L'ALEPH n°0, Autour de la télévision...

________La Partition était Muette________


(Par O. Gérard)

      Prokofiev m'enivre de son parfum tragique, Mozart me laisse entrevoir et savourer les bienfaits de l'apaisement ; une réconciliation avec le monde, une pause au milieu du tumulte quotidien. Et finalement, je me laisse bercer par Pierre et le loup ; appel de l'enfance, ultime refuge...
      Petite variante :
      Embaumé par Prokofiev, vêtu par Babylon Zoo, je m'assieds et bouffe du Mozart tout en sirotant les Spice Girls. Ça, c'était pour mon petit plateau télé ; devant moi : et bien la télé - dance Machine et sa pléiade de boy bands, girl bands, boy and girl bands, sans oublier le latino-beau-gosse de service. Sourires colgate et déhanchements évocateurs...

      Evocateur ? Certes, mais plutôt d'une certaine médiocrité ; cette notion de médiocrité ayant d'ailleurs été revue à la baisse ces dernières années - nivellement par le bas, quand tu nous tiens ! Car aujourd'hui Mozart ne se dénomme plus Mozart mais Barilla, Prokofiev quant à lui a opté pour le pseudonyme de Chanel et on attend avec impatience que le requiem de Fauré se transmue en Vache qui Rit. La télévision passe ainsi du statut de diffuseur culturel à celui de fossoyeur de la Culture, en tout cas de la culture musicale. Cette opération s'étant effectuée, dans le meilleur ces cas, par le biais d'une volonté de vulgarisation, voire - et cela est manifestement le cas général - commerciale. Et l'on peut se demander ce que le téléspectateur moyen va retenir d'une séance de publicité hormis l'association d'un produit et d'une musique. Le principal problème que pose ce genre de procédé est de l'ordre de l'apparition : en effet le sujet ayant une bonne culture musicale aura eu le temps d'apprécier à sa juste mesure certains auteurs avant d'observer le détournement qu'a opéré une Compagnie commerciale (tout Chanel qu'elle soit). Mais qu'en est-il de celui qui, et c'est l'enfant gavé de petit écran qui le premier est l'objet de cette trahison, découvrira Mozart par Barilla ? - "et non mon enfant ("mon père, ma mère, mes frères et mes sœurs...") la musique que tu entends n'a pas été composée par Barilla mais est l’œuvre d'un grand compositeur."

    Que nous nous situions dans une société caractérisée par une économie de marché, où le profit demeure un objectif essentiel, est indéniable. Cependant tous les éléments constitutifs de cette société, et notamment ceux qui lui sont antérieurs et qui pourtant demeurent, doivent-ils s’inscrire au sein d’une telle démarche ? Que devient alors le statut d’une production artistique ? Ces productions peuvent-elles être utilisées sauvagement, sans aucune restriction, l’atteinte d’un certain objectif seul comptant ? Existe-t-il quelqu’un, parmi ces renégats, qui ait l’audace et le courage de reconnaître qu’il s’adonne à la destruction de ce qu’il nous reste de plus précieux : cet héritage de l’intemporalité, de l’immuable, de ce qui traverse tout, de cet infini extrait du fini ? Car la musique est certainement l’acte créatif le plus représentatif d’un déchirement : l’expression la plus juste de cette tentative d’arrachement au temporel répondant à l’appel de l’ineffable ; tentative à jamais inassouvie et qui, pourtant, nous laisse quelques traces de cet indicible mystère, au travers du tragique même de cette démarche.

    Quoiqu’il en soit, il faut que chacun ait bien conscience que la pièce musicale n’est pas le produit, qu’elle possède une toute autre profondeur, qu’elle est indépendante, inaliénable, en tout cas à une logique commerciale. Malheureusement celle-ci prend de plus en plus d'ampleur. Après l'utilisation de pièces tirées de grands compositeurs comme de compositeurs plus médiocres tels certains groupes Rock, on en vient à créer de toute pièce un tube. Dès lors ce n'est plus une musique que l'on détourne pour une fin publicitaire, on la crée à cette fin. Souvenons-nous, il n'y a pas si longtemps, de cette campagne publicitaire pour une marque de Jeans qui mettait en scène deux personnages futuristes évoluant dans le fantasme collectif d'une vie typiquement XXIè siècle. La musique de fond simplement entr’aperçue dans le clip allait devenir le morceau phare de toute "boite" qui se respecte, ceci juste après que la pub ait fait ses premières apparitions télévisuelles. Manifestement il semblerait que ces inconnus de la scène Pop aient une petite dette envers cette même marque de vêtement, à moins qu'ils n'en soient directement tissus... Au bout du compte, le cheminement est toujours le même, que l'on reprenne un vieux tube démodé pour ensuite le relooker ou que l'on en façonne un nouveau. A cela il nous faut ajouter ceux qui savent prendre le train en marche : le groupe Portishead, ces dernières années, se présentait comme un groupe particulièrement novateur en matière de composition musicale. La reconnaissance une fois établie, on a pu observer une utilisation massive du morceau phare du groupe dans divers spots publicitaires.

    Les exemples sont nombreux et il ne servirait à rien de dresser une typologie de ces déviations musicales. Nous pourrions tout de même féliciter Arte pour la qualité des musiques de fond utilisées dans ses reportages (Glass, Satie…), même si on peut parfois déplorer de les voir coïncider avec quelque exagération intellectualiste du style : "le sexe d'une femme est semblable à une pomme de terre fendue" (ce dimanche soir 22 février 1998) – certes, mais seulement s’il s’agit d’une BF 15…

        "mais enfin, il ne faudrait tout de même pas oublier que cette démarche a au moins le mérite de rendre accessible à nombre de personnes des compositions musicales de grande qualité qu'elles n’auraient jamais eu l’occasion de connaître autrement… (et toc !)."

    Que répondre à une telle remarque si ce n’est qu’elle révèle bien tout le vice d’un tel système. Car, au fond, affirmer ceci c’est vouloir trouver une pièce d’or dans un océan de pourriture, cette piécette elle-même n’étant qu’une illusion culturelle : en effet, n’est-elle pas destinée à être mise en vente sur un marché – celui, en l’occurrence, des "meilleures musiques de pub" ? C’est être bien lâche que de cautionner une telle approche, comme de chercher une aiguille dorée dans une botte de foin en pleine putréfaction, pour finir par se résigner à écouter Wagner, tranquillement assis certes, mais en plein acte de défécation. Auraient-ils apprécié ? Peut-être, à condition de posséder un certain sens de l’humour, et de la caricature. mais est-ce à nous de leur imposer ?

    Au bout du compte, un danger subsiste, celui qui conduirait à faire d’un tel principe la seule et unique référence avec, finalement, la primauté du tout commercial, au détriment de l’acte créatif en tant que tel, qui risque lui, de disparaître – une disparition totale car c’est autant, sinon plus, les créations passées qui sont et seront touchées que les créations actuelles et futures. Ce n’est pas un quelconque mécénat qui est remis en cause mais les conditions qui font que celui-ci existe. Nous pouvons, ainsi, discerner une chute progressive de la composition musicale, non en terme de quantité ou d’existence, mais en terme de qualité, celle-ci étant réorientée, re-qualifiée. Quand donc prendrons-nous conscience qu’il s’agit là d’une perte qui peut s’avérer irrémédiable, l’histoire refaisant l’histoire ?

    Pour conclure je laisserai à chaque lecteur le soin de méditer cet aphorisme de Cioran :

    ""Je ne peux faire de différence entre les larmes et la musique" (Nietzsche). Celui qui ne saisit pas cela instantanément n'a jamais vécu dans l'intimité de la musique. Toute vraie musique est issue de pleurs, étant née du regret du paradis".




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