| L'ALEPH
n°1, Le Néant |
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________Fin de Partie________ |
| (Par E. Bruyas) |
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La dislocation du temps par l’ennui -Fini, c’est fini, ça va finir, ça va peut-être finir. (Un temps) Les grains s’ajoutent aux grains, un à un, et un jour, soudain, c’est un tas, un petit tas, l’impossible tas.1 Sentence inaugurale de Fin de partie, pièce de Samuel Beckett : c’est Clov qui prononce ces mots au lever du rideau. Debout sur les planches, son regard est "fixe", sa voix est "blanche". A ses côtés, ne cessant de le supplier de l’achever, son maître, Hamm. Le décor ? Inexistant, rien qu’une chambre grise. D’emblée, l’univers est bouché, saturé. Tapie dans l’ombre, la mort guette, rôde. "Toute la maison pue le cadavre"2. A la table de jeu le croupier a trouvé l’expression adéquate : la roue tourne, mais "les jeux sont faits". Dès le début, la partie est finie. Sur la scène ? Tous des estropiés et des éclopés : dépouillement flagrant des vertus dites constructives du temps pour la mise en évidence de sa dimension mortifère. Hamm est assis dans un fauteuil à roulettes. Paralysé et aveugle, ses yeux sont "tout blancs". Clov ne peut pas s’asseoir. Nell et Nagg ont laissé leurs "guibolles" dans un accident de tandem. Art et manière de vider d’emblée la conscience du spectateur de ses illusions humaines d’un horizon ouvert sur un florissant avenir pour l’emplir des données immédiates du réel : notre vie croît à l’ombre de la mort. Le temps, étoffe de notre vie humaine ? C’est celui des clepsydres et des sabliers : un écoulement et non un progrès scalaire. D’où la comparaison temps-vie, grain-instant faite par Clov. Parce que nous sommes là pour ne plus y être, notre avancée, bien loin de marquer un progrès ne représente que l’épaisseur retardatrice de notre destin de destruction et de mort. Hamm.-Mais réfléchissez, réfléchissez, vous êtes sur terre, c’est sans remède !3
Sans doute l’homme
à la conscience non encore déniaisée émettra
en son for intérieur quelque protestation. "(...) mais l’homme
sage et rangé, qui s’en va le matin à son bureau et rentre
pour le dîner, dira sans doute que c’est là une exagération
(...) ; comment s’apercevrait-il qu’il ne cesse de tomber, lui qui ne
fait qu’aller droit devant soi !"4.
"Comment ? Le temps n’est-il pas cette substance infiniment malléable
qui permet à l’être d’être ce qu’il est ? N’est-il
pas l’instrument même de notre développement, de notre
réalisation, de notre complétude ?" Certes. "Cependant
cette vie qui devient plus pleine et plus forte est située dans
un contexte d’ensemble axé sur la mort"5.
Être et non-être : la durée qui est la condition
de la vie est en même temps sa destruction. C’est là
qu’est le hic, la contradiction agonique. C’est ici que s’assoit le
tragique. Le "destin qui détruit"6,
disait Rilke. Ne pourrait-on pas le concevoir comme la peste demandait
Artaud au moment de définir le théâtre essentiel7
? A l’image d’un mal où la vie est tranchée à chaque
minute, à l’image de la perpétuation d’un crime, la peste
et son lent travail de dissolution organique interne symbolise la disparition
promise de l’ordre apparent. Nous nous soutenons d’une dégradation
générale qui a pour nom entropie. Le temps, "maladie
chronique", maladie congénitale et incurable, constitue notre
vie en perte d’être. "La régression est inscrite à
l’intérieur même de la progression et marche du même
pas : (…) ; démentant sans cesse la réalisation de l’être,
la marche au non-être double cette réalisation avec le
processus inverse qui est comme une ligne souterraine contrepointée
à la première ; à chaque moment la positivité
implique une négativité et l’évolution une involution
qui est comme sa transposition juxtalinéaire ; le quasi-inexistant
devient sans cesse un peu plus existant, tout en marchant vers l’inexistence
!"8. Le temps, instrument
de notre développement et de notre réalisation est simultanément
l’instrument de notre anéantissement. C’est ainsi que notre meilleur
allié est également notre pire ennemi : le temps par lequel
s’affirme l’individu en niant le non-être de la mort est lui-même
une mort progressive. Nous nous nourrissons du poison qui nous tuera.
Paradoxologie de "l’organe-obstacle" selon l’expression fameuse de Jankélévitch
qui fait de notre marche une chute tout autant constamment ajournée
que perpétuellement continuée dans le gouffre et la mort.
………………… Mais
nous, ce qui nous est donné La vie s’épuise dans une mort progressive et ininterrompue, sa flamme n’éclaire ni ne réchauffe qu’en se consumant. Nous survivons d’énergie : jusqu’au moment où l’entropie nous épuisera sans recours possible, effacera toute présence. "(…) la vie n’est ainsi qu’un combat perpétuel pour l’existence même, avec la certitude d’être enfin vaincus"10 en concluait Schopenhauer. Aussi s’agit-il pour Beckett de nous suggérer par avance le caractère foncièrement dépourvu d’avenir de nos existences. Ce qu’il nous rend perceptible, d’une part en faisant de l’infirmité notre état de nature : marquage sur le corps de notre condition de "fauchés" de la vie ; d’autre part en enfermant ses personnages dans un ennui réfractaire à toute entreprise. Bien entendu, pour chaque jour d’une vie bien portante et affairée, le temps nous porte et notre contradicteur pourra ainsi nous répondre que si la fin ne nous appartient pas, les modalités de ce temps, elles, nous appartiennent. Le temps nous laisse le temps… de croître, de grandir, de nous affirmer et, ce faisant, de nous cramponner à une illusoire royauté. Et puis, notre propre intérêt est encore un merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement, comme disait Pascal11. Mais de quelle factice sécurité, de quel fragile équilibre s’agit-il là ! Stoppez cet homme dans sa course quotidienne, empêchez-le de se rendre à son travail, résolvez ses soucis du moment, interdisez-lui enfin tout divertissement, et voici ? Voici l’ennui. Tonalité affective qui – comme l’angoisse – n’a rien de fortuit ou d’accidentel ; l’ennui constitue un ressort central, pour ne pas dire le plus central, de nos vies. Menace permanente de l’affadissement de nos journées, temporellement, l’ennui ne nous quitte jamais tout à fait. Il y a un indéniable fond d’ennui propre à notre existence, qui n’est sans doute rien d’autre que l’ennui fondamental d’exister, "toujours aux aguets – comme disait Schopenhauer – pour occuper le moindre vide laissé par le souci"12. Ce qui faisait dire d’ailleurs au même Schopenhauer que la vie, comme un pendule, oscille de droite à gauche, de la souffrance à l’ennui13. "La vie – écrit Céline – c’est une classe dont l’ennui est le pion, il est là tout le temps à vous épier d’ailleurs, il faut avoir l’air d’être occupé, coûte que coûte, à quelque chose de passionnant, autrement il arrive et vous bouffe le cerveau"14. L’ennui "où la vie semble se figer"15. Le temps est un temps immobile où l’on ne fait pas de progrès. Le temps passe mais il ne se passe rien. "Les instants se suivent les uns les autres : rien ne leur prête l’illusion d’un contenu ou l’apparence d’une signification ; ils se déroulent ; leur cours n’est pas le nôtre ; nous en contemplons l’écoulement, prisonniers d’une perception stupide"16. A la fluidité du temps, libre succession d’instants, carrière par excellence de notre réalisation, de notre complétude, s’est substituée une temporalité essentiellement immobile, évidée, sans consistance, privée de toute substance régénératrice. L’ennui, c’est ce cancer ou cette "maladie du temps"17 qui prend une dimension autonome, débordante, étouffante. Temps figé, pétrifié, dévitalisé : une source gelée, une panne du devenir. Le temps, sous son plus hideux visage, est redevenu obstacle pur. Dali, Les montres molles. Des aiguilles sans flèches, emmêlées, embrouillées à l’horloge du mur : "Le Temps détraqué s’est arrêté. Il ne remplit plus sa mission fondamentale, qui est de faire advenir l’avenir. Plus rien n’advient, il n’y a plus de futurition (…)"18. Perdant ses qualités de futurition, d’à-venir, il implique la ruine de l’idée de progrès, d’un temps où l’individu se réaliserait (selon son mérite personnel) pour son propre bonheur ou son propre malheur, alors qu’il ne fait que se perdre sans recours : "(…) il n’est plus cette droite orientée vers un futur, telle que l’a constituée l’héritage judéo-chrétien. Il représente, au contraire, un cercle éternellement refermé sur lui-même, à la manière de la roue d’Ixion"19. Le temps tourne, mais ne progresse pas. Où va le devenir ? Comme l’éternel retour des cycles, le devenir va là même d’où il vient. Au lieu de faire advenir l’avenir, le devenir fait advenir… le passé ! Comme à l’attente de plaisir succède la nausée, ici survenir égale revenir. La roue d’Ixion dont parle Schopenhauer est donc bien un cercle infernal…
Ni simple lassitude
ou pur désœuvrement, comme chercheront toujours à s’en
persuader certains20,
l’ennui constitue une approche essentielle de la nature entropique
de notre condition. Pris dans ce Temps dont on ne soupçonnait
pas la dévorante majuscule, on se retrouve piteux, tout petit,
minuscule. "L’ennui est l’écho en nous du temps qui se déchire…,
la révélation du vide, le tarissement de ce délire
qui soutient – ou invente la vie…"21.
Ceux qui sont au courant s’en rappellent : l’ennui, en prenant
place au sein de nos journées, c’est la puce mise à l’oreille,
le début du soupçon : "Il n’attend rien, et il
s’attend vaguement à tout : il pressent on ne sait quoi,
des possibilités de misère inconnues, une détresse
indéterminée autant qu’inexplicable"22.
Un creux dans mon être : amorce, entrevision d’un gouffre plus
profond. De ce fait, il prélude parfois à une métamorphose
de l’être, tout en dévoilant ironiquement la naïveté
dans laquelle se complaît l’homme qui n’a pas flirté avec
l’ennui. C’est dire avec Cioran, fin connaisseur de ce "cyclone
au ralenti"23 que "celui
qui ne connaît pas l’ennui se trouve encore à l’enfance
du monde où les âges attendaient de naître ; il demeure
fermé à ce temps fatigué qui se survit, qui rit
de ses dimensions, et succombe au seuil de son propre… avenir, entraînant
avec lui la matière élevée subitement à
un lyrisme de négation"24.
De là une certaine nécessité du divertissement
au sens pascalien du terme25
; mais de là également, comme le relevait Nietzsche, une
certaine vulgarité chez celui qui cherche à chasser l’ennui
à tout prix26.
En lui, l’individu peut éprouver son aliénation à
la temporalité. C’est en ce sens que Pascal, qui en avait décelé
toute la portée existentielle, écrivait que l’homme peut
en cette occasion sentir "(…) son néant, son abandon, son insuffisance,
sa dépendance, son impuissance, son vide"27.
C’est en ce sens que Baudelaire s’exclamait : O
douleur ! ô douleur ! Le Temps mange la vie L’ennui n’a donc rien d’un vulgaire accident psychologique, d’une forme particulière et accidentelle de l’expérience qu’il faudrait absolument combattre. Il exprime d’une part toute l’ambivalence de notre rapport au temps. Ne dit-on pas "s’ennuyer mortellement" ? Ne parle-t-on pas alors de tuer le temps" ? Il met en évidence, d’autre part, ce fait essentiel que le plus dur à supporter pour une conscience déchargée de tout souci c’est sa propre ipséité. Depuis "l’échangeur de l’ennui" jusqu’à la "terreur du néant" selon les mots de Jaccard, le temps est de toute façon toujours le lieu de supplice, pour la simple et bonne raison qu’il se confond rigoureusement avec notre existence. L’homme, "tumeur du temps", n’en est qu’une "excroissance", qu’une "souffrance"29. Nous ne vivons donc pas, rigoureusement parlant, "dans le temps", comme s’il était un courant indépendant, abstrait et extérieur à notre être. Nous "vivons le temps". Etre et temps : les deux termes sont inséparables ainsi qu’un Heidegger, notamment, l’a montré dans son ouvrage du même titre. Si notre destin a un caractère "effrayant", comme nous le confirme Borgès, c’est "parce qu’il est irréversible, parce qu’il est de fer. Le temps est la substance dont je suis fait. Le temps est un fleuve qui m’entraîne, mais je suis le temps ; c’est un tigre qui me déchire, mais je suis le tigre ; c’est un feu qui me consume, mais je suis le feu. Pour notre malheur, le monde est réel, et moi, pour mon malheur, je suis Borgès"30. Et nous, pour notre malheur, nous sommes faits de la substance de ce temps qui, à mesure que nous nous affirmons, ne fait en somme que nous acheminer vers notre inexistence. "… c’est l’homme tout entier qui est le temps incarné, un temps à deux pattes qui va, qui vient et qui meurt…"31. ________________________________ 1 Samuel BECKETT, Fin de partie, Paris, Minuit, 1957, pp. 15-16. 2 Ibid., p. 65. 3 Ibid., 91. 4 KIERKEGAARD (S.), chap. III : "Le paradoxe absolu", in Les Miettes philosophiques, Paris, Gallimard, 1948. 5 SIMMEL (G.), "Métaphysique de la mort" (1910), in La tragédie de la culture, Paris, Rivages, 1988, p. 169. 6 RILKE (R.-M.), "La septième élégie", in Les Elégies de Duino, Paris, Flammarion, 1992, p. 81. 7 ARTAUD (A.), "Le théâtre et la peste", in Le théâtre et son double, Paris, Gallimard, 1964. 8 JANKELEVITCH (V.), La Mort, Paris, Flammarion, 1977, p. 105. 9 HÖLDERLIN, " Hypérion - Chant du Destin ", in Hymnes, élégies et autres poèmes, Paris, Flammarion, 1983 (trad. Armel Guerne). 10 SCHOPENHAUER (A.), Le monde comme volonté et comme représentation, Paris, PUF, 1966 (trad. A. Burdeau), chap. 57, p. 394. 11 PASCAL, Pensées, 82, éd. Brunschvicg. 12 SCHOPENHAUER (A.), Le monde…, op. cit., chap. 58. 13 Ibid., chap. 57. 14 CELINE (L.F.), Voyage au bout de la nuit, Paris, Gallimard, 1952, p. 448. 15 SCHOPENHAUER (A.), Le monde…, op. cit., chap. 58. 16 CIORAN (E.M.), "Désarticulation du temps", in Précis de décomposition, Paris, Gallimard, 1973. 17 ROSSET (C.), Schopenhauer, philosophe de l'absurde, Paris, PUF, 1967, p. 96. 18 Ibid., p. 96. 19 Ibid., p. 95. 20 ALAIN, "L'ennui", in Propos sur le bonheur, Paris, Gallimard, 1928. 21 CIORAN, "Désarticulation du temps", in op. cit. 22 JANKELEVITCH (V.), L'aventure, l'ennui, le sérieux, Paris, Aubier-Montaigne, 1963, p. 126. 23 CIORAN, Aveux et anathèmes, Paris, Gallimard, 1987, p. 51. 24 CIORAN, "Désarticulation du temps", in op. cit. 25 PASCAL, Pensées, 139, éd. Brunschvicg. 26 NIETZSCHE (F.), Le gai savoir, Paris, Gallimard, 1982, § 42. 27 PASCAL, Pensées, 131, éd. Brunschvicg. 28 BAUDELAIRE (Ch.), "L'Ennemi", in Les fleurs du mal (1861), Œuvres complètes, I, Paris, "Pléiade", NRF, Gallimard, 1975. 29 DOMENACH (J.-M.), Le retour du tragique, Paris, Seuil, 1967, pp. 260-261. 30 BORGES (J.L.), "Nouvelle réfutation du temps", in Enquêtes, Paris, Gallimard, 1957 et 1986 pour la traduction française (trad. Paul et Sylvia Bénichou), pp. 247-248. 31
JANKELEVITCH (V.), Quelque part dans l'inachevé (avec
B. Berlowitz), Paris, Gallimard, 1978, p. 30.
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