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L'ALEPH
n°0, Autour de la télévision...
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________Le Puzzle et l'Hologramme________ |
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(Par L. Moutot) |
| Mieux
que tout autre sujet auquel nous sommes confrontés, la réflexion
à propos des médias sécrète instinctivement
une alternative qui prend la forme d’une naïveté ou d’une
diabolisation excessive. Et puisqu’il faut dire les choses dès
avant, nous conviendrons par la notion de médias, la conception
floue et mal définie que nous en avons tous (en l’occurrence le
vide de ce concept en constitue l’intériorité même).
Ce qui permet en premier lieu, d’élaborer une grille de lecture, c’est la tension permanente qui existe entre leurs potentialités et leur logique propre. Il semble que soient opposées les possibilités (pédagogiques, culturelles, et relationnelles) qu’offre à une société la puissance d’un tel réseau de communication et la logique (gestionnaire et rationnelle) qui l’a rendu possible et à laquelle il obéit. En cela, l’audimat est le trait d’union de cette zone de tension. Toute médiologie devrait débuter par une critique des stéréotypes. Deux brèches s’ouvrent alors : - l’une concerne l’opposition entre pluralité et pluralisme, - la seconde la distinction entre simultanéité et instantanéité. Le développement des techniques et des nouveaux médias (quantitativement s’entend) a engendré une uniformisation des programmes en raison de l’utilisation de l’audimat comme plus petit dénominateur commun. Or l’audimat est un critère hybride puisque la mesure quantitative recouvre la mesure qualitative. Le pluralisme c’est la possibilité de la diversité : c’est Mozart et le sport. La pluralité c’est le sport contre Mozart (la diffusion d’une même rencontre sportive par trois chaînes de télévision en est la démonstration par l’absurde). On notera qu’il est des procédés plus tendancieux qui consistent, notamment, à cibler, durant le week-end, un spectateur potentiel type (les dessins animés durant la matinée pour les enfants ; le sport pour les hommes le dimanche). Au reste, la multiplication du nombre des postes de télévision d’une part et le mode de comptabilisation d’autre part se conjuguent pour faire de l’audimat une simple caution des Etat-major des grandes chaînes envers leurs annonceurs. A
la marge de la fabrication de l’opinion par voie d’audimat et de sondage
se situent des effets dont l’influence est non quantifiable ; Kandinsky
à trois heures du matin sur TF1 et les étranges danses du
ventres sur Canal + tous les premiers samedis du mois. A l’échelon audiovisuel les médias ont, en France, résolu la difficulté ; TF1 s’adresse à des consommateurs, FRANCE 2 s’adresse en théorie à des citoyens. Le reality show vise les classes moyennes (TF1, FRANCE 2 qui fait du suivisme), les soirées thématiques ciblent, quant à elles, la frange plus élitiste de la population (ARTE). On s’achemine vers un morcellement du PAF : - d’un côté le réseau hertzien avec des chaînes à vocation généraliste, mais qui ne correspondent plus au mode de vie de notre société, - de l’autre le satellite : *des chaînes étrangères qui vont être diffusées, et accentuer la segmentation du monde en zones commerciales, puisque la publicité va les homogénéiser (espaces européen, asiatique, américain), *des chaînes thématiques (sports, cinémas, musiques, arts) qui reproduisent la spécialisation et la division du travail de la société technique dans le champ culturel.
On remarquera
qu’à une société ultra-spécialisée,
correspond, une mise en scène de la société par elle-même,
qui est un vecteur de consensus et d’uniformité. A cet égard, une émission diffusée sur la chaîne musicale M6 est caractéristique : un présentateur énonce la liste de trente titres de chansons qu’il faut classer selon la préférence que l’on a. Celui qui remporte la mise sera celui qui se rapprochera le plus près du classement moyen fait par ceux-là même qui ont participé au jeu. Le winner aura l’intuition de l’idée moyenne que les autres se font de la norme. Au contraire la simultanéité associe le pluralisme à l’instantanéité ; elle consiste à avoir sans cesse à l’esprit qu’au même moment, dans des lieux différents, il y a des famines, des mariages, des viols, des événements sportifs, des funérailles, des déceptions. Deux cas extrêmes serviront de paradigme : l’otage prisonnier dans sa geôle, qui est le centre de gravité de l’information en un temps x, sans en avoir lui-même une miette à sa disposition et le chômeur qui, quant à lui, dissout sa personnalité en étant abreuvé d’informations en permanence. La perte du rapport au temps et à l’espace en est constitutive. L’instantanéité instaure un nouveau rapport au temps que F. Braudel décrit comme suit : "le défaut des études des journalistes c’est trop souvent de ne pas tenir compte des dimensions et des perspectives historiques, comme si la période qu’il commente existait en soi, était un commencement et une fin".
On en revient alors à ce que S. Weil a nommé "la folie fondamentale,
c’est-à-dire l’inversion des fins et des moyens". Cette
question du rapport entre la fin et les moyens en cache une autre, non
pas comme un train peut en cacher un autre mais comme un train cache les
rails sur lesquels il roule : quel type de causalité est invoqué
pour relier les faits aux autres ? Il semble qu’en réalité,
se généralise un procédé rhétorique
qui fait d’un événement la métaphore d’un autre.
A la façon d’un hologramme dont la partie est dans le tout, le
commentaire du journaliste tend à expliquer une tendance générale
par sa récurrence, par sa répétition en des lieux
différents. S’instaure ainsi un raisonnement par l’amalgame. Ce
procédé explique le fait qu’à la lecture d’un article
de presse on ait l’impression de découvrir un des romans d’Agatha
Christie, où le crime semble avoir été commis de
manière à ce que la narration puisse faciliter la compréhension
de ses mécanismes.
De fait,
on consomme l’autre comme un objet. Puis on consomme soi-même comme
un objet ; dans les affiches des agences de voyages se profile toujours
une silhouette : c’est une carte postale écrite au futur antérieur,
c’est à dire la promesse pour celui qui voyage d’avoir vécu.
La publicité est un accélérateur des tendances lourdes
de la télévision et de la presse, qui met en exergue une
faculté commune à tous les médias ; la capacité
de digérer les stéréotypes qu’elle engendre en anticipant
les critiques qui lui sont faites (les entreprises les plus polluantes
se drapent dans le marketing écologique). -
l’avènement de l’homme-image, le jour où le météorologue
a été remplacé par un présentateur ;
Cette nouvelle réalité instaure un recentrage du discours : l’homme politique ne se détermine plus en fonction des préoccupations des français mais en fonction de leurs opinions. Les médias imposent les sujets qui doivent être traités, et c’est là la pierre d’angle du système. Pour le comprendre, il faut consentir à définir les structures sous-jacentes du pouvoir. La république se caractérise aujourd’hui par un parti dominant (le MRP de de Gaulle, l’UDF de Giscard, le PS de Mitterrand, le RPR de Chirac), un leader politique (incarnation de l’Etat dans une monarchie élective), une technocratie (un réseau que l’on peut réduire à un agenda, c’est à dire aux promotions de l’ENA, de Polytechnique et de X Mines). Entre ces derniers et le tissu associatif et corporatiste français, cinq ou six journalistes chargés de véhiculer une pensée unique sur laquelle ils se sont accordés. En ce point convergent deux éléments qu’il faut expliquer : - le fait qu’en France la presse soit une presse d’opinion, -
le fait que la prise de conscience des hommes de médias d’être
la courroie de transmission de la masse vers le politique les ait conduits
à se confondre avec la vox populi.
Seule une
émission comme Ça se discute permet d’habituer les
citoyens à l’idée qu’un choix identique peut s’accommoder
de raisonnements antagonistes. On peut, par exemple, se revendiquer comme
écologiste, soit pour protéger ses enfants de la pollution
et de la dégradation de la couche d’ozone, soit pour espérer
un jour pouvoir parler aux animaux.
La crise
de la représentativité tient autant à la décentralisation
(transfert vertical de souveraineté vers les régions) et
au fédéralisme européen que sous-tend la construction
de l’Europe (délégation horizontale de souveraineté)
qu’à l’intuition que perçoivent les Français que
la mythologie qui leur est vendue ne correspond pas à un projet
mobilisateur. Il y a un décalage entre la nécessité
d’un discours corporatiste officiel et sa réalité. Plus
les médias se substituent aux autres formes de pouvoirs, en imposant
une démarcation symbolique, moins la population y adhère.
La technique ayant unifié un espace désormais solitaire
parce que solidaire, l’écran est devenu l’espace de la différence,
c’est-à-dire du simulacre. Alors que la philosophie tendait à
créer en soi un centre de gravité tel que chacun puisse
entretenir un rapport avec l’Autre, la technique a abouti à la
mise en place d’un espace univoque où ce n’est plus l’individu
qui s’ouvre sur le monde mais bien le monde qui converge vers une multitude
d’individualités de pierre. Et les critiques n’auraient d’autre
intérêt que celles énoncées durant les années
soixante et soixante dix contre la société de consommation,
si cette tendance n’accentuait pas une pulsion indéracinable à
la passivité. Pour la première fois dans l’histoire, une
société en crise a les moyens de se mettre en scène
en se regardant vivre. C’est ce qui explique que le sentiment d’être
en crise soit un élément de la crise. Ainsi, les chroniqueurs
du vingtième siècle ne sont pas les journalistes mais les
sociologues. Et de fait l’histoire tend à transformer la méthode
historique en une histoire du regard porté par une société
sur elle-même.
Les médias,
obsédés par cette transparence de la réalité
au monde, s’apprêtent à toucher un squelette fantomatique.
Le passé se résorbe dans la commémoration, l’avenir
s’absout dans le virtuel et le présent n’est plus qu’une transcendance
impossible. Les uns ont fini par vivre leurs rêves et ne se trouvent
guère plus épanouis. Les autres se tuent à la hache
avec l’intuition qu’ils s’ennuieraient d’une vie à la vanille,
dans un palace.
En introduisant
le sujet, on a mis en garde contre la diabolisation ou la naïveté
excessive, sous-entendant qu’il pouvait y avoir un juste milieu à
propos de la polémique. Or c’est faux. Le juste milieu consiste
à penser contre soi. Toute la contradiction réside en ceci :
les médias supposent une maturité du citoyen dont ils sont
devenus le principal vecteur. Résister ce n’est ni dénoncer un complot comme le font certains qui n’ont jamais cru en Dieu mais continuent à croire au diable, ni sombrer dans le silence de la pensée unique. Résister c’est habiter cette intuition simple que rien ne peut se substituer à l’esprit critique de chacun. A rappeler qu’il n’est de vraie pensée que celle qui met en cause le pouvoir qui l’a rendue possible.
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| __________________ © L'Aleph, 1998-2003 |