L'ALEPH n°1, Le Néant

________Du Néant________

(Par Pierre Gire)


       

      De Parménide à Jean-Paul Sartre, le néant n’a cessé d’inquiéter les philosophes en Occident. Il a inspiré des problématiques multiples, complexes et parfois opposées. C’est une sorte d’écharde dans la pensée philosophique, une percée vers l’impensé, voire un index de transcendance qui défie le pouvoir totalitaire des systèmes. Le néant semble résister inexorablement à toutes les puissances d’intégration de la positivité. Insaisissable pour l’esprit comme pour l’action, il est toujours l’autre radical de ce qu’on lui oppose. Mais sans sa puissance d’évocation, qu’en serait-il de la pensée qui s’affirme à son ombre ou de la volonté qui renaît à son contact ? Tel est le caractère paradoxal du néant qui dans son ultime retrait laisse deviner son nécessaire rappel au creux des plus sévères affirmations de l’être. Si tout est fait pour le réduire ou l’exclure, rien ne se crée sans lui. Mais comment le saisir dans ses propres tournures ?

NEGATIVITE ET NIHILISME

       S’il s’identifie au rien par excellence, comment le néant peut-il venir au langage ordonné à l’être et au sens ? N’est-il ainsi que le pense Bergson, qu’un pseudo-concept sans essence1 ou une simple contre-possibilité de l’être affirmé ? Pour surmonter son infirmité intellectuelle devant la question du néant, la pensée, dans son mouvement d’expansion et d’intégration théoriques, a recours à la problématisation de la négativité.

       Celle-ci, contestant radicalement l’affirmation identitaire d’un être, d’un discours ou d’une action, inscrit un devenir, un mouvement, une évolution, au cœur d’un vivant, d’une thèse ou d’une activité par la négation qu’elle appose à ses champs d’application. Ainsi semblent procéder dans un être la présence polymorphe de la mort ; dans le discours l’hypothèse contraire et dans l’action l’exigence de la limitation.

       La négativité, comme le suggère Hegel2, a de multiples manifestations selon les plans de réalité où elle apparaît comme une puissance de transformation, véritable procès de néantification, déstabilisant les identités, les certitudes et les engagements assurés de leur propre continuité. Mais son œuvre de négation, ainsi que "la mort du grain de blé", ne conduit pas nécessairement toutes choses au vide absolu. Elle peut forcer à un surcroît de vie, de sens ou de créativité. En s’exerçant toujours sur fond d’être, à moins de se supprimer elle-même, elle ne peut rien entraîner à la perte radicale. Ce qu’elle semble effacer se conserve en se transformant dans le dépassement qu’elle inaugure. Au sein de la massivité des choses, elle creuse les voies difficiles du devenir.

       Le néant qu’elle recèle a la relativité qu’il faut pour être une force de négation sans s’épuiser dans une absence d’être. En somme, le néant de la négativité n’est pas le néant radical de l’impossibilité ou du moins révèle-t-il celui-ci dans un "presque rien" qui, en passant dans une forme, fait advenir une évolution dont l’égarement décisif n’est jamais exclu. Ce "presque rien" de la négativité est le germe de non-être que l’être appelle pour son devenir. C’est avec lui que la vie croît, que le langage s’enrichit et que l’action s’augmente. La négativité ne néantifie que pour mieux recréer. Dans la densité du réel, elle instaure le procès de l’histoire dialectique.

       Dépassant la négativité, le "travail du négatif" s’abîme quelquefois au niveau de l’humain dans le nihilisme. Celui-ci est un mouvement de mort dressé contre les expressions réelles de la vie, du langage et du travail. Il détruit dans la violence ce qui obère son passage. Rien n’échappe à sa logique mortifère qui démantèle toutes les constructions de la terre. Il s’offre comme une volonté de néant où l’homme exprime son pouvoir d’anéantissement devant l’épaisseur des choses. Il a ses figures évoquées par Bakounine, Bataille, Céline, Gorgias et Netchaïev, dans l’ordre de l’agir et celui de la pensée. Sachons cependant que si rien ne repousse sur son chemin, il n’existe que par ce qu’il absorbe, en révélant malgré lui l’impossibilité d’un monde pur de toute imperfection.

       Du nihilisme volontaire se distingue le nihilisme du désespoir dont Nietzsche a déchiffré les effets terrifiants au cœur de la civilisation occidentale délestée de son fondement théologique3. Tel est le nihilisme de la décadence et de la ruine des valeurs dont l’effondrement écrase l’énergie créatrice de l’humanité. Rien n’est pire que cette forme perdue du nihilisme épuisée dans son exténuation extrême. En sa représentation suicidaire, elle laisse apercevoir dans l’humanité "la face sombre" du néant.

ECHOS DU NEANT

       La pensée du néant, dans l’histoire culturelle de l’Occident, n’est nullement univoque, ainsi que l’a perçu Bovelles. Certes, il y a le néant de la négativité et du nihilisme, dont le pouvoir peut saisir le monde. Mais sans doute est-ce un néant relatif révélé sur fond d’être impossible à effacer.

       Au-delà de cette mise en scène du néant traversant l’être-au-monde de l’homme, se profile en arrière-fond le néant d’impossibilité suggéré par le Poème de Parménide4. Ce texte inaugural de la métaphysique occidentale ne fait que présupposer cette radicalité du néant par défaut dans une sorte de contre-possibilité de l’être. Il semble que ce soit là le "rien" dans son absolue négation de l’existence, du langage et de l’action, absorbé dans le vide qui le définit, il est le "rien" sans aucun degré de non-être. De ce néant "extérieur", il n’existe ni connaissance ni expérience. Car pour que celles-ci soient possibles, elles devraient s’établir au cœur du néant, qui, nécessairement, les annihilerait.

       Le néant d’impossibilité, pour être pensé, tel le mal radical chez Kant, s’impose à l’esprit comme l’horizon ultime sur lequel apparaissent des formes reconnues de néant : le vide de l’atomisme, la matière indéterminée dans la philosophie de l’antiquité, l’imperfection métaphysique de l’être créé chez Descartes, la limitation de l’être thématisé par Heidegger et Sartre5 ; sachant qu’ici c’est toujours à partir de l’existant que se conçoit le néant empruntant à l’être la possibilité même de son intelligibilité. En somme, ces quelques "états" phénoménaux du néant entrent dans l’être des existants ainsi que le dévoilent la négativité et le nihilisme. Le néant "hante" l’être, non point à partir d’une extériorité le menaçant de dissolution, mais au cœur même de sa densité ontologique comme le rappel irréductible de la contingence. L’être n’est jamais sans le néant qui montre de celui-là la permanente blessure, dans les formes de l’échec, de la souffrance, du mal et de la mort.

      A l’extrême opposé du néant d’impossibilité, la philosophie occidentale a reconnu, sur fond d’intervalle humain d’existence et de pensée, un néant de Transcendance. Les néoplatoniciens grecs tels que Plotin, Proclus et Damascius, les tenants de la théologie négative inspirée en partie par Denys l’Aréopagite et les mystiques rhénans du XIVème siècle ont su développer le thème du néant par excès 6. A celui-ci, ils ont attribué la fonction de Principe absolu de l’être sur le modèle de la théorie de l’Un. Or l’Un est défini comme le Principe inexprimable, innommable et indicible, qu’aucun discours attributif ne peut circonscrire. Ineffable par excellence, il infirme par son écart, tout énoncé de sens qui prétend viser quelque chose de sa nature. Mais s’il demeure l’innommable absolu, il est aussi l’Impensé auquel s’origine tout discours.

       L’Un n’est rien de l’être qu’il fonde. Il échappe à toute multiplicité et à toute détermination. Il se donne comme une sorte de centre fondamental, cause de soi et principe de tout. Au-delà de l’être et source de toute position, l’Un-principe est spontanéité pure, liberté absolue, énergie de "création" par surabondance d’être. Affranchi de ce qui procède de lui par "grâce", il demeure l’Origine radicale de ce qui vers lui se retourne pour exister.

       Tel se présente le néant de transcendance, image par excellence du Divin toujours indisponible pour le langage et à jamais irréductible à l’existant. Il est le néant des philosophies de l’Un et des mystiques de la sur-Essence.

POUVOIRS DU NEANT

       Si nous retenons du néant ses deux expressions fondamentales : l’impossibilité et la transcendance, nous reconnaîtrons qu’elles constituent les extrêmes opposés de l’intervalle de l’être humain, à savoir l’horizon de négation à partir duquel rien n’existe et l’origine radicale dont procède l’être lui-même.

       Du néant par défaut, rien ne peut surgir. Certes les choses restent affectées par le néant ; mais celui-ci n’est qu’un néant de limitation ontologique dont les traditions religieuses ont traduit les diverses tournures. Ainsi à ce néant nous ne pouvons pas échapper, parce qu’il gît au fond de notre être et en conteste sans cesse toutes les prétentions d’absolu. Selon la conscience que nous avons de lui, nous orientons notre propre existence soit pour fuir sa présence, soit pour composer avec sa menace, soit pour nous abandonner à son insistance. Quoi qu’il en soit, le néant s’inscrit au cœur de notre vie, analogue à la blessure de Jacob, et nous force à durer avec sa continuelle morsure dont Baudelaire nous a révélé le mauvais goût.

       Quant au néant de transcendance, il nous apparaît comme un "néant actif", selon l’expression de Caillois, dans une opposition radicale au néant d’impossibilité. Des figures exemplaires ont été présentées dans la tradition métaphysique occidentale : le Néant divin incréé créateur, le néant virginal de l’âme intellectuelle, le néant du monde en absence de culture7.

       Sans doute avons-nous à retenir le néant par excès qualifiant notre esprit qui n’est jamais rien de ses propres œuvres, ainsi que l’ont entrevu Aristote et saint Thomas d’Aquin en réfléchissant sur la nature et le pouvoir de l’âme humaine. Il se peut que notre vie spirituelle, notre créativité intellectuelle, notre capacité relationnelle s’originent à ce germe de néant que nous éprouvons comme une opération radicale de transcendance nous affranchissant de nous-mêmes. Certes ce n’est pas un néant comme celui de l’impossibilité, mais plutôt le "vide d’une distance prise", une fonction zéro plus nécessaire que tout parce qu’elle nous pose dans la liberté. En nous semblent se nouer deux néants : le premier nous recourbe sur la terre vers la mort, le deuxième nous redresse au-dessus du monde dans un acte de transcendance. Mais il nous est impossible de quitter l’un pour l’autre. Est-ce là le mystère de l’homme ainsi que le suggérait Pascal ? Qui peut dire que le second se résout en protestation devant le premier, ou celui-ci en résistance de pensée et d’action devant celui-là ?

       Nous ne devons pas ignorer le néant de transcendance qui définit l’Absolu-principe, rappelé par une tradition spéculative de premier plan en Occident. Certes, il est projeté sur l’origine radicale comme une liberté pure déliée de toute dépendance et affranchie de toute nécessité. La problématique philosophique de la "Causa sui" a servi à exprimer cette audace d’auto-position. Sur le plan du langage, l’Absolu-principe demeure l’Impensé par excès auquel tout discours mesure son indépassable infirmité et l’urgence de sa propre déconstruction. Dans l’ordre de l’être, le Néant incréé se donne comme le dynamisme fondamental où toutes choses se forment, mais où rien ne peut jamais s’absolutiser. En éprouvant dans leur expérience spirituelle le Néant de transcendance, les mystiques, autrement que les philosophes et les théologiens, reconnaissent que Dieu est Exode radical.

       En conclusion de cette brève réflexion sur le néant, plutôt que de reprendre les idées déjà développées, nous voudrions évoquer la figure exemplaire du Crucifié de la Pâque. En lui s’expose de manière dérisoire l’homme vaincu par le néant de l’être jusque dans l’extrême exténuation du corps supplicié. En lui se révèle dans la lumière pascale l’humanité soulevée par son acte de transcendance reçu de l’Absolu. Sur le bois de la Croix, dans la chair torturée, le néant de l’être fait son œuvre. Mais au cœur de la vie du Ressuscité, c’est l’audace libératrice du divin qu’on aperçoit8.

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1 BERGSON (H.), L'évolution créatrice, in Œuvres, Edition du Centenaire, P.U.F., Paris, 1970, p. 728-745.

2 HEGEL (G.W.F.), La phénoménologie de l'esprit, trad. Jean Hippolyte, 2 vol., Aubier, Paris, 1941.

3 NIETZSCHE (F.), La généalogie de la morale, trad. Henri Albert, Gallimard, Paris, 1964, coll. Idées, n°113 ; Le crépuscule des idoles, trad. Henri Albert, Denoël/Gonthier, Bibliothèque Médiations, Paris, 1970, n°68.

4 PARMENIDE, Le Poème, présenté par Jean Beaufret, P.U.F., Coll. Epiméthée, Paris, 1986 ; J.P. SARTRE, L'être et le néant, essai d'ontologie phénoménologique, Gallimard, Paris, 1943.

5 HEIDEGGER (M.), De l'essence de la vérité, trad. A. de Waelhens et W. Biemel, Vrin, Louvain-Paris, 1948 ; "L'angoisse est la disposition fondamentale qui nous place face au néant".

6 PLOTIN, Les Ennéades, trad. E. Bréhier, Ed. G. Budé, Les belles Lettres, Paris, 1960 ;
  DENYS L'AREOPAGITE, Œuvres complètes, trad. Préface et notes par M. de Gandillac, Aubier, Paris, 1943 ;
  Maître ECKHART, Traités et Sermons, 4 vol., introd. et trad. J. Ancelet-Hustache, Le Seuil, Paris, 1971-1979.

7 Nous renvoyons le lecteur à l'œuvre métaphysique de Stanislas BRETON dont, sur ce point, nous évoquons les ouvrages les plus significatifs :

  Du principe, B.S.R., Aubier-Montaigne, Le Cerf, Delachaux et Niestlé-Desclée de Brouwer, Paris, 1971 ;  
  Etre, Monde, Imaginaire
, Le Seuil, Paris, 1976 ;

  Rien ou quelque chose, Flammarion, Paris, 1987.

8 BRETON (S.), Le Verbe et la Croix, Desclée, Paris, 1981.

  Voir aussi in Cultures en Foi, "le défi de la Croix, une mystique pour temps de crise" par S. Breton, Lyon, septembre-octobre 1979.

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