, gestes d'individus isolés, des actes personnels qui n'ont jamais acquis le statut ontique d'un événement social ? Peut-être. Mais l'immensité imprévisible de leurs effets n'était jamais proportionnelle aux dimensions infimes des causes.
      Le dix-neuf mars 1944, la Hongrie est occupée par l'Allemagne, l'Amiral Horthy est arrêté, son gouvernement est remplacé par une bande nazie. L'amiral, ancien aide de camp de l'Empereur François-Joseph, était un antisémite de la vieille école, il tenait à respecter un minimum de légalité. En dépit des massacres horribles organisés par les nazis hongrois - le Music-Box de Costa Gavras en a préservé quelques images, assez pâles d'ailleurs par rapport à la réalité - Horthy a réussi à sauver les citoyens juifs de Budapest de la déportation. Son régime était un fascisme de type Franco, avec la différence, qu'en fervent catholique, Franco rejetait catégoriquement l'idée de "race", tandis que Horthy fut le premier en Europe à introduire, au début des années vingt, des lois de discrimination raciale dans son pays. Le nouveau gouvernement nazi s'est mis avec ferveur à la disposition de l'Allemagne.
      Cinq mai 1944, le jour où les Juifs de Hongrie sont concentrés dans des ghettos. En deux semaines la déportation des Juifs du nord de la Transylvanie est achevée. Adolf Eichmann félicite les autorités hongroises : par leur efficacité, elles se sont montrées dignes de leurs ancêtres, les Huns. Avant son départ, mon père a entassé mes livres au milieu de notre appartement. Là dessus, sur une feuille de papier, une courte lettre d'adieu. Ultima verba, elles furent adressées au Vainqueur : "Je vous adresse une prière ... J'ai 56 ans. C'est tout ce que j'ai amassé de ma vie. Ces livres. Ne les touchez pas... Quand les Romains ont occupé Syracuse, et ont pénétré dans la demeure d'Archimède, ils l'ont trouvé en train de dessiner des figures géométriques sur le sable. Au soldat qui se jetait sur lui pour le tuer, il ne dit qu'un mot : "Ne touchez pas à mes cercles !"". Dans les premiers jours après la guerre, ma sœur a pénétré dans notre ancien logement, elle y a trouvé le plancher de bois saccagé, les portes des armoires arrachées, les lits éventrés, dévastés. Personne n'a touché à mes livres - on était venu chercher l'or et les diamants, que les Juifs, c'était notoire, avaient certainement cachés quelque part ; qui s'intéressait à ces livres misérables ? Il y avait là quelques romans, comme Candide, Le neveu de Rameau, des romans de Stefan Zweig, Joseph et ses frères, de Thomas Mann, un manuel d'archéologie biblique, La vie de Jésus d'Ernst Renan, La femme et le socialisme d'August Bebel, les poèmes de Goethe, de Heine et de Villon, les oeuvres de jeunesse de Marx, le Tractatus theologico politicus, de Spinoza, le Platon de Schleiermacher, Le Zarathustra de Nietzsche, Les Présocratiques de Nestlé, la Critique de la raison pure - enfin, la petite bibliothèque d'un adolescent. Mon père espérait que j'allais les retrouver, il me savait en pleine sécurité : je me trouvais dans la prison militaire de la ville de Kolozsvar, condamné à six ans de travaux forcés - donc sous la protection de la loi, et la Hongrie tenait toujours à offrir, fièrement, au monde civilisé l'image d'un strict "État de droit". Un jour, je reçois même du courrier. Une carte postale, sur le tampon de la Poste du Reich on peut lire le nom de la localité d'expédition : Waldsee. Je lis le texte très bref, écrit au crayon d'une calligraphie enfantine, si réconfortant qu'il me paraît suspect : "Séparée de mes parents, je suis là avec toutes mes amies. Nous nous portons bien. Demain, nous commençons à travailler. Adieu, mon amour, je ne sais pas si je te reverrai un jour". Les mots d'adieu d'une jeune fille de moins de seize ans, que j'ai rencontrée à Budapest. Elle était encore une enfant. Son visage d'ange raphaélique aux boucles blondes restera à jamais imprimé dans mon cœur.
      Mais, une des premières nuits du mois de juin, la porte de notre cellule s'ouvre brusquement, nous sommes réveillés par la lumière aveuglante des projecteurs. Dans l'embrasure de la porte le commandant de la prison, quelques gardiens et, au milieu, un officier SS, de haute taille, très élégant, avec gants et monocle. Il recule brusquement, avec un froncement de sourcil à peine perceptible. Frappé par la chaude puanteur qu'exhalait la masse immonde des corps crasseux, entassés en grappes informes, il fit, de la main, un geste léger de dégoût et la porte se referma. Le vent glacial d'une sombre prémonition traversa l'espace retombé dans l'obscurité.
      Ainsi donc la vigilance méticuleuse allemande a réussi à empêcher que nous nous faufilions à travers les mailles de leur filet.
      Le lendemain commence la procédure rituelle de la sélection et de la séparation des Juifs dans une cellule spéciale, hermétiquement fermée. Vers quatre heures la nuit du six juin, on nous conduit dans la cour de la prison. Une compagnie de gendarmes hongrois nous y attend. Ils nous passent des menottes, chaque rangée de huit personnes est reliée par une lourde chaîne, fixée aux chevilles. Durs, expéditifs, froids, sans aucun mot d'injure ou d'insulte, aucun signe de haine personnelle, ils travaillent avec la rapidité et la précision de professionnels expérimentés qui font leur métier. Pour la première fois j'ai la sensation nette d'être devenu un "objet". Les fusils en position de tir, baïonnette au canon, les gendarmes encerclent notre petit groupe. Quelques ordres brefs, donnés d'une voix forte, de rapides coups de crosses, et notre groupe se met en marche à travers les rues larges, poussiéreuses et désertes de la ville endormie. La cadence infernale des chaînes étouffe le silence mortel de l'angoisse qui nous accole les uns aux autres. Une fenêtre s'ouvre brusquement, une jeune fille, se frottant les yeux encore lourds de sommeil, tourne vers nous un regard vitreux d'hypnotisée, elle a les cheveux emmêlés ; la blancheur de sa chemise de nuit traverse comme un éclair l'obscurité crépusculaire. D'un geste lent, très lent, elle lève la main, elle touche de ses doigts sa lèvre inférieure. Sa bouche s'ouvre, j'aperçois ses dents blanches. J'ai la sensation d'entendre son soupir : "Oh, mon Dieu !". On arrive à une petite gare de marchandises à la périphérie de la ville. Le jour se lève. Sur les rails, un vieux wagon à bestiaux, attaché à une vétuste locomotive à vapeur, chauffée, prête à partir, nous attend avec les portes ouvertes. "Jetez tout ce que vous avez et montez, montez ! vite, vite !" - l'ordre est souligné d'une avalanche de coups de crosses, on nous entasse dans le wagon crasseux, la porte se referme. Les yeux exorbités, nous nous regardons les uns les autres, blêmes, muets. Le train se met en marche et, accompagné des sifflements de la vapeur, avance avec lenteur. Après une dizaine de minutes ou un quart d'heure, la locomotive freine, le train s'arrête, fait des manœuvres obscures, renverse la vapeur et s'engage en une très lente marche arrière. Nous nous regardons avec étonnement et une peur accrue. Le train s'arrête. À travers les grilles de l'ouverture de la fenêtre nous apercevons la gare. La porte s'ouvre. Les gendarmes nous y attendent, "Dehors ! Dehors !" - ils crient - "Tout le monde dehors !". Ils sont nerveux, très irrités, ils nous frappent, ils nous ordonnent de nous aligner rapidement, pas de menottes, pas de chaînes : "En avant ! Marche ! Direction : la prison !". Soudain, je ne sais pas d'où ni comment, un chuchotement, transmis de bouche à oreille : "Ils ont débarqué !". Six juin 1944 : le jour "J", l'heure "H". Nous commençons à fredonner en sourdine : It's a long way to Tipperary, it's a long way to go. Dans ma tête, je me dis : "Je suis un rescapé". Mais dans mon cœur j'entends une voix ferme qui m'assène : "Tu es un déserteur !". Je ferme les yeux. Pendant que, dans la cour de la prison, les gendarmes nous ont enchaînés, la flotte gigantesque des Alliés se mettait en mouvement vers la Normandie, et à ce moment-là, pendant que je marche vers ma prison, devenue du coup un abri, je vois devant mes yeux les milliers de Tommy et de Willy, des garçons de mon âge qui tombent comme la pluie dans l'eau grise et froide de l'Océan.
      De retour à la prison, j'apprends ce qui s'est passé. Pendant la nuit, un officier de l'état major de l'armée hongroise, la plus fidèle alliée du Reich, le commandant Hugo Hommonnay, a écouté Radio Londres et il a appris, le premier, la nouvelle du débarquement. Il a appelé le commandant de la prison, en lui ordonnant le "retour des Juifs" et il a envoyé un messager à motocyclette au chauffeur de la locomotive pour imposer l'exécution de l'ordre.
      Mais qui a donné cet ordre auquel obéissait le commandant Hommonnay ?
      Était-ce un miracle ? Plutôt une loi naturelle de l'esprit de l'Occident : le sentiment de la dignité humaine est inextirpable.
      Je ne l'avais jamais rencontré, le commandant Hommonnay, mais quelques années plus tard, en 1949, j'ai lu pour la première fois son nom dans un journal. Il figurait sur la liste de ceux qui furent exécutés dans le procès-Rajk : "agent de l'Intelligence Service". Oui, agent, le commandant Hommonnay : agent secret du Dieu caché !
      Je réalise que mon innocence est perdue, et pour toujours. Que je le veuille ou non, je suis un maillon d'une immense chaîne causale, et je ne peux pas me soustraire au sentiment d'une certaine responsabilité, d'être impliqué dans la mort de ces garçons qui ont donné leur vie pour que moi, je puisse continuer à vivre. Je ne suis pas le seul parmi ceux qui ont partagé le même destin, à vivre avec des cadavres cachés sous nos lits, à cacher les corps de nos amis trépassés dans les armoires de notre âme. Nous avons tous le sentiment de vivre dans la zone obscure de l'illicite, de nous être soustraits furtivement à une sentence capitale. Et notre corps tombe, happé par une force gravitationnelle secrète, vers son lieu naturel, le lieu qui nous était destiné, là où se trouvent tous les autres - dans l'au-delà.
      Quels sont mes mérites ? Que pourrais-je invoquer pour justifier le fait d'avoir bénéficié d'un privilège de la miséricorde divine ? Et j'entends toujours la même voix : "Rien ! Tu n'as aucun mérite ! Tu es un usurpateur !"
      Mais si je mentionne ces voix solitaires et ces gestes isolés, je ne le fais pas dans l'intention de rendre justice à une minorité, par crainte qu'on me reproche d'être aveugle aux nuances, d'être un "terrible généralisateur", qui, sans ménagement, vous jette à la face le cri de son humiliation et de sa douleur.
      Après plus de cinquante ans, le regard noir et noyé de larmes que ma sœur braquait sur moi, est toujours présent à mon esprit. J'étais communiste, je lui ai déclamé fanatiquement mon discours enflammé sur la révolution qui substituera la fraternité universelle à la haine et elle me répondit d'une voix à peine perceptible : "Ce sont tous des antisémites ! catholiques et calvinistes, communistes et orthodoxes, bourgeois et prolétaires, paysans et grands seigneurs, tous ! Je ne supporte pas la vie parmi ces assassins et leurs complices !". Peu après, elle est partie. Définitivement et de sa propre décision. Désormais, je la porte en moi comme une blessure toujours ouverte. Désormais, ce qui nous unit c'est un voile de deuil. Et je dois lutter corps à corps avec moi-même, avec mon amour et mon immense douleur et ramasser toutes mes forces pour balbutier, hésitant, timidement, mon désaccord avec son jugement terrible.
      Mais, je l'avoue, ce n'est pas non plus l'obéissance aux normes de la morale sévère et froide de l'objectivité scientifique qui m'interdit de passer sous silence la vérité computationnelle des relevés statistiques. Non. La répartition des voix "pour" et "contre" n'est pas, et à mon avis ne peut pas être l'objet d'un sondage d'opinion publique. Il n'y a rien dans ces événements qui puisse nous ramener à des chiffres. Non numerare sed ponderare.
      Et le poids de ces voix, prises chacune séparément ou ensemble, ne se révèle que dans un domaine transcendant et opposé à toute arithmétique sociale. Inaccessible aux yeux du corps, ce domaine hyperuranien est accessible uniquement à l'œil de la Raison, timonier de l'âme, dont parle Platon dans son Phèdre ; elle seule peut y pénétrer pour y percevoir la présence de Dieu - je parle en professionnel d'une science exacte et positive, en athée (je devrais plutôt dire " épicurien ", si je parlais l'hébreu ou le yiddish) - Dieu, dont ces voix solitaires fournissent la meilleure démonstration ontologique.
      Car la pensée de ces roseaux solitaires et fragiles constitue la preuve de l'indestructibilité de la dignité humaine. En dépit de l'immense contrainte qu'exerce cet océan d'indifférence et de haine, il y aura toujours des voix qui diront "Non !" à l'infamie. Des voix solitaires, des voix faibles, peut-être, mais quand elles seront pesées, on pourra se convaincre de leur poids.
      N'est-ce pas la voix de cinq justes, qui a depuis toujours sauvé l'humanité ?
      Dans son livre Sur l'architecture, Vitruve raconte l'histoire d'Aristippe, philosophe socratique, qui, après un naufrage, jeté sur un rivage sauvage et inconnu, découvrit des figures géométriques tracées sur le sable et, s'adressant à ses compagnons, il s'exclama : "Bene speremus. Hominum vestigia video". Les signes que, dans son ascension irréversible, la Raison - potentia intellectus seu Libertas humana, comme la définit l'Éthique de Spinoza - trace sur les sables sauvages de l'histoire sont beaucoup plus complexes et contorsionnés, beaucoup plus difficiles à décrypter que les lignes des sections coniques. Pourtant, ils existent. Ce n'est pas une pensée spéculative, résultat d'un vœu pieux. Leur existence est un fait empiriquement perceptible, même s'il n'y a pas d'archives où l'on pourrait en trouver les preuves authentifiées.
      Un de ces signes, on le retrouve pourtant dans un texte juridique.
      Le premier article de la Loi Fondamentale de la République Fédérale d'Allemagne détient certainement une position unique parmi les textes de jurisprudence par son caractère sensiblement non-juridique : "La dignité de l'homme est inviolable".
      Des paroles simples, presque banales. Mais quel fut le prix que l'Allemagne - et le monde - a dû payer pour les élever au statut d'un article de loi ?
      "Cette substance indivisible, la liberté absolue, s'élève de son propre pouvoir sur le trône du monde, et il n'existe aucune puissance qui soit capable de lui opposer une résistance" - écrivait Hegel en 1806, pendant la bataille d'Iéna.


La condition juive et son lieu dans l'histoire : Commercium, Negotium, Speculatio

      "Les Juifs, le peuple le plus étrange de l'histoire universelle" - écrivait Nietzsche en 1888 dans son Antéchrist. Fait aussi unique que permanent, les Juifs constituent un hapaxlegomenon dans le contexte de l'histoire de l'Occident. L'historiographie classique ne dispose d'aucune catégorie sociale ou politique qui puisse permettre de les classifier et de leur assigner un statut dans l'ensemble de la communauté humaine. Et ils sont, en effet, inclassables : il n'y a aucune classe humaine, contenant comme membres plusieurs sous-classes de collectivités humaines, dont l'un serait celui des Juifs. Toute comparaison de la trajectoire diachronique de la condition juive à travers l'histoire avec celle d'autres groupes humains persécutés, exclus, méprisés, humiliés, massacrés doit échouer pour la simple raison que le limité n'admet aucune comparaison avec l'illimité.
      À mon sens, les Juifs ne sont ni une nation habitant un territoire, ni une ethnie ou un peuple parlant une langue unique, ni une classe sociale - moins encore une race et il me semble que même leur appartenance à la confession mosaïque ne peut les définir. Pourtant, ils ont toujours été et ils sont encore une collectivité humaine aux contours clairs, dont l'unité palpable, loin de lui être opposée, s'avère être le véhicule de l'unité dans l'immense multiplicité des espaces humains où ils ont été et où ils sont hébergés.
      En effet, le statut social et historique qui est le leur, est singulier et unique, il n'est partagé par aucune autre communauté humaine que l'Histoire a connue. Pourtant, notre langue dispose d'une expression adéquate pour désigner leur statut : celle de médiateur.
      Trois mots latins, chacun à double sens, me semblent exprimer d'une manière plus précise ce qui confère à la médiation juive son caractère particulier : commercium, negotium, speculatio.
      Commercium : commerce, échange de biens matériels mais aussi de valeurs spirituelles ; commercium donc, également en tant que sociabilité, commerce spirituel, entretien de rapports de réciprocité avec des êtres humains, transport et transfert de produits spirituels d'un milieu à un milieu autre et étranger, de biens spirituels ignorés mais dont l'offre crée un besoin auquel on ne saurait plus renoncer.
      Negotium : négoce, négociation pour conclure une affaire et pour régler un conflit mais aussi la négation de l'otium, de la quiétude, de la tranquillité d'âme - l'inquiétude tourmentée, l'angoisse qui émane de l'écriture de Kafka, la pensée parlée des deux millénaires d'histoire juive, agitation anxieuse d'une sensibilité excessive - manifestation de cette tache jaune que les Juifs ont été contraints de porter : "Tache jaune" - lis-je dans le Petit Robert - "partie de la rétine où la vision atteint le maximum de netteté".
      Enfin : speculatio - spéculation financière mais aussi spéculation théologique, métaphysique ou mathématique.
      La médiation a certainement son génie propre. Son fondement est la capacité de l'intelligere, la faculté de comprendre simultanément les deux parties en présence, l'ami et l'ennemi ; la capacité d'identification du Même et de l'Autre.
      Il ne me semble pas exagéré de dire que dans ce travail, les Juifs ont été guidés par un génie spécifique de la médiation.
      Je me contente de rappeler le rôle que les Juifs ont joué depuis l'antiquité en tant que médiateurs entre l'Orient asiatique et l'Occident gréco-romain, le rôle qu'ils ont joué dans la transmission à l'Occident de la philosophie platonicienne et surtout néo-platonicienne et plus tard de la culture de l'espace islamique, leur rôle dans la transfusion bilatérale de la culture française en Allemagne et de la culture allemande en France.
      Il y a plus frappant encore : c'est celui qu'ils ont joué dans le commercium de l'héritage spirituel allemand avec les populations d'Europe centrale et orientale.
      La Russie a accueilli une population allemande nombreuse. Dans l'Union Soviétique elle habitait le territoire d'une Région Autonome Allemande sur la Volga. Mais ce sont les Juifs de Russie qui ont représenté et propagé la culture allemande. Le même phénomène s'est produit également en Hongrie, en Roumanie et partiellement même en Pologne. Une partie importante de la Tchécoslovaquie fut habitée par une population allemande. Pourtant l'immense littérature allemande de Prague a été en grande partie l'œuvre de Juifs - ce qui, au demeurant, ne leur valut pas toujours la sympathie des Tchèques.
      En tant que premiers chrétiens ils ont été des médiateurs entre Rome et les barbares. Par leur choix d'être le "peuple élu" ils se sont engagés avant tout à servir d'intermédiaires entre l'humanité et son Dieu unique, à transmettre la parole et les lois divines de la morale universelle aux générations futures.
      Est-ce leur double vie d'amphibiens qui les y avait prédestinés ou est-ce au contraire la conscience d'être les véhicules d'un commandement divin qui leur a imposé la vocation de la médiation ? Il m'est impossible de répondre à cette question. Ce qui me semble certain, c'est que le statut ontique de médiateur leur a imposé de renoncer à une patrie. Leur patrie n'était nulle part, car elle était partout. Internationaux, cosmopolites, polyglottes, les Juifs me rappellent ce mot de Valéry : "Le Moi libre habite Cosmopolis et pense en toutes les langues". Leur patrie éternelle, ils la portèrent partout avec eux. C'était un livre où il était écrit : "Tu ne tueras point !"

      
Les Juifs furent les premiers à disposer d'une nationalité étrange, d'une appartenance nationale dont l'existence a toujours été niée dans le passé et dont la réalité future n'est affirmée que par l'acte cognitif de son savoir : la prise de conscience de l'idée d'une Europe Unie.
      Je citerai à nouveau un propos de Nietzsche : "Pour l'instant, les Juifs sont la plus grande force de conservation dans notre Europe si menacée". Si être européen devait être un jour un statut de citoyen juridique et politique - et pas seulement un statut spirituel - si on parle un jour d'une Nation Européenne, les Juifs, eux, ont été Européens depuis toujours et ils furent seuls à l'être. Voici des siècles que les familles juives ont des membres dans tous les pays. L'oncle paternel de Karl Marx était Grand-rabin à Trèves, son oncle maternel, "l'oncle Philips", venu du Nord du Royaume de Hongrie, fonda aux Pays Bas la première société Philips d'appareils électriques, encore très modeste à cette époque. Il accumulait son capital à Eindhoven, pendant que son neveu, qu'il aimait et qu'il aidait, écrivait Le Capital à Londres et fondait la première Internationale Socialiste.
      La condition juive est l'état ontique de la diremtion, et c'est précisément la scission des hémisphères cérébraux de l'intellect juif qui relie son esprit en une indissoluble unité - polarité qui nous fut rappelée par Georges Vajda : la tension incessante entre particularisme et universalisme.
      Quoi qu'il en soit, il me semble qu'il faut accorder à la médiation une importance de tout premier plan dans l'Histoire. Car c'est le travail historique de la médiation qui est pour l'Humanité l'unique espoir d'obtenir l'absolution du péché originel d'incompréhension réciproque qu'elle a commis en construisant la Tour de Babel. Sans ce travail l'humanité restera éternellement condamnée à n'être qu'un amas informe de collectivités indissolubles et même opposées les unes aux autres. Accomplir ce travail a toujours été une nécessité quoique la prise de conscience et la reconnaissance universelle d'une telle nécessité soient récentes.
      Ce travail contre la scission, contre la fragmentation et la dissociation représente une des forces matérielles silencieuses mais majeures de l'Humanité engagée dans le mouvement historique du long processus d'hominisation. À ce travail n'ont pas participé que des Juifs. Mais la participation des autres a toujours été fragmentaire et limitée dans le temps et dans l'espace. Les Juifs représentèrent toujours et partout le tissu conjonctif de l'Humanité.
      C'est à mon avis la raison pour laquelle, tout au long de l'histoire, ce sont précisément les partisans de l'isolationnisme national qui les ont persécutés ou chassés. Et c'est pour cette même raison que les hommes d'État qui se proposaient comme but politique l'ouverture et l'universalisme - comme Alexandre, Jules César, l'Empereur Frédéric II, Haroun al Rashid, Cromwell, l'Empereur Joseph II d'Autriche, Napoléon Bonaparte - furent ceux qui ont protégé et soutenu les Juifs. Ils les ont protégés, non par miséricorde, ils les ont soutenus non par humanisme, mais parce qu'ils ont eu besoin des Juifs, ils ont reconnu dans les Juifs l'un des véhicules efficaces d'une politique inspirée par l'universalisme.
      La permanence des Juifs dans l'Histoire de l'Occident n'est pas due au miracle de la foi, mais à cette force matérielle qui - avec lenteur mais aussi avec une inéluctable ténacité - se trouve à la base de ce mouvement incessant vers la réalisation de l'Universel, vers l'unité de l'Humanité.


En opposition

      Mais outre cette force matérielle, il y a aussi une autre force, force spirituelle mais non moins puissante, qui a protégé et préservé les Juifs de la disparition. Cette fois, il s'agit d'une force négative, ou plutôt, de cette force même de la négativité, cette terrifiante puissance de la négativité, l'énergie du moi pur - dont parlait Hegel dans sa Phénoménologie de l'esprit comme de la manifestation principale de la Liberté. La dimension dominante, qui confère à l'esprit de l'Occident son caractère distinctif, la force qui a donné son élan à l'épanouissement de l'Occident, c'est la prise de conscience que sans l'existence de l'opposition sa voie serait barrée, qu'il serait condamné à la stagnation, à la stérilité, à la sénilité.
      Les Juifs ont représenté l'opposition politique permanente dans l'histoire de l'Occident - et cela à une époque où ce mot ne disposait encore d'aucune légitimité. Il n'existe aucune autorité qui puisse représenter sur terre l'autorité unique et absolue de Dieu, l'Empereur de Rome ne peut en aucun cas être reconnu comme un dieu ; aucun être humain ne peut être Roi de droit divin. La vie humaine est sacrée - voilà le commandement suprême qui a toujours opposé les Juifs à la guerre ; dans les années de l'entre deux guerres, "Juif", fut dans les pays d'Europe, synonyme du péjoratif "pacifiste". Tous les hommes sont les enfants d'Adam et d'Ève. La relation entre l'individu humain et Dieu est directe et aucune autorité terrestre ne dispose du privilège, et encore moins du monopole de la médiation ; l'interprétation de l'Écriture, de la parole de Dieu, est libre. Il serait difficile aujourd'hui de ne pas reconnaître la substance éminemment politique de ces principes religieux - qui s'opposaient de façon manifeste aux principes politico-religieux dominants.
      En dépit d'un discours anti-juif récurrent, l'Église n'a jamais voulu l'élimination des Juifs, elle s'est toujours opposée à une telle idée, tenant fermement à la nécessité de leur présence - en tant que "témoins". En effet, les Juifs sont les témoins de l'Église : non seulement de sa miséricorde, et de son incontestable sagesse politique mais, avant tout, de sa conscience d'être le véhicule de l'Occident, inconcevable sans la présence d'une opposition politique permanente.
      Et depuis la sécularisation de la vie politique, les Juifs persévèrent dans leur opposition militante, surtout dans les rangs des mouvements d'émancipation et de justice sociale, de toutes les nuances.
      Voilà donc la force qui préservé les Juifs de la destruction.
      On les a préservés car on a eu besoin d'eux en tant que médiateurs entre nations, religions, cultures et mondes.
      Uniques fossiles vivants de l'ère préchrétienne, les Juifs furent également des médiateurs diachroniques entre l'Antiquité gréco-romaine et les pays et les peuples qui lui succédèrent. Par leur présence ils ont assuré la continuité historique de l'Occident. Ils en demeurent les témoins oculaires vivants uniques.
      Maillon reliant l'Occident présent à son passé antique, le bellum inexorabile, post hominum memoriam crudelissimum et maximum - pour désigner d'un mot de Tite-Live un événement qui n'admet aucune comparaison historique - la guerre totale que le Troisième Reich a engagée pour annihiler les Juifs de l'Europe, fut - au delà d'un acte condamné par les lois comme "crime contre l'humanité" - un crime métaphysique, un attentat contre l'Occident, en tant que successeur et héritier spirituel de l'universalisme de Rome, attentat dans le dessein de détruire précisément l'agent de la liaison entre l'antiquité romaine et le présent européen. Dans un brillant travail de Peter Landau, professeur à la Faculté des sciences juridiques de Munich, j'ai récemment appris la suppression, sous le Troisième Reich, du droit romain : une grande partie des juristes experts en droit romain étaient juifs et ce furent les Juifs qui l'avaient imposé à l'Allemagne.


Dieu est mort à Auschwitz ? Non ! L'antisémitisme y est mort !

      Le mot amer "Dieu est mort à Auschwitz" revient souvent dans le débat autour de l'Holocauste. Je trouve dans la Phénoménologie de l'esprit de Hegel, le commentaire - à ma connaissance le plus ancien - de cet adage qui nous vient de l'Antiquité : "C'est la conscience de la perte de toute essentialité de la certitude de soi, le savoir de la perte de substance du Soi - la douleur, qui parle dans la dureté de ce mot : Dieu est mort". Oui, c'est non seulement un mot inspiré par la douleur bouleversante mais aussi l'expression de la perte du Soi.
      Confronté à la douleur qui pendant le demi-siècle écoulé depuis, ne m'a épargné ni le jour ni surtout la nuit, j'ose affirmer que Dieu n'est pas mort.
      C'est l'antisémitisme qui est mort à Auschwitz.
      C'est à Auschwitz que l'antisémitisme de l'Occident a atteint son point culminant, c'est à Auschwitz que l'antisémitisme a trouvé sa chute inexorable. À peine son œuvre achevée, il a achevé ses jours. Avec toute la rigueur de l'inférence logique, il a tiré de ses prémisses les dernières conséquences et il les a réduites à l'absurde.
      Tout ce qui s'est passé devant nos yeux, tout ce dont nous avons été témoins au cours du dernier demi-siècle, surtout dans les pays du "socialisme réel", ne représente que les dernières convulsions d'un cadavre dont les griffes continuent à pousser. Des antisémites, oui, je ne me berce d'aucune illusion, vivent et vivront encore longtemps à la surface de la Terre. Mais en tant que plate-forme politique ou idéologique, l'antisémitisme, c'est fini, irréversiblement fini. Le temps historique de tout antisémitisme, de tout racisme, est révolu. "Die Weltgeschichte ist das Weltgericht". Sa sentence est définitive et irrévocable. À Auschwitz, l'antisémitisme s'est suicidé. Et cela, les antisémites réels, sombrant dans la nostalgie, le savent bien, mieux que moi !
Être juif après l'Holocauste : vivre avec la présence du passé. Car, comme s'exclamait, il y a vingt ans, une jeune Allemande, alors étudiante de l'Université de Francfort, en parlant de notre passé commun et de notre avenir désormais inséparable : "Rien n'est plus présent que le passé !".
      Être juif - après l'Holocauste : un ver se lève de la poussière, de la cendre. Devant ses yeux s'ouvre un nouveau spectacle : après la chute du rideau sur le spectacle d'une tragédie, dont la réalité aurait été inconcevable pour l'imagination poétique des auteurs grecs et non grecs, son regard est capté par l'avènement d'une ère nouvelle succédant à la tragédie : l'ère de la catharsis déclenchée dans la pensée de l'Occident par cette tragédie unique qui fut et qui restera pour l'éternité cet événement incomparable qu'on appelle la Shoah - la catharsis, ce long travail de bouleversement et de purgation, par la pitié et l'horreur, par la compassion et la douleur de l'âme future de l'Occident.


                  (Le texte de cet article peut être trouvé dans sa version intégrale,
" Être juif - Après l'Holocauste ", in Sho'ah tra interpretazione e memoria.
a cura di P.Amodio, R. De Maio, G. Lissa, Napoli, 1999, pp. 136-183.
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1 Dans son De interpretatione, Aristote illustre la relation entre classe et sous-classe par des exemples comme Tout homme est blanc - Quelque homme n'est pas blanc etc. L'exemple de l'opposition homme blanc et homme non-blanc ne revient plus jamais dans son œuvre. Probablement afin de justifier cette absence, il reprend l'idée et il la commente explicitement dans sa Métaphysique : "Ni la blancheur de l'homme, ni sa noirceur ne constituent des différences spécifiques, et il n'y a pas de différence spécifique entre l'homme blanc et l'homme noir" (trad. J. Tricot). Saint Thomas cite le même exemple dans le même esprit. Dans son célèbre Dialogue avec Pünjer, sur l'existence, Frege introduit la mélanodermie dans le même dessein d'illustrer la manière correcte de tirer les conclusions d'un jugement particulier : si "quelques hommes sont des Nègres" alors, il s'en suit, que "quelques Nègres sont des hommes". Mais il y a quelque chose qui s'oppose à cette assertion, commente Frege, puisque, involontairement, la pensée surgit : "Mais tous les Nègres ne sont pas des hommes !". En effet, cette assertion, quoiqu'elle n'en soit pas une conséquence nécessaire, est pour autant logiquement tout à fait compatible avec la prémisse "Quelques Nègres sont des hommes", les deux sont des jugements particuliers, et entre eux il ne subsiste aucune contradiction logique. Afin de rester fidèle aux règles strictes de l'inférence logique, Frege propose la formule suivante : "Quelques nègres sont des hommes. Peut-être tous". L'exemple parallèle concerne le jugement particulier : "Quelques hommes sont allemands". D'où la conclusion logiquement tout à fait correcte : "Il y a des hommes qui sont allemands". À ce raisonnement, Frege n'ajoute pas "peut-être tous".

2 Dans un travail de 1897 qui porte le titre Logique, Frege illustre sa thèse par l'exemple : comment pourrait-on amener un Nègre des profondeurs de l'Afrique à changer son opinion selon laquelle le nez mince de l'Européen est laid et qu'au contraire les nez épatés des Nègres sont beaux ? - À l'époque où Frege rédigeait le manuscrit de sa Logique, et dorénavant pour longtemps, la rhinologie comparée jouit de respectabiIité scientifique et a exercé sa fascination propre dans les débats politiques de l'Allemagne.

 

 

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