L'ALEPH n°0, Autour de la télévision...

________Entretien________
Jean-Jacques Wunenburger, Philosophe

(Propos recueillis par E. Bruyas)

     

       -
Quelle appréciation globale portez-vous sur la télévision d’aujourd’hui ?
    Je distinguerais d’un côté l’installation technique qui consiste en des systèmes de diffusion d’images à domicile et à distance, et de l’autre les contenus, c’est-à-dire ce qu’on y diffuse.

      Sur le premier point, j’avais été très sensible au fait que, jusqu’à récemment, la télévision constituait une sorte de gigantesque toile d’araignée qui branchait les foyers sur des systèmes de diffusion d’images et de sons, et donc de textes et d’informations. Or, on pouvait se demander s’il n’y avait pas là une sorte de vaste système, non pas de contrôle et de surveillance, mais de débit à sens unique de l’information et de l’image, qui faisait des populations, où que ce soit, des consommateurs passifs et en plus standardisés. Ceci d’autant plus que pendant très longtemps - et dans beaucoup de pays c’est encore le cas -, il y avait peu de choix des programmes d’images.

     
Pour le deuxième point, s’agissant des contenus eux-mêmes : il y a une liaison avec le premier point en ce que, jusqu’à présent, la télévision reste encore un système dans lequel les téléspectateurs sont captifs des contenus et surtout de l’heure des programmations de ces images. Ce point me semble très important, parce que cela conditionne des rythmes sociaux (ainsi le journal télévisé qui rythme la vie des populations comme jadis les messes dans les villages avec l’horloge du clocher). D’autre part, ce système de diffusion contraint également à une succession obligatoire. Cependant, nous sommes en train d’assister à une grande mutation de la technique de la télévision avec non seulement une prolifération des programmes, mais aussi une possibilité pour les téléspectateurs d’être beaucoup plus maîtres de leurs choix. Cela a commencé avec des systèmes d’enregistrement et de rediffusion, et je crois qu’il va falloir, en définitive, débrancher les systèmes centralisés pour que chacun puisse regarder ce qu’il veut quand il veut. Il y aurait là alors un espace nouveau de liberté culturelle qui a été supprimé pendant des décennies sans que personne ne s’en aperçoive. C’est cela qui me paraît le plus surprenant. La plupart des forces politiques qui ont analysé les rapports de pouvoir et de savoir dans nos sociétés n’ont pas assez prêté attention à ce qui massivement était l’organe, qu’incarne la télévision, sinon d’oppression, en tout cas de pression sur les esprits. Quand on sait qu’il y a trois ou quatre heures par jour de visionnement d’images à domicile pour une population extrêmement importante et que nos contemporains s’en préoccupent si peu, je m’étonne du retard de la critique politique de la télévision. D’ailleurs, lorsque quelqu’un réagit c’est un événement - ainsi le dernier commentaire de Bourdieu. Mais ce que dit Bourdieu est une évidence depuis trente ans ; aussi arrive-t-il avec 30 ans de retard.

      - La télévision est-elle, selon vous, susceptible de développer l’imagination ?

      Ma réponse est double. Il y a ancien système et nouveau système technologique, sachant que ce dernier est en cours d’installation et de développement, c’est-à-dire en fait la possibilité pour chacun d’avoir une banque de données d’images chez soi et d’opter de manière libre pour ces activités de visionnement. Dans l’ancien système la télévision a été incontestablement une bouffée d’oxygène d’images (pas encore d’imaginaire) pour des populations qui avaient été sevrées d’un certain nombre d’émotions du fait du développement urbain. Cet appauvrissement sensoriel, affectif, imaginatif dû au phénomène urbain a été indéniablement compensé par la télévision. Elle joue ici une fonction de lucarne fantastique, qui ouvre sur de la rêverie, de l’exotisme, des mythes, etc. Cela dit, je pense qu’il y a dans le système homme-machine de la télévision un certain nombre d’obstacles comportementaux qui font que cette part d’imaginaire reste relativement limitée. Pour deux raisons : premièrement, il y a une frénésie de consommation d’images, de telle sorte que celles-ci n’ont pas le temps de faire vraiment rêver ; deuxièmement, nous avons affaire ici à un système d’accélération des images, d’accumulation de celles-ci. La télévision, de ce point de vue, est victime du même obstacle psycho-esthétique que le cinéma, c’est-à-dire l’image mobile. Il ne s’agit pas, là encore, d’une critique du cinéma en tant que tel. Le film est un produit de l’art des images très riche par rapport à l’image statique, photographique, mais du fait même des 24 images-seconde, il y a tout de même une sorte de dérapage permanent des regards et peut-être aussi de la rêverie qui peut en résulter. Il faudrait donc comparer l’expérience esthétique de la contemplation d’un tableau fixe et ce qui résulte d’un acte de vision d’un film. Il ne s’agit pas de se livrer à une démarche expérimentale, mais l’on se rend compte ici, tout de même, de deux types de visée de l’imagination.

      - Que préconisez-vous, pratiquement, contre les effets nocifs de la télévision ? A quelles conditions peut-on concevoir un imaginaire créatif, porteur de sens ?

    Il faut, en premier lieu, essayer de contribuer à un débat collectif sur la dépendance des téléspectateurs à l’égard des systèmes audiovisuels, qui relève, à mon avis, d’une dépendance narcotique, au sens où il y a de nombreuses personnes qui ne peuvent se passer d’un programme à heure fixe. Il faut essayer d’améliorer le rapport de l’homme à la technologie télévisuelle, en apprenant à s’en servir, afin de retrouver une liberté. Ce qui constitue un problème à la fois culturel et politique. Je serais alors tenté d’utiliser une pédagogie de la peur, sachant que des arguments banalement rationnels ne suffisent pas. Il faut prendre, il me semble, le ton de l’hygiénisme, c’est-à-dire du discours médical de la santé publique, en disant que nous sommes en train de devenir des sociétés d’assistés de l’image et que ces systèmes d’aliénation psychique doivent être débranchés. Ce discours est évidemment "dramatique" mais ce serait ça le discours de la peur. S’agissant des contenus, il faut les différencier. D’abord, il y a les images qui ne peuvent se passer du support audiovisuel, c’est-à-dire celles qui touchent à l’actualité, donc à la reproduction du réel, à savoir l’information, en particulier l’information directe. On peut déplorer philosophiquement cette sorte d’immédiateté de l’histoire par rapport à notre vie informative, mais elle existe et on ne peut la supprimer. C’est une manière de se servir de la télévision qui est irréductible et qui doit, là aussi, être mise au service de la liberté, entre ceux qui sont vus et ceux qui voient. Quant aux autres contenus de divertissement et de détente, je pense qu’il faut essayer d’alerter sur la pauvreté de ceux-ci. Il y a une part de divertissement futile qui a toujours fait partie de la culture humaine, mais qui peut certainement faire l’objet d’une meilleure concurrence avec d’autres choses. On en vient à une troisième catégorie qui est l’image de culture. Là je pense que le médium cinématographique est privilégié, mais il faut précisément le transférer sur une utilisation individuelle (cassettes vidéos, cd-rom), sinon on tombera toujours dans le risque d’une télévision éducative mais qui finit par être aussi une télévision bourrage de crâne et idéologique.

    En somme, la première exigence est la liberté d’utilisation, ensuite il y a une exigence de demande qualitative et enfin la possibilité de faire de l’image un produit interactif qui permet à son tour une créativité. Elle existe dans la vidéo, les nouveaux produits de l’image électronique qui doivent de plus en plus susciter l’intérêt de ceux qui étaient auparavant assis passivement devant l’écran de télévision. Il faut mettre fin à cette passivité et, pour cela, non seulement trouver des occasions, mais aussi du matériel qui permettent un maniement vivant et créatif d’images. Le technologique est incitation culturelle et donc politique. Il ne faut pas attendre que le marché fasse surgir des besoins, mais c’est à la culture toute entière d’en faire une urgence. L’image ne doit plus être subie comme quelque chose qui ne dépend pas de nous, mais doit être une occasion pour lui poser un certain nombre de conditions d’utilisation. Il y a des normes pour le corps avec la médecine, pour l’usage des activités intellectuelles avec l’instruction, et il n’y a rien pour l’image. Elle est dans un champ anomique : diffusée n’importe comment, par n’importe qui, consommée n’importe comment. Il y a là quelque chose qui ne préoccupe pas suffisamment ceux qui sont désireux de réfléchir sur l’état de la société. Aussi s’intéresser à la télévision est, à mes yeux, philosophiquement essentiel, car le problème de la circulation des images a été trop délaissé. On s’intéresse aux conditions de travail, alimentaires, à la vie sexuelle des populations et non pas à ce qui se passe dans leur esprit pendant trois ou quatre heures. Le système a été mis entre parenthèses, on commande simplement ce qui passe, mais on ne s’interroge pas sur le contexte anthropologique et culturel dans lequel cela se déroule. D’ailleurs, très rapidement les mêmes problèmes vont se poser pour l’ensemble des systèmes de production et d’échange d’images, comme avec internet qui devra faire appel à un même type de critique que la télévision. On ne peut pas revendiquer des idéaux de liberté, d’autonomie et en même temps prétendre donner à chacun une part de rêve et d’imaginaire si l’on n’évalue pas le médium lui-même.

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