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- Quelle
appréciation globale portez-vous sur la télévision
d’aujourd’hui ?
Je
distinguerais d’un côté l’installation technique qui consiste
en des systèmes de diffusion d’images à domicile et à
distance, et de l’autre les contenus, c’est-à-dire ce qu’on y diffuse.
Sur
le premier point, j’avais été très sensible au fait
que, jusqu’à récemment, la télévision constituait
une sorte de gigantesque toile d’araignée qui branchait les foyers
sur des systèmes de diffusion d’images et de sons, et donc de textes
et d’informations. Or, on pouvait se demander s’il n’y avait pas là
une sorte de vaste système, non pas de contrôle et de surveillance,
mais de débit à sens unique de l’information et de l’image,
qui faisait des populations, où que ce soit, des consommateurs
passifs et en plus standardisés. Ceci d’autant plus que pendant
très longtemps - et dans beaucoup de pays c’est encore le cas -,
il y avait peu de choix des programmes d’images.
Pour
le deuxième point, s’agissant des contenus eux-mêmes : il
y a une liaison avec le premier point en ce que, jusqu’à présent,
la télévision reste encore un système dans lequel
les téléspectateurs sont captifs des contenus et surtout
de l’heure des programmations de ces images. Ce point me semble très
important, parce que cela conditionne des rythmes sociaux (ainsi le journal
télévisé qui rythme la vie des populations comme
jadis les messes dans les villages avec l’horloge du clocher). D’autre
part, ce système de diffusion contraint également à
une succession obligatoire. Cependant, nous sommes en train d’assister
à une grande mutation de la technique de la télévision
avec non seulement une prolifération des programmes, mais aussi
une possibilité pour les téléspectateurs d’être
beaucoup plus maîtres de leurs choix. Cela a commencé avec
des systèmes d’enregistrement et de rediffusion, et je crois qu’il
va falloir, en définitive, débrancher les systèmes
centralisés pour que chacun puisse regarder ce qu’il veut quand
il veut. Il y aurait là alors un espace nouveau de liberté
culturelle qui a été supprimé pendant des décennies
sans que personne ne s’en aperçoive. C’est cela qui me paraît
le plus surprenant. La plupart des forces politiques qui ont analysé
les rapports de pouvoir et de savoir dans nos sociétés n’ont
pas assez prêté attention à ce qui massivement était
l’organe, qu’incarne la télévision, sinon d’oppression,
en tout cas de pression sur les esprits. Quand on sait qu’il y a trois
ou quatre heures par jour de visionnement d’images à domicile pour
une population extrêmement importante et que nos contemporains s’en
préoccupent si peu, je m’étonne du retard de la critique
politique de la télévision. D’ailleurs, lorsque quelqu’un
réagit c’est un événement - ainsi le dernier commentaire
de Bourdieu. Mais ce que dit Bourdieu est une évidence depuis trente
ans ; aussi arrive-t-il avec 30 ans de retard.
-
La télévision est-elle, selon vous, susceptible de développer
l’imagination ?
Ma
réponse est double. Il y a ancien système et nouveau système
technologique, sachant que ce dernier est en cours d’installation et de
développement, c’est-à-dire en fait la possibilité
pour chacun d’avoir une banque de données d’images chez soi et
d’opter de manière libre pour ces activités de visionnement.
Dans l’ancien système la télévision a été
incontestablement une bouffée d’oxygène d’images (pas encore
d’imaginaire) pour des populations qui avaient été sevrées
d’un certain nombre d’émotions du fait du développement
urbain. Cet appauvrissement sensoriel, affectif, imaginatif dû au
phénomène urbain a été indéniablement
compensé par la télévision. Elle joue ici une fonction
de lucarne fantastique, qui ouvre sur de la rêverie, de l’exotisme,
des mythes, etc. Cela dit, je pense qu’il y a dans le système homme-machine
de la télévision un certain nombre d’obstacles comportementaux
qui font que cette part d’imaginaire reste relativement limitée.
Pour deux raisons : premièrement, il y a une frénésie
de consommation d’images, de telle sorte que celles-ci n’ont pas le temps
de faire vraiment rêver ; deuxièmement, nous avons affaire
ici à un système d’accélération des images,
d’accumulation de celles-ci. La télévision, de ce point
de vue, est victime du même obstacle psycho-esthétique que
le cinéma, c’est-à-dire l’image mobile. Il ne s’agit pas,
là encore, d’une critique du cinéma en tant que tel. Le
film est un produit de l’art des images très riche par rapport
à l’image statique, photographique, mais du fait même des
24 images-seconde, il y a tout de même une sorte de dérapage
permanent des regards et peut-être aussi de la rêverie qui
peut en résulter. Il faudrait donc comparer l’expérience
esthétique de la contemplation d’un tableau fixe et ce qui résulte
d’un acte de vision d’un film. Il ne s’agit pas de se livrer à
une démarche expérimentale, mais l’on se rend compte ici,
tout de même, de deux types de visée de l’imagination.
-
Que préconisez-vous, pratiquement, contre les effets nocifs de
la télévision ? A quelles conditions peut-on concevoir un
imaginaire créatif, porteur de sens ?
Il
faut, en premier lieu, essayer de contribuer à un débat
collectif sur la dépendance des téléspectateurs à
l’égard des systèmes audiovisuels, qui relève, à
mon avis, d’une dépendance narcotique, au sens où il y a
de nombreuses personnes qui ne peuvent se passer d’un programme à
heure fixe. Il faut essayer d’améliorer le rapport de l’homme à
la technologie télévisuelle, en apprenant à s’en
servir, afin de retrouver une liberté. Ce qui constitue un problème
à la fois culturel et politique. Je serais alors tenté d’utiliser
une pédagogie de la peur, sachant que des arguments banalement
rationnels ne suffisent pas. Il faut prendre, il me semble, le ton de
l’hygiénisme, c’est-à-dire du discours médical de
la santé publique, en disant que nous sommes en train de devenir
des sociétés d’assistés de l’image et que ces systèmes
d’aliénation psychique doivent être débranchés.
Ce discours est évidemment "dramatique" mais ce serait ça
le discours de la peur. S’agissant des contenus, il faut les différencier.
D’abord, il y a les images qui ne peuvent se passer du support audiovisuel,
c’est-à-dire celles qui touchent à l’actualité, donc
à la reproduction du réel, à savoir l’information,
en particulier l’information directe. On peut déplorer philosophiquement
cette sorte d’immédiateté de l’histoire par rapport à
notre vie informative, mais elle existe et on ne peut la supprimer. C’est
une manière de se servir de la télévision qui est
irréductible et qui doit, là aussi, être mise au service
de la liberté, entre ceux qui sont vus et ceux qui voient. Quant
aux autres contenus de divertissement et de détente, je pense qu’il
faut essayer d’alerter sur la pauvreté de ceux-ci. Il y a une part
de divertissement futile qui a toujours fait partie de la culture humaine,
mais qui peut certainement faire l’objet d’une meilleure concurrence avec
d’autres choses. On en vient à une troisième catégorie
qui est l’image de culture. Là je pense que le médium cinématographique
est privilégié, mais il faut précisément le
transférer sur une utilisation individuelle (cassettes vidéos,
cd-rom), sinon on tombera toujours dans le risque d’une télévision
éducative mais qui finit par être aussi une télévision
bourrage de crâne et idéologique.
En
somme, la première exigence est la liberté d’utilisation,
ensuite il y a une exigence de demande qualitative et enfin la possibilité
de faire de l’image un produit interactif qui permet à son tour
une créativité. Elle existe dans la vidéo, les nouveaux
produits de l’image électronique qui doivent de plus en plus susciter
l’intérêt de ceux qui étaient auparavant assis passivement
devant l’écran de télévision. Il faut mettre fin
à cette passivité et, pour cela, non seulement trouver des
occasions, mais aussi du matériel qui permettent un maniement vivant
et créatif d’images. Le technologique est incitation culturelle
et donc politique. Il ne faut pas attendre que le marché fasse
surgir des besoins, mais c’est à la culture toute entière
d’en faire une urgence. L’image ne doit plus être subie comme quelque
chose qui ne dépend pas de nous, mais doit être une occasion
pour lui poser un certain nombre de conditions d’utilisation. Il y a des
normes pour le corps avec la médecine, pour l’usage des activités
intellectuelles avec l’instruction, et il n’y a rien pour l’image. Elle
est dans un champ anomique : diffusée n’importe comment, par n’importe
qui, consommée n’importe comment. Il y a là quelque chose
qui ne préoccupe pas suffisamment ceux qui sont désireux
de réfléchir sur l’état de la société.
Aussi s’intéresser à la télévision est, à
mes yeux, philosophiquement essentiel, car le problème de la circulation
des images a été trop délaissé. On s’intéresse
aux conditions de travail, alimentaires, à la vie sexuelle des
populations et non pas à ce qui se passe dans leur esprit pendant
trois ou quatre heures. Le système a été mis entre
parenthèses, on commande simplement ce qui passe, mais on ne s’interroge
pas sur le contexte anthropologique et culturel dans lequel cela se déroule.
D’ailleurs, très rapidement les mêmes problèmes vont
se poser pour l’ensemble des systèmes de production et d’échange
d’images, comme avec internet qui devra faire appel à un même
type de critique que la télévision. On ne peut pas revendiquer
des idéaux de liberté, d’autonomie et en même temps
prétendre donner à chacun une part de rêve et d’imaginaire
si l’on n’évalue pas le médium lui-même.
En
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