| L'ALEPH
n°1, Le Néant |
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________Mishima : La Vision du Vide________ |
| (Par Spahi Amadeo) |
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"Je
crois que la tragédie peut être décrite comme ceci
: on du temps par l’ennui Quel amateur des œuvres de Yukio Mishima ne serait pas interpellé par un essai intitulé Mishima ou La vision du vide ? Et quelle ne serait pas sa déception face à cette analyse de Marguerite Yourcenar par trop descriptive et quelque peu superficielle, creuse... vide, somme toute. Derrière ce constat amer, nulle prétention de pouvoir faire mieux (tout au plus la volonté). Cependant, un titre aussi séduisant semble mériter une étude plus ciblée et approfondie qu’un simple récapitulatif des romans de Mishima, éternel idéaliste ayant combattu de toute sa verve la stérilité du monde moderne auquel il souhaitait insuffler une partie de l’héritage culturel Japonais - l’éthique du samurai reposant sur une foi inébranlable en la pureté et glorifiant celle-ci à travers l’Hagakure. I. Vide-Plein Nombre de personnages rencontrés dans les écrits de Mishima se trouvent effectivement confrontés à un état de manque incommensurable. Ils comblent ainsi leur monde de tant d’espérances qu’ils ne savent plus trop qu’en espérer, ces attentes étant d’ailleurs, pour la plupart, toujours déçues... Kazu ne trouve dans le mariage qu’ "une prétendue vie nouvelle" ainsi qu’un nouveau désir : le divorce (Après le Banquet) ; le moine Anri, victime d’une vision trompeuse du Christ, sera contraint à se convertir au bouddhisme (La Mer et le Couchant) ; Etsuko voyant ses avances ignorées, lassée par ce lancinant leitmotiv : "rien ne se passait", vengera ces fantasmes frustrés en annihilant l’objet même de son désir (Une Soif d’Amour). En fertilisant ainsi de néant leurs actes, tous se leurrent plus ou moins inconsciemment en se raccrochant à ce qu’ils peuvent : des simulacres d’amour et de foi ou, plus simplement, une profusion de mots stériles, ou plutôt dépourvus de sens dès qu’ils sont formulés. Car, bien en-deçà de ce qu’ils ont la prétention d’exprimer et en dépit de la signification dont ils s’arrogent la qualité, ces mots n’existent pas plus qu’ils ne parlent et trahissent nos véritables intentions. Ainsi, lasses de chercher des mots qui ne viennent pas, ou plutôt refusent de venir, les bouches ne sont-elles que de vulgaires sépulcres ouverts (ce que souligne bien le mutisme nerveux de Masako, Jets d’eau sous la Pluie). En faisant de ses dialogues des monologues alternés que séparent une crevasse béante, l’auteur souligne l’insignifiance et la futilité du langage, de même que l’impossibilité de communiquer (tant sur le plan spirituel qu’émotionnel). Ainsi, "la seule chose qui puisse rivaliser avec le bruit de la pluie, qui puisse briser ce mortel mur du son est le cri d’un homme qui refuse de s’incliner devant ce bavardage, le cri d’une âme simple qui ignore la parole" (Une Soif d’Amour). Dépouillés de signification, les mots se contentent de nommer des objets, des impressions... des choses floues et inertes. Une inertie qui atteint son comble en la personne de Jack et de ses amis, dignes représentants d’une jeunesse décadente sans le moindre but - hormis la lecture machinale, instinctive et vitale des Chants de Maldoror et la mise en place de quelques orgies comateuses préfigurant Less Than Zero de Brett Easton Ellis (Pain aux Raisins). Mais tous ces êtres sans vie, incapables de mener à bien leurs souhaits et guère motivés n’égalent en rien le pygmalion Yûichi, jeune homophile manipulé par un vieil écrivain misogyne l’incitant à se marier afin d’accomplir sa propre revanche sur le sexe faible (Les Amours Interdites). Yûichi poursuit un rêve qui non seulement est inaccessible (encore faudrait-il qu’il puisse le formuler clairement) mais l’empêche de mener une vie ordinaire et d’accéder à une quelconque forme de bien-être. Il rejoint donc le panthéon des simples gens qui doivent faire face au creux de leur vie, au gâchis résultant du trop-plein. Leur existence est en cela comparable à un sac poubelle dans lequel ils n’auraient cessé de jeter de la poussière de nuages (argent, luxure...), s’investissant en pure perte dans le dilettantisme de la distraction - politique, passion, religion... - en croyant tromper de la sorte leur ennui continu, inextinguible. Embourbés dans la matérialité sclérosante de leur quotidien, ils ont fait le vide autour d’eux sans même se soucier des richesses qu’ils laissaient pourrir en eux. Ils se sont pour la plupart arrêtés face aux apparences ; or, il n’est pas si difficile d’arracher au masque sa confession : il ne dissimule rien si ce n’est l’absence d’un visage propre - le masque est l’essence même de notre visage. II. Plein-Vide N’écoutant que les semences de l’introspection, "quand le Grand Prêtre voyait les nobles et les riches, il souriait de compassion et se demandait comment il était possible à ces gens de ne pas se rendre compte que leurs plaisirs n’étaient que rêves sans substance. (...) La seule chair véritable était la chair qui existait dans son imagination. Puisqu’il voyait dans la chair une abstraction plutôt qu’un fait physique" (Le Prêtre du Temple Shiga et Son Amour). Rien n’est ce qu’il parait dans la tradition bouddhique et avant de connaître l’extase du Nirvana, il est nécessaire de faire le vide en soi, de se détacher d’une réalité illusoire, bref d’opérer un certain renoncement à soi-même, quitte à dissimuler ces qualités sous de faux-semblants et donner de son existence l’image d’une "simple mascarade" (Confession d’un Masque). "Unis dans un seul corps, il faut accepter sans faillir l’effondrement des principes ultimes de la vie et de la mort, transposer le vide en quelque substance - ce vide qui peut perdurer sans fin dans l’attente d’un absolu qui, peut-être, ne viendra jamais, est la toile véritable où sont peints les mots" (Le Soleil et l’Acier). Le regard pointé vers l’absence, délivré de lui-même, peut ainsi s’enivrer du nectar aigre-doux de la vacuité grâce au mariage habile de l’Art et de l’Action, dans l’optique ténébreuse de Mishima. Car si ce vide métaphysique s’avère désirable, il n’est pas dissociable d’un aspect dramatique dans ces romans. De fait, puisque la Beauté - ici représentée par un temple bouddhique - est "structurée du néant", elle se doit, en quelque sorte, d’être incendiée par un bonze novice (Le Pavillon d’Or). Puisque, "comme vous le savez, le monde est vide" - dixit un gamin de treize ans en butte contre la société et sa structure familiale - il faut vivre en accord avec celui-ci et se décharger du poids des sentiments, notamment à travers le meurtre... Après avoir tué et dépecé un chat, Noboru "revoyait les viscères chauds éparpillés et les paquets de sang accumulés dans le ventre vide et trouvait dans l’extase de la grande âme mélancolique du chat mort plénitude et perfection" (Le Marin Rejeté par la Mer). Ces rares instants où s’épousent la conscience du vide et un sentiment de plénitude infinie ne semblent pouvoir s’accomplir que dans des conditions tragiques, ou par la mort. Mourir reviendrait donc à découvrir enfin l’univers à visage découvert. Et quel réconfort nous attend alors ! Cet épanouissement puisé au fond d’une solitude sans fond est appelé à se confondre dans un univers qui n’est guère plus qu’un néant en expansion perpétuelle... Du moins est-ce une partie de l’enseignement dispensé dans la sublim(inal)e Mer de la Fertilité. Plus qu’un simple inventaire académique des courants bouddhiques pouvant aboutir à un syncrétisme douteux, un récit historique du Japon couvrant le XXème siècle ou une histoire de réincarnation bon marché, cette monumentale tétralogie s’achève sur un bouleversant point d’interrogation. Yukio Mishima a orientalisé (et par là-même universalisé) le message de l’Ecclésiaste. La quête de Honda était-elle vaine ? Lui qui a vécu en voyeur passif ne laisse rien qui puisse attester de son passage sur terre, de son existence. Son ordre visible n’étant qu’un amoncellement imparfait d’illusions, il s’est évertué à cultiver un jardin de "luxe, calme et volupté" sur un sol stérile - soulignant ainsi l’irréalité de son monde, du monde... Et ces signes à priori évidents de réincarnation (le livre des rêves de Kiyoaki, les trois grains de beauté que l’on retrouve sur Isao, Ying Chan et Toru...) réussissent à abuser autant Honda que le lecteur pour en arriver à cette conclusion : peut-on affirmer que tous ces personnages aient véritablement existé, qu’étaient-ils au juste sinon d’infinitésimales parcelles du Vide Primordial ?... Certains concepts du Bouddhisme peuvent en cela rejoindre ceux des premières sectes gnostiques, mais Mishima a su leur insuffler une touche personnelle que l’on pourrait, éventuellement, imputer à son goût prononcé pour tout ce qui est morbide et emphatique. Mais de telles considérations se limiteraient à l’étude de Mishima, or notre but n’est pas de dresser le profil psychologique de ce dernier. Au lieu de nous écarter ainsi de ses travaux, mieux vaut les relire encore et encore, et, encorps et encoeur se prendre l’Absolu en pleine face ; car ces mots, aussi futiles et creux puissent-il paraître, sont des gifles virtuelles. Et si nous sommes tous de potentiels Anges en Décomposition, puissions-nous un jour nous repaître de cette ultime vision transcendante : "le plein soleil d’été s’épandant sur la paix du jardin...".
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