L'ALEPH n°0, Autour de la télévision...

________Pouvoir et Média aux USA________
L'affaire Clinton-Lewinsky

(Par D. L. Jamet)

      Les USA sont secoués depuis quelques mois par une bien étrange "affair(e)", au sens anglais du terme ("liaison amoureuse"). Je veux bien entendu parler de l’affaire Bill Clinton vs. Monica Lewinsky. Une bien triste affaire ! Heureusement, l’opinion publique, après en avoir fait des gorges chaudes, commence à retrouver un semblant de bon sens : "On en a marre de l’affaire Lewinsky, du rapport de Kenneth Starr, et de tout ce fuzz autour de cette histoire !" Il nous paraît nécessaire de revenir en arrière pour essayer d’éclaircir cette affaire, que certains veulent faire passer pour une véritable affaire d’Etat, alors qu’en apparence, il ne s’agit que d’une simple histoire de liaisons extra-conjugales de Bill Clinton. Le président américain est accusé d’avoir eu des rapports sexuels avec la dite Monica Lewinsky, alors "intern" - c’est-à-dire stagiaire - à la Maison Blanche en 1995. Puis par un mystérieux hasard nommé Linda Tripp, un journaliste de Newsweek s’est trouvé en possession de cassettes audio sur lesquelles les conversations téléphoniques entre Monica Lewinsky et Linda Tripp avaient été enregistrées : références à Clinton et à sa liaison avec Monica Lewinsky, aux préférences sexuelles de Clinton (fellation et "phone sex", c’est-à-dire téléphoner à 3 heures du matin pour dire des cochonneries !), à une robe tâchée du sperme de Clinton et que Monica n’a pas voulu faire dégraisser pour la garder en souvenir (c’est du moins ce qu’elle affirme)... Tout cela aurait pu passer pour une si banale histoire de fesses, mais pas aux Etats-Unis. Bill Clinton doit désormais faire face à une procédure de destitution (impeachment) que vient de voter le Congrès américain. Dans ce contexte, il paraît nécessaire d’étudier le rapport entre les médias et le pouvoir politique aux Etats-Unis.

      Il faut tout d’abord revenir sur le rôle particulier joué par la presse, et les médias électroniques aux USA, car il diffère par bien des aspects de celui joué en France. La constitution des USA sépare en effet trois instances de décision : le pouvoir exécutif (c’est-à-dire le président et son gouvernement), le pouvoir judiciaire (la Cour Suprême), et le pouvoir législatif (le Congrès, formé de deux chambres). Ces trois instances sont dans un système de "checks and balances", afin qu’aucune d’entre elles ne puisse renverser les deux autres, et afin qu’aucune des deux ne s’allie pour renverser la troisième. Chaque instance représente donc un pouvoir et un contre-pouvoir. Le problème qu’il reste à élucider, est celui de la place des médias dans ce système tripartite. En France, on réfère souvent aux médias comme à un "4ème pouvoir", et il en est de même aux USA où l’on parle de "the 4th branch of government", c’est-à-dire la branche complémentaire dans ce système tripartite. Alors comment considérer les médias aux USA, pays de la communication de masse par excellence ? Doit-on leur accorder un statut de plein droit où plutôt les considérer comme la quatrième roue du carrosse, avec un pouvoir moindre que les trois autres instances gouvernementales américaines ? Il me semble que depuis le scandale du Watergate en 1974, le pouvoir des médias n’est plus du tout remis en question, et que ces derniers ont alors acquis un rôle de 4ème pouvoir au même titre que le pouvoir exécutif, législatif ou judiciaire. Les médias ont donc un rôle à jouer dans le maintien du bon fonctionnement de la vie démocratique américaine, un concept clé au pays de l’Oncle Sam. Ceci est tout d’abord dû à l’évolution et à l’importance croissante prise par les médias, aussi bien aux USA que dans d’autres pays occidentaux. Il faut reconnaître que les médias jouent un rôle primordial aux USA, de par leur seul nombre : 1.700 quotidiens, 11.000 stations de radio, 2.000 stations de télévision et 11.500 magazines. Le bénéfice d’exploitation pour l’ensemble du secteur est d’environ 15%, ce qui est énorme lorsqu’on le compare à celui réalisé par d’autres secteurs économiques. Les détracteurs de la liberté absolue de la presse évoquent souvent le fait que les médias, contrairement aux autres instances, ne sont pas élus, mais sont issus de la loi du marché. Résistent ceux qui peuvent s’adapter à une dure compétition ; par conséquent, l’on assiste à une montée en puissance de la concentration. Si en 1945, 80% des journaux appartenaient à des propriétaires indépendants, aujourd’hui, 80% des journaux appartiennent à des grands groupes, dont le but principal n’est pas tant de jouer le rôle qui était originellement dévolu à la presse -- i.e. informer les citoyens dispersés sur l’immense territoire américain afin d’augmenter et de permettre la démocratie -- que de faire des bénéfices commerciaux. Il faut reconnaître que les médias sont de plus en plus des entreprises comme les autres, ce qui les plie à la loi du marché. Il ne faut pas rejeter ce capitalisme en bloc, car d’un côté cette loi du marché permet -- tout du moins théoriquement -- d’éviter les tentatives de monopole pouvant mener à une sorte de dictature, mais d’un autre côté, comment ne pas penser aux problèmes d’autonomie ? La censure qui est censée être faite par la FCC (Federal Communications Commission) se fait réellement par les grands groupes privés qui possèdent le capital des entreprises de presse, radio, télévision... Comment ne pas éprouver quelque alarme lorsqu’on sait que 33 trusts contrôlent l’ensemble des médias aux USA ?

    Dès les années 1770, Thomas Jefferson, un des auteurs de la Déclaration d’indépendance des futurs Etats-Unis, avait réfléchi sur le rôle de la presse (à l’époque, seule une presse écrite existait, et n’en était que plus importante) : "The basis of our governments being the opinion of the people, the very 1st object should be to keep that right; and were it left to me to decide whether we should have a government without newspapers or newspapers without government, I should not hesitate a moment to prefer the latter". Jefferson avait bien compris que l’accès à la presse était capitale pour la toute jeune République, et il se prononçait clairement sur la primauté de la presse envers les autres instances gouvernementales, ce qui peut paraître bizarre émanant du troisième président des USA. Mais Jefferson continue ainsi : "but I mean that everyman must be capable of receiving these papers and reading them". Jefferson, loin d’être démagogue (qualité rare aujourd’hui !) comprend qu’il est nécessaire pour chaque citoyen d’avoir un accès à la presse. Ce qui importait à l’époque, et qui demeure une question cruciale aujourd’hui, est la dissémination de la diversité des points de vue. En effet, chaque lecteur doit pouvoir avoir accès à une information diversifiée ! Lorsque l’on se trouve face à un phénomène de monopole de la presse, (ou d’une certaine presse) il y a danger pour la diversité des institutions. Seulement, Jefferson avait perçu le problème : il faut que les citoyens puissent avoir la possibilité physique (rappelons-nous que l’immense territoire américain était loin d’être entièrement découvert à l’époque) et intellectuelle de recevoir la presse.

    Cette même question se pose aujourd’hui aux USA avec l’affaire Clinton-Lewinsky ; cette histoire a des échos que les Américains ne peuvent ignorer, et elle offre un parallèle remarquable avec un fait de 1974, année où le président Richard Nixon dut démissionner après le scandale du Watergate (il est intéressant de noter qu’Hillary Rodham, future madame Clinton, First Lady, travailla pendant tout l’été 1974 à la procédure de destitution du président Nixon. "Ironie du sort" diront certains !). Il semble que le rapport entre les journalistes et le gouvernement américain soit bâti sur le schéma en vigueur depuis le Watergate, c’est-à-dire tromperie de la part du président qui essaie de cacher des choses aux médias qui, en vertu du 1er amendement à la Constitution des Etats-Unis, se donnent des droits qu’ils n’ont pas réellement, car rien ne doit entraver la liberté de la presse, mais les journalistes ne possèdent pas, grâce à la protection que leur accorde le 1er amendement, un droit absolu en matière de liberté d’information. De l’autre côté, des journalistes américains veulent devenir des héros populaires, d’autant plus que leur côte de popularité a énormément diminué depuis une vingtaine d’années ; selon un sondage récent, il apparaît que 80% des Américains ne font pas confiance à leur presse, et que le pourcentage est identique pour la confiance accordée au pouvoir exécutif, i.e. au président. Ce faible pourcentage de confiance dans les instances démocratiques n’empêche pas les citoyens américains de se baser en grande partie sur une presse à laquelle il ne croit pas à 80% pour élire des instances gouvernementales qu’ils jugent indignes de confiance au même pourcentage ! Il y a donc là un problème constitutionnel majeur. La presse agit donc comme un 4ème pouvoir, et plus particulièrement comme un contre-pouvoir, car elle permet -- et c’est ce dont Richard Nixon a fait les frais -- de mettre à jour les abus de pouvoir qui pourraient entraver le bon fonctionnement démocratique aux USA. Cette même presse jouit d’ailleurs de la haute protection que lui accorde le 1er amendement de la Constitution des USA qui assure "la liberté d’expression". Le problème qui semble se poser est le suivant : la presse aux Etats-Unis est donc devenu un quatrième pouvoir, donc un pouvoir au même titre que le pouvoir exécutif, législatif et judiciaire. Elle assure donc un contre-pouvoir sur ces trois pouvoirs car elle peut dénoncer à n’importe quel moment tout excès mettant en danger la démocratie américaine, seulement, on ne lui oppose aucun contre-pouvoir, d’autant plus qu’elle est protégée par le 1er amendement de la constitution, ce qui lui donne un droit presque absolu. Les journalistes considèrent de plus en plus ce droit à la protection dévolue par le 1er amendement comme un simple droit, qui ne s’accompagnerait d’aucun devoir de leur part. Seulement les journalistes ne se voient pas protégés par le 1er amendement de par leur seule nature de journalistes. Leur statut de journalistes ne leur donne aucunement le droit de dire tout, et surtout n’importe quoi. Je résidais aux Etats-Unis lorsque la presse française a annoncé, avec le plein accord du feu président Mitterrand, l’existence de sa fille cachée, et il me semble que la presse américaine a plus parlé de ceci que de l’élection de Jacques Chirac quelques mois auparavant. Les réactions étaient unanimes : "Cela ne pourrait pas se passer ainsi aux USA !" Le prometteur sénateur démocrate, Gary Hart, en a d’ailleurs fait les frais ; à cause d’une "simple" histoire de liaisons, il n’a pu se présenter à la présidence des USA. Les journalistes interprètent souvent ce droit de protection accordé par le 1er amendement comme un droit absolu, comme s’ils pouvaient tout dire sans encourir aucune peine. Assez bizarrement, la côte de Clinton, loin de diminuer dans les sondages, ne cesse d’augmenter. Un sondage réalisé par Newsweek début Octobre montre que 61% des Américains désirent que Bill Clinton reste en poste pour le mandat qu’il lui reste à servir (les présidents américains peuvent être élus pour deux mandats de quatre ans maximum) et seulement 11% estiment que le Congrès devrait poursuivre la procédure de destitution entreprise. Les Américains auraient-ils rangé leur puritanisme au placard ? Ou bien apprécient-ils ce genre de scandale ? Dans un autre ordre d’idée, il faut se souvenir qu’il y a quelques mois de cela, la grande question d’actualité n’était pas les armes chimiques détenues par Sadam Hussein, ou la conférence sur l’environnement se tenant à Kyoto, mais le nom qu’on allait donner au chien du président, qu’on a fini par appeler "Buddy" (c’est-à-dire copain). Le site internet de la maison blanche proposait même aux visiteurs de laisser leur avis quant à un nom ! A quand Jospin ou Chirac créant un site internet "Elysées" pour savoir comment nommer les tortues d’eau achetées par Bernadette ? Restons sérieux ! De toute façon, si Clinton doit démissionner, ce ne sera pas dû aux médias qui auront dévoilé ses affaires privées avec Monica Lewinsky, ou avec Paula Jones, ou avec Jennifer Flowers, ou bien encore Kathleen Willey (c’est vrai qu’il y en a une bonne liste, comme quoi on peut être président et s’amuser à Washington D.C. !). Si Bill Clinton doit démissionner, cela sera dû à Kenneth Starr, independent prosecutor, qui s’occupait initialement de l’affaire Whitewater, scandale politico-financier dans lequel Bill Clinton et sa femme auraient été impliqués alors qu’il était gouverneur de l’Arkansas.

    Le problème qu'il semble y avoir aujourd’hui aux Etats-Unis, réside dans la nature du rapport qui unit les médias et le gouvernement. Depuis l’affaire du Watergate qui causa la chute du président républicain Nixon, les médias et le gouvernement sont irrémédiablement vus dans un rapport antagoniste ; le seul but du gouvernement serait de dissimuler des informations aux médias. La plupart des journalistes pensent acquérir la renommée, la célébrité en suivant les traces de Carl Bernstein et Robert Woodward qui auraient permis la chute de Nixon. La réussite et le mérite d’un journaliste devrait alors se compter au nombre d’hommes politiques qu’il a réussi à faire tomber. Seulement une fois encore, on exagère le pouvoir de la presse, car si le rôle de la presse a été important dans l’affaire du Watergate, il n’a pas été capital. La preuve en est que l’affaire du Watergate a été révélée dès 1972, ce qui n’a pas empêché Nixon d’être réélu en 1974 (soit, pas pour très longtemps). Tout comme on a souvent rendu le seul Edward Murrow responsable de la chute du sénateur McCarthy dans son émissions Hear It Now du 9 mars 1954, seulement on oublie trop souvent qu’il y a eu, ce même jour, des discours au congrès pour faire tomber McCarthy. C’est pour cette raison qu’il faut comprendre que ce ne sont pas les seuls journalistes qui ont permis la chute de McCarthy, mais leur action conjuguée à celle des autres pouvoirs. Les médias n’apparaissent alors plus comme un contre-pouvoir, mais comme un co-pouvoir. La confrontation apparaît donc comme la norme dès qu’il s’agit du rapport entre médias et gouvernement. Il est d’ailleurs intéressant de savoir que c’est Nixon qui a commencé à référer aux médias selon cette appellation, alors que les présidents qui l’avaient précédé utilisaient le terme "The Press", terme à connotation plus humaine. C’est le même problème qui se passe aux USA, où les médias ont révélé l’affaire Clinton-Lewinsky, et ne savent plus s’en sortir maintenant (on pense à Newsweek qui dénonce le lynchage médiatique affligé à Clinton, en oubliant un peu vite que le même journal fut responsable des révélations qui ont initié l’affaire).

    Plus généralement, le problème qui se pose aux Etats-Unis, et qui se pose également en France, c’est qu’on n’a jamais été aussi bien informés, mais qu’on a jamais été moins citoyens, ce qui tenterait à prouver que le rôle des médias comme participant actif à la démocratie, à la vie démocratique n’est peut-être pas aussi évident. Je me permettrais la comparaison avec les récents événements en France, les premiers concernant les agressions des chauffeurs de bus et de R.E.R. par des usagers resquilleurs, et les seconds, il y a quelques mois concernant les incendies de voitures dans les différents banlieues en France. N’est-ce pas cette amplification par la presse qui va augmenter ce phénomène, surtout quand la même presse va commenter cette actualité par des remarques comme "la police n’a interpellé aucun suspect " ? Allez-y les gars, on vous dira rien !

    Alors, est-on face à un "Monica-gate" qui risque de provoquer la chute du président des USA à cause d’une liaison ? Certains observateurs parlent de "maccarthysme sexuel" dans l’affaire Clinton-Lewinsky, et les positions sont de plus en plus malaisées ; les Démocrates souhaitent que l’on oublie cette histoire très vite, Kenneth Starr est perçu comme un bourreau par la population américaine, et les Républicains qui, bien que désireux de faire tomber l’actuel président des USA, sont réticents à apparaître comme des "chasseurs de sorcières", le maccarthysme étant encore trop près dans le temps. Résultat : personne n’a rien gagné, tout le monde a perdu un peu, sans compter l’impact négatif qu’a eu cette campagne de dénigrement du président américain dans le reste du monde où l’on s’interroge sur la soi-disant supériorité américaine : comment une nation qui se targue d’être le berceau de la démocratie moderne et le pays des droits de l’homme peut-elle accepter un lynchage médiatique de son président ? N’y a-t-il pas un quelconque paradoxe à acquitter un O.J. Simpson, soupçonné d’un double meurtre et de mauvais traitement envers sa femme, alors que toutes les preuves jouaient en sa défaveur, et de condamner, peut-être un peu trop vite, et surtout de la façon dont on l’a fait, l’homme censé être le plus puissant, et représenter les USA ? Encore plus récemment (20/10/1998), les Américains viennent de permettre au champion de boxe Mike Tyson de reprendre la compétition, après avoir purgé trois ans de prison pour viol, et littéralement arraché l’oreille d’un de ses adversaires avec ses dents. Mais tout va bien madame la marquise ! Alors, Clinton sera-t-il destitué de ces fonctions présidentielles à cause de l’affaire Lewinsky ? Dans son rapport, Kenneth Starr cite onze raisons valables pour "l’impeachment", s’arrêtant à loisir sur des détails d’un autre ordre, détails que la pudeur, non pas celle conservatrice, mais celle qui consiste à respecter la vie privée d’un individu, fut-il président, nous commande de ne pas répéter dans ces lignes.



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