| L'ALEPH
n°3, Les Enfermés |
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________Lacenaire et Netchaïev________ |
| (Par R. Ladous) |
Comment un historien peut-il parler d’un fait divers ? En montrant qu’il ne s’agit pas d’un fait divers, mais de la forme ébauchée d’une pulsation de l’histoire. Ici, la tentative de la révolution nihiliste pour s’imposer à la fois contre la révolution gnostique et le monde ouvert du libéralisme démocratique. Pierre Lacenaire est notre Serge Netchaïev. Le comparer à l’auteur du Catéchisme du révolutionnaire permet de le tirer de l’intemporel où l’a jeté André Breton, après l’avoir tiré des poubelles de l’histoire. Lénine et sa sainte famille ne voulaient pas plus du nihilisme que du moralisme. Il leur fallait un programme et, derrière le programme, une doctrine globale. La révolution gnostique ne peut s’avouer agnostique. Jusqu’à l’Anthologie de l’humour noir, Lacenaire est resté au purgatoire ; il en est sorti mythifié et mystifié. Figure démiurgique qui a déchaîné dans l’ordre des faits une volonté de subversion impuissante à renouveler les formes poétiques. Guillotiné pour n’avoir su être Rimbaud, supplicié pour incapacité à promouvoir la révolution verbale. Le mythe est beau, mais on ne le retrouve pas dans le rôle que Lacenaire a voulu jouer. Il faut le ramener dans l’ordre historique, celui des prophètes du malheur, de ce malheur qu’est l’enfermement des sociétés modernes, de celles du moins qui ont sombré dans l’illusion d’une subversion totale et salvatrice. Alors oui, Lacenaire est l’ébauche de Netchaïev, son esquisse enfermée dans le cadre étroit d’une tragédie louis-philipparde. Pour se déchaîner, elle aurait eu besoin de la démesure de l’empire des tsars, de ses moines fous et de ses démons logiques. A ce détail près, qui ne relève jamais que d’une contingence géographique et politique assez évidente pour qu’on ne s’y attarde pas, Lacenaire et Netchaïev sont les figures réduites ou amplifiées, ébauchées ou achevées, d’un même modèle. Ils sont presque superposables. Et de cette superposition imparfaite naît peut-être un effet de relief qui restitue, sinon le vrai Lacenaire, perdu à jamais dans sa complexité mutilée, mais le désir qui a structuré sa vie et organisé sa mort, le désir qui inscrit cet isolé dans la procession tricolore, noire, rouge ou brune, de ceux qui ont haï l’histoire au point de la vouloir tuer en se tuant avec elle. * Pour Netchaïev, la révolution a une forme : le cercle. L’entrée dans le cercle exige une transformation, une metanoïa qui implique une rupture profonde avec le monde, sa civilisation, sa morale. Rupture profonde, mais pas totale. L’encerclé s’est fait autre, mais pas au point d’ignorer le monde. Il s’en veut l’"ennemi implacable. [...] Tout et tous doivent être pour lui également haïssables. [...] Les liens de parenté, l’amitié, l’amour, la gratitude, l’honneur même, doivent être étouffés en lui par la seule et froide passion pour la cause ". Celle-ci doit constituer sa "seule jouissance". La metanoïa de Lacenaire s’accomplit en 1828-1829, quand il déserte de l’armée puis échoue à s’embarquer pour l’Amérique. Jusque-là, il n’a été qu’un voleur d’occasion et un meurtrier de rencontre, la main sure mais l’esprit ailleurs. En mai 1829, il décide de "frapper l’édifice social", dessine lui-même son cercle et le referme sur lui, son désir et ses jouissances. "Dès ce moment, je devins voleur et assassin d’intention. [...] C’est ici, à proprement parler, que commence mon duel avec la société". Il cesse de mépriser au détail et s’efforce à la haine, "haine profonde et rongeuse, dans laquelle je finis par envelopper tout le genre humain". Ce mouvement sent tout de même l’effort, l’application studieuse et un peu inquiète. Netchaïev n’a pas besoin de qualifier sa haine, elle lui pousse sur le corps comme des boutons de fièvre. Lacenaire a plus de mal à se dégager "de quelques restes de sentiments attachés à notre nature". Pour s’assurer, il se jette en prison, y connaît des rechutes, retourne à la poésie, commet une chanson républicaine. On le sent soulagé, heureux même, quand la bassesse d’une escarpe, d’un philanthrope, d’un journaliste d’opposition ou d’un magistrat de Louis-Philippe vient le confirmer dans la haine universelle où il veut s’enrouler. Il lui faut deux séjours en prison, provoqués par des vols soigneusement maladroits, pour qu’il dépouille le vieil homme et devienne un moine de la vengeance, un ascète de la haine, convaincu qu’il n’a rien fait tant qu’il n’a pas tout fait contre le monde. "Croyez-vous que c’était le sang de dix, vingt de ses membres qui m’eût suffi ? Non, non, c’était l’édifice social que je voulais attaquer dans ses bases. [...] Adieu donc, poésie, adieu mes amours". Comme chez Netchaïev, le mépris et l’amour laissent place à la haine et à la convoitise; convoitise pour les "misérables", au sens hugolien du terme. "Je m’identifiai avec cette dernière société, je pris fait et cause pour elle, je devins elle". Par cette prétention à résumer le peuple, Lacenaire s’inscrit dans la lignée des révolutionnaires nihilistes ou gnostiques qui l’ont absorbé puis enfermé dans leur panse, et se sont fait ogres avant de tourner au vampire. Les ogres ne peuvent vivre en société, non plus que les vampires. Autant que la haine, plus peut-être, la convoitise conspire à enfermer Lacenaire et Netchaïev dans le cercle de leur désir et de leurs jouissances. Si Lacenaire a mis plus de temps que Netchaïev à se faire autre, il énonce un quart de siècle avant lui le principe de base de la révolution nihiliste. Le révolutionnaire n’est pas lié à la morale commune, parce qu’il sait qu’il n’y a pas de morale commune. Sa première tâche est de le démontrer. Lacenaire écrit dans ses Mémoires ces lignes que Netchaïev aurait pu signer sans en changer un mot : "C’est dans ses fondements, c’est-à-dire dans sa morale, qu’il faut frapper l’édifice sociale, [en] prouvant que sans remords on peut commettre un crime, l’avouer sans pudeur, s’en faire un trophée, établir un système de matérialisme mis en action". Certes, cette action ne comporte qu’une issue, le suicide par l’échafaud. Mais Lacenaire n’est pas pressé. Si ses affaires avaient réussi, s’il avait tué et dépouillé, sans se faire prendre, plusieurs garçons de recettes, il se serait rangé sous le masque d’un bourgeois nanti. "Mais alors [...] je me serais livré à l’instruction, j’aurais étudié jour et nuit pour pouvoir saper un à un tous les principes sur lesquels repose la base de la société. J’aurais cherché à tout démoraliser". * Au contraire de Lacenaire, Netchaïev a essayé de recruter des disciples. Mais les deux encerclés s’accordent sur un point : le gros de l’action doit être confié à ce que Netchaïev appelle "le monde libre des bandits, le seul en Russie qui soit vraiment révolutionnaire". Un quart de siècle avant lui, Lacenaire va chercher ses "associés" dans "cette classe en continuel état d’hostilité contre la société" ; et il ne va pas les chercher dans les bas-fonds de Paris, mais dans les prisons où lui-même se fait volontairement enfermer. Il étudie avec une froideur d’entomologiste les "mœurs" et les "caractères" des détenus de droit commun. Il veut lancer les prisons à l’assaut de la société. Les lieux de détentions doivent devenir les écoles de la terreur. Mais sûrement pas des universités révolutionnaires. Selon Netchaïev, les bandits ne doivent servir que de "moyens" ou d’"instruments" pour exécuter des "tâches". "Pour exciter leur énergie, il faut leur exposer faussement la nature de l’action". L’une des premières recrues de Lacenaire, le dénommé Bâton, "voulait faire une affaire à tout prix, fallût-il répandre le sang. Je lui indiquai la mienne sans la lui expliquer au fond; du reste, il n’eût jamais pu la concevoir : il était trop borné". Aucune solidarité, donc, mais une hiérarchie où l’inférieur, qui ne sait pas, sert d’outil au supérieur, qui sait. Lacenaire parle de "[sa] fatale connaissance du cœur humain, qui [l]’a rarement trompé", et se déclare capable de reconnaître à coup sûr les "êtres organisés fatalement pour le crime". Ainsi la solitude des encerclés se double d’une solitude de hiérarques. Selon Netchaïev, le révolutionnaire de première catégorie "doit avoir sous la main quelques révolutionnaires de deuxième ou troisième catégorie", une sorte de "capital révolutionnaire" dont il doit "tirer le plus de profit possible". Lacenaire entre moins dans le détail, mais va aussi loin dans la transformation du camarade en objet : "Il me fallait enfin un homme [...] qui se contentât d’être entre mes mains un docile instrument qui ne fut qu’un de mes bras". Il le trouve en 1834, à la prison de Poissy. Il s’agit de Pierre Avril, né de père et de mère inconnus : un outil a-t-il des parents ? "Je connus [...] que c’était l’homme que je cherchais ; il était fait pour moi. [...] Il n’avait pas l’idée d’un raisonnement. Mais je sentis que tôt ou tard il devait arriver au crime ; et je m’emparai de lui". On en arrive là au deuxième cercle de l’enfermement, celui des hiérarques-vampires qui prétendent incarner une totalité, celle du peuple, alors qu’il ignorent autant que possible la réciprocité des consciences. Bouclés à double cercle, Lacenaire et Netchaïev sont tous deux de grands séducteurs, comme Don Juan, mais sur un autre registre. Les femmes ne sont pas vraiment leur affaire. Mais lorsqu’il s’agit de la cause, ce sont des enchanteurs. Netchaïev a réussi a faire endosser la paternité de son Catéchisme du révolutionnaire à Bakounine, ce qui n’est déjà pas mal1 ; mais le plus beau, c’est que Bakounine a usé de son influence pour faire de Netchaïev le héros révolutionnaire par excellence, le type même "des croyants sans dieu et des héros sans phrases". Quant au charme de Lacenaire, il se manifeste moins dans ses écrits2 que dans le personnage byronien qu’il a su créer et soutenir jusqu’au bout, depuis son arrestation jusqu’à son exécution, en passant par son procès public et les sept semaines qui séparent sa condamnation de son exécution. Le plus extraordinaire n’est peut-être pas son succès mondain, mais les fréquentes visites que lui rendent deux hommes qui auraient dû être immunisés contre la fascination du crime : Pierre Allard, chef de la Sûreté, et son adjoint, l’inspecteur principal Canler. Lacenaire doit à Allard le traitement de faveur qui lui permet de tenir cellule ouverte. Quant à Canler, il proteste publiquement, et avec quelle véhémence, contre la Gazette des Tribunaux qui a prétendu, sur l’ordre du garde des sceaux, que Lacenaire était mort en lâche. C’est à l’inspecteur Canler que l’on doit le fameux récit où Lacenaire se retourne pour fixer le couperet. Chez Lacenaire, comme chez Netchaïev, se manifeste, au-delà de la séduction, un sens de la mystification très conscient, contrôlé, subordonné aux exigences de la cause. Grâce à la caution de Bakounine, qu’il n’a jamais vu qu’en Suisse, loin du champ de bataille, Netchaïev persuade beaucoup de monde, à commencer par la police politique russe, qu’il dirige une organisation puissante et ramifiée, la Justice populaire, Narodnaja rasprava, "section russe de la société mondiale révolutionnaire". Sur le sceau "officiel" de l’organisation, on voyait une hache entourée de l’inscription "Comité de la Narodnaja rasprava du 19 février 1870", la date supposée du Grand Soir. Le premier numéro de sa revue, daté de l’été 1869, assure que "l’insurrection de tout le peuple, de toute la malheureuse nation russe est prochaine !". Quant à Lacenaire, il parvient à convaincre ceux qui l’entendent et le voient en cours d’assises ou dans sa prison qu’il est bien, selon sa propre formule, le "fléau de la société". On le compare à Robert Macaire, à Vidocq, à Mandrin, à Cartouche. C’est ce qu’il veut. Exhibitionnisme, vanité ? Non, croyance en l’exemplarité du crime sans remords. Dans les pages où il reconstitue sa metanoïa, qu’il date très précisément du 10 mai 1829, Lacenaire écrit : "Si le criminel vient à démontrer que c’est la société qui a tort avec lui3, chacun se dit : elle a tort aussi avec moi ; pourquoi la ménagerais-je plus que lui ? Pourquoi craindrai-je plus que lui ? [...] Que sera-ce encore, ajoutai-je, lorsque ce criminel sera moi, descendu jusqu’au crime des hauts rangs de la société ; moi m’insurgeant contre elle, systématisant le meurtre et le vol. Quelle impulsion au peuple, que d’idées de destruction germeront dans son sein lorsque la misère viendra l’atteindre. Ah, mon nom lui sortira de la bouche en saisissant le poignard qui doit frapper le riche qui le laisse mourir. Et ma mort ! Ne la comptez-vous pour rien ma mort ? C’est je ne sais combien de meurtres que je sème sur mon passage. Ah, puissiez-vous n’en pas récolter les fruits sanglants. Quel spectacle qu’un homme comme moi mourant sans crainte et sans remords [...]". Bon, comme dirait Malraux. Mais tout cela n’est que du pipeau, un frêle pipeau juste bon pour accompagner, pendant quelques semaines, les chanteurs des rues et les vendeurs de canards. * On arrive maintenant au troisième cercle de l’enfermement, le plus serré, si l’on croit du moins que la vérité de l’intention, c’est l’acte. Lacenaire, comme Netchaïev, n’ont jamais tué qu’au sein de leur cercle. Et encore, chichement. Une ou deux victimes, dont pas une seule n’appartient au monde des riches et des puissants : voici le bilan du grand terroriste russe et du fléau de la société française. Les historiens qui se sont penchés sur le cas Netchaïev ont souvent parlé de l’"inconsistance ou même de l’inexistence de la Narodnaja rasprava ; on a cru qu’elle était le fruit d’une des nombreuses mystifications de Necaev "4. Ce n’est pas tout à fait vrai. Quelques groupes d’étudiants, quelques jeunes gens sortis du peuple l’ont reconnu comme chef. Le groupe le moins nombreux était celui de Saint-Petersbourg ; il se composait essentiellement de deux frères ; Netchaïev bombarda l’un d’eux, "agent de l’Internationale de Genève". L’existence de ces noyaux épars lui permit tout de même de commettre son unique action terroriste : l’assassinat, à Moscou, le 21 novembre 1869, de l’un de ses premiers partisans, l’étudiant Ivan Ivanovitch Ivanov. Ivanov s’était opposé, pour des raisons mal précisées, à certaines de ses directives. Netchaïev l’a-t-il soupçonné d’être susceptible de trahir ? A t-il cru que son autorité risquait d’être compromise ? A-t-il voulu éprouver ses disciples et les lier par un crime commun ? Avec trois d’entre eux - l’essentiel de sa cellule moscovite - et au nom d’un comité central imaginaire, il attira Ivanov dans un jardin obscur, et l’abattit. Quant au tout premier disciple de Netchaïev, l’étudiant P.G. Ouspenski, le co-fondateur de la Narodnaja rasprava, il disposait d’une réelle influence dans le "sous-sol" révolutionnaire, pour reprendre l’expression de Dostoïevski. Il mourut en prison, pendu. Non sur décision de la justice tsariste, mais par deux de ses camarades qui le soupçonnaient d’être un mouchard, ou peut-être d’être susceptible d’en devenir un. Ainsi en allait-il dans le petit monde de Netchaïev. Quant à Lacenaire, le Lacenaire d’après la métanoïa de 1829, il ne tue jamais que les siens. Il essaie de poignarder "une nommée Javotte", comme il l’appelle, alors qu’ils se connaissent très bien ; elle passe généralement pour sa maîtresse. Bonne fille, un peu receleuse, un peu voleuse, Javotte avait le vin bavard. Ce fut son arrêt de mort. Dans sa chambre, ou leur chambre, Lacenaire tenta de la suriner "pendant près d’un quart d’heure". En vain. Javotte savait se défendre, et cria à ameuter l’immeuble. Et puis ce fut, en décembre 1834, l’affaire du passage du Cheval-Rouge, qui valut à Lacenaire et son complice Avril d’être condamnés à mort. Jean-François Chardon était un voleur de petit format, rencontré en 1830 à la prison de Poissy. Il fut l’Ivanov de Lacenaire. Pour des raisons obscures, ou trop claires, comme on voudra, Lacenaire le dépêcha à coups de carrelet, et sa mère avec, qui se trouvait là et couinait un peu fort. Quant aux assauts de Lacenaire contre la société, ils se résument à quatre embuscades tendues à des garçons de recettes. Quatre échecs. Le 27 juillet 1835, à la prison de la Force, Lacenaire, soupçonné d’être une "balance", fut à moitié lynché par un parti de prisonniers ; il passa le reste de sa détention préventive à l’infirmerie. Le 28 juillet, la machine infernale de Fieschi manqua de tuer le roi Louis-Philippe ; elle fit quarante victimes, dont le maréchal Mortier, ministre de la guerre. Qui, aujourd’hui, se soucie de Fieschi ? Il a criblé de balles des notables et des gardes nationaux, des bourgeois en armes. Un attentat franc et massif. Rien de ces circonstances particulières qui ont auréolé le crime du Cheval-Rouge du prestige ambigu des hautes perversions romantiques. Rien, non plus, de ce "bonheur dans le crime" qui inspira à Barbey d’Aurevilly l’une de ses meilleures Diaboliques. Fieschi et ses complices, honnêtes artisans de l’attentat politique, auraient été bien incapables de soutenir ce byronisme noir qui donna au procès de Lacenaire son allure démoniaque et, plus tard, alimenta l’attrait de Bakounine, cet esthète des années 1840, attardé dans les années de plomb, pour Netchaïev et autres Démons. Dostoïevski a bien choisi son titre, puisque le seul caractère du diable dont nous soyons un peu assurés est la solitude absolue. * Dans ses propos comme dans ses écrits authentiques, Lacenaire a bien joué son rôle. Jusqu’au bout, on a pu le croire étranger à ce que Netchaïev tient pour l’un des péchés capitaux de la morale révolutionnaire : la vengeance personnelle, qui rassure tant les honnêtes gens. Lacenaire n’a pas tué son père, ni aucun membre de sa famille ; il a épargné ses anciens professeurs, ses anciens employeurs, tous ceux qu’il a haïs. La manière dont il a accommodé Chardon tient de la vendetta ; mais se venge-t-on vraiment d’un outil ? De toute façon, le producteur de la pièce, la Cour d’assises de la Seine, n’a pas évoqué cet aspect de l’affaire. Les magistrats voulaient un procès à grand spectacle, qui fît un peu oublier celui de Fieschi et ses complices. Ils écartèrent des débats tout ce qui les aurait obligés à prononcer le huis-clos. Un sans-faute, donc, mais qui se clôt dans l’inachèvement, la régression peut-être. Je ne fais pas allusion aux absurdes remords dont l’éditeur a cru bon d’assaisonner les dernières pages des Mémoires. Elles sont apocryphes. Mais dans les pages authentiques, dont il subsiste l’original autographe, Lacenaire se contente à peu de frais : "Maintenant qu’elle est satisfaite, cette vengeance, je n’y songe plus, je ne veux du mal à personne, semblable au duelliste qui se dépouille de sa haine en essuyant le fer qui vient de blesser son ennemi". Le bon jeune homme ne songe plus qu’à préparer la dernière scène, sur l’échafaud de la barrière Saint-Jacques. Et il la prépare en compagnie d’un personnage tellement extraordinaire qu’on l’a longtemps cru fictif. Mais non, l’abbé Reffay de Lusignan, qui fut au petit séminaire d’Alix le seul professeur aimé de Lacenaire, et dont le nom évoque le royaume de Chypre et ses chevauchées de légende, a réellement existé. Il est assez intelligent pour ne pas apporter à son ancien élève les consolations de la religion, mais celles de l’amitié et du respect. Lacenaire n’y est pas insensible. L’un après l’autre, les trois cercles de l’enfermement s’entrouvrent. "Je vous remercie des souvenirs favorables que vous avez conservé de ma jeunesse, quoique en m’y reportant, votre lettre m’ai fait éprouver la seule impression de douleur qui m’ait atteint depuis bien longtemps. Je m’en croyais à l’abri pour jamais. L’homme ne peut-il donc jamais se défaire de ces stupides émotions ?". Et non. Après cette lettre datée du 1er novembre 1835, Lacenaire ne se contente pas d’accueillir l’abbé avec sa bonne grâce habituelle. Lusignan est la seule personne dont il souhaite, demande et guette la visite. Lorsque l’administration fait obstacle, Lacenaire mobilise Allard pour que les portes s’ouvrent devant son "cher Professeur". "Je vous prie en conséquence de venir me voir demain afin que nous nous entendions ensemble pour arriver à une bonne réussite" (6 novembre 1835). "Ce sera pour moi un grand plaisir de pouvoir vous parler à cœur ouvert" (7 novembre). Lusignan est sans doute le seul à défendre publiquement la mémoire du condamné à mort avant son exécution. L’affaire Lacenaire s’achève dans la réciprocité des consciences et l’effusion partagée. Quelle différence avec Netchaïev, qui se boucla si bien qu’il réussit à enfermer ceux qui l’enfermaient. Arrêté en 1872, condamné l’année suivante à vingt ans de travaux forcés comme criminel de droit commun, il fut réhabilité par le tsar. C’est qu’Alexandre II avait fini par croire en la puissance de la Narodnaja rasprava. Il donna l’ordre d’en enfermer le chef, à jamais, dans un bastion de la forteresse Pierre-et-Paul. Celle-ci formait le sommet de la pyramide répressive. Aucun organe d’Etat ne surveillait ce monde impénétrable. Ce ne fut qu’à la fin de 1881 que les autorités s’aperçurent, sur la trahison d’un détenu, que Netchaïev avait progressivement fasciné les soldats chargés de le garder. Ils avaient fini par se mettre à ses ordres, lui servir de courriers et préparer son évasion. Quand le complot fut découvert, soixante-neuf soldats furent arrêtés. L’enfermé avait réussi à jeter la prison en prison. Ce fut là son plus beau coup, qui terrorisa véritablement le régime tsariste : à qui, désormais, allait-on confier la surveillance des surveillants ? Netchaïev mourut un an plus tard des mauvais traitements qu’on lui infligea, fidèle jusqu’au bout aux principes du Catéchisme du révolutionnaire. Face à cet indomptable, Lacenaire prend figure d’entre-deux. Il est venu trop tard pour être Sade, trop tôt pour devenir Ravachol ou Bonnot. Il s’est manifesté en un temps où la révolte était républicaine, et où les républicains ressemblaient au Marius des Misérables. Ils avaient des ailes, comme le génie de la Bastille, ou comme les gardes rouges du poème d’Alexandre Blok, les Douze. Lacenaire n’avait pas d’ailes pour s’évader, ni celles des anges, ni celles des démons. Alors, pour finir, un regard bien droit sur le couperet de la guillotine, et cent-trente ans d’oubli. Tandis que Netchaïev entra vivant dans la légende, pour n’en plus sortir, Lacenaire survécut dans Les Misérables, mais comme faire-valoir d’un quatuor de bandits assez peu reluisant, la bande de Patron-Minette. Balzac ne le mentionne que pour produire un effet de réel, sans lui accorder de rôle. Stendhal s’inspira bien de sa personnalité pour créer le personnage de Valbayre. Mais Valbayre s’esquisse dans Lamiel, un roman inachevé.
________________________________ 1 La discussion sur l'auteur véritable du Catéchisme a duré près d'un siècle, jusqu'à ce que M. Confino, dans son article de 1966 des Cahiers du Monde russe et soviétique, "Bakunin et Necaiev, les débuts d'une "rupture"", publie une lettre où Bakounine, écrivant à Netchaïev le 2 juin 1870, lui parle de "votre catéchisme". La rupture intervint assez vite, en 1872 ; mais pendant trois ans, Bakounine avait claironné l'héroïsme de Netchaïev, lui conférant ainsi une stature internationale. Lors de son second séjour en Suisse, Netchaïev n'avait plus besoin de Bakounine, et ce fut la rupture. Bakounine a été instrumentalisé, comme Pierre Avril... 2 Publiés en 1836, les Mémoires de Lacenaire n'ont été réédités qu'en 1968, deux ans après qu'André Breton, dans son Anthologie de l'humour noir, eut cité vingt-quatre vers des Rêves d'un condamné à mort. Puis vint l'édition présentée par Michel Le Bris, en 1996 ; enfin l'édition critique de Jacques Simonelli, en 1998, que nous avons utilisée. 3 C'est-à-dire "envers lui". 4
Franco VENTURI, Les intellectuels, le peuple et la révolution,
tome 1, Gallimard 1972, p.646.
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