| L'ALEPH
n°1, Le Néant |
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________Ex Nihilo Nihil Fit________ |
| (Par Amadeo) |
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Dans toutes les disciplines artistiques, il y a vide et Vide. L’Art n’aspire à aucun but et, quand bien même, s’il en avait la prétention ce ne serait qu’un leurre - le seul but concevable étant un retour à l’Unité primordiale, aux sources pré-natales ou post-mortem (cela ne fait pas la moindre différence). Or, l’on peut dès ce constat distinguer deux formes d’expression artistique : la vacuité de "l’art pour lard" et l’art qui tente de livrer un semblant de ressenti de ce Néant originel. A titre d’exemple, mettons côte à côte les œuvres de Barbara Cartland et celles de Christian Bobin ; sans chercher à porter un jugement critique de quelque sorte, le gouffre qui les sépare est flagrant. Il en va précisément de même en musique ; loin des productions creuses (vide) de n’importe quel boys-band (vivons avec notre temps !) certains s’attellent à reconstituer des sonorités plus profondes et insondables (Vide)... I. Les Musiques du Silence
New York.
Années ‘60s. Grand Archonte de la musique contemporaine et conceptuelle,
John Cage soumet à un public estomaqué et abasourdi
(encore que le terme soit bien faible !) une oeuvre nirvanesque sobrement
intitulée "Silent Piece". Face à ce silence surgissent
l’angoisse, le rêve, la libération, la paramnésie,
la contemplation - et non plus le vertige - du plein-vide et
du vide-plein. Les ondes vibratoires du silence sont une pièce
musicale qui se joue à l’intérieur de l’auditeur dont
le corps devient alors l’ultime réceptacle (microcosme) capable
de restituer la plénitude du macrocosme : le flot sourd du sang
à travers les complexes ramifications des veines, la résonance
de chaque éclatement de neurone amplifiée à souhait...
Le corps est la partition même de "Silent Piece" puisque cette
paix inextinguible rend l’ouïe à l’ouïe. Ayant ouvert
une brèche originale (du moins dans son contexte commercial),
John Cage laisse dès lors libre court à toute extravagance.
Ses nombreux disciples ne se priveront donc pas d’y aller de leur minute
de silence - comme le groupe américain Glod et son "Death
Pause" (Glod, Musica Maxima Magnetica, 1994), plongée
en apnée d’une minute et sept secondes - le chiffre 107 revêtant
une importance symbolique à leurs yeux. Poussé à
l’extrême, cet exercice de style sera rendu plus vicieux encore
par le duo anglo-saxon Coil dont le morceau "Absolute Elsewhere"
(How to Destroy Angels, Laylah Anti-Records, 1984) dure exactement
0’00 !!! La face de ce vinyl ne comportant effectivement aucun sillon,
on ne peut espérer plus merveilleuse forme de Négation
- répondant sans aucun doute à l’injonction de Roger Gilbert-Lecomte
: "Eternité, ton Nom est NON" ! II. Les Musiques de l’Absence Si "Emptiness Itself" (sur un maxi partagé avec leurs amis Death In June 1888, New European Records, 1990) de Current 93 répond aux mêmes schémas, à savoir une bande-sonore pour un film d’Andrei Tarkovski, ce groupe mené par David Michael Tibet s’emploie de façon plus alambiquée à exprimer ces écartèlements mystiques. Qu’il explore les voies sinueuses des musiques dites industrielles (bruitisme morbide qui pourrait être considéré comme la réponse musicale aux happenings dés-esthétisants des Aktionnistes Viennois) ou celles d’un folk plus traditionnel gratiné de détournements d’œuvres classiques, David distille sensiblement le même message à travers ses textes hermétiques, pour en arriver à Nihil-Nihil (ou "le cœur brisé de l’homme"). Plus encore que le Courant 93, Death In June est la vision d’un seul homme confronté à sa propre désuétude : Douglas Pearce. Cathartique du Néant. Composer revient à exorciser cette seule vérité : la solitude n’existe pas, l’homme la porte tout simplement en lui (transfert génétique d’une hypothétique étincelle divine). Là aussi, l’écoute de ses disques reproduit la douleur qui les a engendrés. Design, textes (susurrés à la Leonard Cohen) et musiques (ballades acoustiques et cristallines, cauchemars industriels, rock glacial ou electro-pop électrisante selon les divers intervenants occasionnels), tout concourt à souligner notre incomplétude et réussit pourtant à nous transporter hors du temps et de l’espace - faisant ainsi voler en éclats les principales illusions (But What Ends When The Symbols Shatter ?, N.E.R., 1992). Nul musicien ne saurait mieux décrire, ou plutôt transcrire, le désert interieur et partager les élans dantesques de cet implaccable esseulement ; si ce n’est ... (remplacez ces trois points de suspension par celui ou ceux qui vous procurent des sensations analogues, car tout se joue ici sur un plan subjectif). Enfin, et ceci n’est pas une fin en soi (y en aura-t-il jamais une ?), ce n’est pas sans plaisir que l’on s’abandonnera aux musiques de l’Oubli, aériennes, sérielles et universelles des fers de lance d’une nouvelle école contemporaine : Arvo Part, Henrick Goreki, Gyorgy Ligeti sont là pour prouver à Cioran que dorénavant J.S. Bach n’est plus "la seule chose qui vous donne l’impression que l’univers n’est pas raté"... ________________________________ Indications Thérapeutiques : BILL
LASWELL / W.S. BURROUGHS Material : Seven Souls CD (Island,
1997).
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